LA CITÉ JEANNE D'ARC
J'en recommande la visite aux amateurs de pittoresque hideux. Ils verront que l'horreur moderne n'a rien à envier, hélas! aux romantiques descriptions de la vieille Cour des Miracles.
C'est loin, par exemple! mais en revanche la promenade est belle. On remonte la Seine sur la rive gauche, en longeant la halle aux Vins, dont les senteurs alcooliques vous prennent à la gorge, puis le Jardin des Plantes, d'où sortent les acres effluves des fauves. A partir de la gaio d'Orléans, le quai devient comme désert. L'industrie allonge là ses grands murs nus. Mais en face, sur l'autre rive, on voit la Râpée, dont les guinguettes flambent au soleil, et, bientôt après, Bercy, la berge joyeuse encombrée de futailles, avec son va-et-vient de baquets, de débardeurs, avec ses maisonnettes qui font des taches blanches dans la verdure. Au premier plan de ce gai tableau, la Seine, large, courante,
qui passe en chantonnant dans sa robe verte pailletée de lumière. Un dernier coup d'œil, et nous tournons à droite, par le boulevard de la Gare.
De la poussière, des arbres maigriots, des cheminées d'usines, le ronronnement des locomotives, coupé de sifflets déchirants, des maisons neuves accotées à des murs lépreux, et, dans l'air chaud, le lointain relent de la Bièvre, qui arrive par bouffées de puanteur. Nous allons vers le quartier noir des Gobelins.
Rue Jeanne d'Arc ! Nous y voici. La cité commence à cette rue et finit rue Nationale. C'est un tas de Jurandes bâtisses séparées par des impasses. Elles contiennent près de quinze cents logements, et celui qui les a fait construire est, paraît-il, un philanthrope.
Eh bien! c'est du propre, la philanthropie.
Les allées et impasses, non pavées, s'effondrent en trous béants, où la pluie demeure en flaques de boue. A cette boue s'ajoute le coulis gras des eaux ménagères, qui croupit et fermente en plaques d'huile putréfiée. Les trottoirs aussi, jadis bétonnés sans doute, sont sillonnés et caves de crevasses où stagnent ces liquides immondices. Au bout de dix pas, on a le haut-le-cœur, et on marche en se bouchant le nez.
Entrez dans les maisons, c'est encore pire. Sombres, gluants d'humidité et de crasse qui se mêlent et font pâte, les corridors semblent des entrées de souterrains , ou plutôt de fosses
d'aisances. L'ammoniaque, le gaz sulfhydrique, la vidange, s'y épanouissent comme au-dessus d'un dépotoir. Les caves, en effet, sont inondées de débordements, grâce au mauvais état des tuyaux crevés et des réservoirs bondés. Le courage manque pour grimper les escaliers, et on se hâte de sortir du corridor, et l'on emporte dans ses habits cette nauséabonde parfumerie, qui s'agrippe à l'étoffe, l'imprègne, et vous pique le nez et les yeux.
Vrai, en se retrouvant dans l'allée en plein air, on croit que cet air sent bon, bien que la Bièvre y traîne son haleine empestée, où vient se fondre le fleur de la fabrique de noir animal située rue Tolbiac. Au moins y a-t-il là une lointaine émanation de cuir tanné qui ravigote.
Dire que c'est cela que respirent encore de meilleur les habitants de la cité ! Et ils sont une charibotée, les malheureux. Pêle-mêle, d'ailleurs, dans ces prétendus logements philanthropiquos. Des familles entières dans une chambre, avec une seule fenêtre, prenant jour sur un plomb. Aussi faut-il voir les mines blêmes des gosses. Ils grouillent là-dedans comme des asticots, nus et blancs, d'un blanc sale. Les adultes semblent des vieux. Le rachitisme, la scrofule poussent à gogo sur ces chairs quasi-putrides en naissant. On dirait que tout ce monde a dans les veines, au lieu de sang, du pus.
Quelle belle chose que la philanthropie !
Et, côte à côte avec ces corruptions physiques, la corruption morale, cela va sans dire.
Même parmi les locataires réguliers, les honnêtes gens de là-bas, songez à ce que peuvent engendrer la promiscuité fatale, le noir des habitacles, les peaux en contact perpétuel dans l'ombre !
Puis, sur ces quinze cents logements, beaucoup d'inoccupés. Autant de tanières à rôdeurs. La nuit venue, le gibier sans gîte arrive en rasant les murs, fait la nique aux rares concierges, rampe au long des escaliers ténébreux, enfonce les portes, se niche et pionce. Plusieurs fois déjà la police a fait des rafles dans les recoins de cette caserne, et chaque fois le coup de nasse a ramené à fleur de lumière non-seulement des vagabonds, mais des grinches, des chevaux de retour, des brochetons de maison centrale et de bagne.
Et pourtant, là aussi perchent des ouvriers, des vrais, des gens qui travaillent, qui payent leur loyer comme vous et moi, qui sont du peuple, et du bon.
Je ne fais pas de commentaires. Ce n'est pas leur place ici. Mais allez voir ça, et réfléchissez vous-mêmes.
Ouf! voici l'avenue des Gobelins. Là-bas, derrière nous, la campagne mélancolique de la banlieue, maigre et poudreuse, mais joHe tout de même, avec son horizon de bois dans les brumes violettes du lointain. Là-haut, en face.
le Panthéon arrondit son dôme doré comme une f,Tosse brioche.
Quelle ironie , cette verdure , pour la cité Jeanne d'Arc qui n'a pas d'air! Quel contraste, celle brioche au-dessus de ce quartier qui n'a pas de pain !
00 LE l'AVE