‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 14 sur 80 · PREMIÈRE VARIATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE VARIATION

— Pardon, mon brave homme, c'est voire poêle que vous laissez tomber.

Et je la tendis à l'ouvrier qui, interpellé par moi, avait arrêté la petite voiture à bras dans laquelle il traînait son maigre déménagement : un lit de fer, un sommier, un bahut, une table, quatre chaises ébouriffant leurs houppes de paille, un fourneau de tôle et quelques ustensiles de cuisine, dont la fameuse poêle indispensable à tout ménage parisien. Il tirait la pauvre roulotte, dans une rue montante, dont les pavés secouaient son mobilier misérable. A chaque heurt, la bretelle de cuir claquait sur son épaule. Pourtant la femme poussait à la roue, mais de la main droite seulement, car elle traînait au bout de la gauche un gosse aux cheveux en chaurne, avec deux chandelles sous le nez et un drapeau blanc étoile d'or à la fente de sa culotte de goussepain.

C'est le terme, le petit terme du 8, le terme de ceux qui emportent tout leur saint-frusquin dans un charrelon de louage à quatre sous l'heure. 11 faut aller voir ça dans les quartiers populeux. C'est un spectacle qui vaut le voyage. Comme les pauvres gens sont bons les uns pour les autres ! Dame ! on ne s'en tirerait pas sans cette fraternité! Heureusement que les voisins donnent un coup de main aux partants. Hélas! là-bas, à l'arrivée, connaîtra-t-on quelqu'un? Ah! comme on serait bien resté dans la turne où l'on a passé l'autre hiver, si rude, et où le soleil a mis cet été de la lumière et de la joie! Mais voilà, c'est le terme, et on se félicite encore en pensant que le propriétaire aurait pu vous faire saisir au lieu de vous mettre simplement à la porte. Et on traîne, en chantant, la petite voilure où dansent quatre pelées de chaises et un tondu de matelas.

Et les meubles sont comme les gens. Il y en a d'heureux, de veinards, de riches, qu'on ne déménage pas ainsi dans une guimbarde démanchée, sous la menace des averses. Tandis que ceux-ci s'en vont cahin-caha, se cognant dans une gigue désordonnée, perdant des pinceaux de paille et des flocons de laine, à l'autre bout de la rue se prélasse un énorme wagon, solidement assis sur des ressorts confortables, mené par deux percherons aux croupes luisantes, et qui porte au front cette devise orgueilleuse : Je suis capitonné. Là-dedans sont couchés, entre des tampons qui les calenl, dans du foin qui les

embaume, de beaux meubles dorés, en soie, en velours, qui vont aller faire leur poire dans quelque somptueux hôtel où ils seront époussetés par des larbins en culotte de peluche.

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