TROISIEME VARIATION
Depuis huit jours, Paris appartient aux déménageurs, à cette race bizarre qui sort on ne sait d'où, tous les trois mois, pour faire jouer les meubles aux quatre coins.
Les gens riches ignorent les petites joies et les gros ennuis du déménagement. Un bon tapissier se charge d'exécuter pour eux le changement à vue, et leurs meubles même ne s'aperçoivent presque de rien, grâce au wagon capitonné qui leur sert de sleeping-car entre un appartement et l'autre.
Il n'en va pas ainsi pour les pauvres, voire pour les simples bourgeois de la moyenne classe. Dans ce monde-là, le plus nombreux, c'est une grosse affaire que de déménager. Le jour fatal fait trou dans la vie. Tout est dérangé, les habitudes encore plus que les meubles. Quel aria! que de bile ! que de soucis ! Il y a des bedaines de
Prudhomme qui en perdent deux bons doigts de panne.
Songez donc ! Le malin il faut se lever à des heures indues, s'habiller va-comme-je-te-pousse, parmi les malles où l'on a déjà serré le pantalon qu'on cherche, dans un cabinet de toilette plein de paille, où le peigne joue à cache-cache avec l'assiette au beurre, tandis que la brosse à dents s'obstine à tintinnabuler contre les parois d'un vase mystérieux qui aujourd'hui se pavane orgueilleusement hors de son ombre coutumière.
Et le café-au-lait qu'on n'a pas le temps de faire! Et les journaux qu'on ne lira pas ! Et bébé qui crie, affolé de tout ce tohu-bohu ! Et madame qui lâche la queue de sa natte embrouillée pour se pencher sur la rampe de l'étage :
— Prenez bien garde aux angles du buffet. Il est en vieux-chêne. Ça se casse comme du verre.
Il est en vieux-chêne du faubourg Antoine, à six cents francs toute la salle à manger. Mais cela ne fait rien ; on y tient et on le trouve précieux. Ne vous moquez pas! il représente des mois d'économie. Ce fut une vraie fête le jour où on put enfin l'acheter. Aussi, quelles angoisses, pendant qu'il descend les soixante marches de l'escalier noir! Mais, en revanche, qsel plaisir, quand on le retrouvera là-bas, intact, avec tous ses angles.
S'il n'y avait que le buffet, encore ! Mais c'est que tous leurs meubles, ces braves gens les ont
à cœur ainsi. Il y a le beau guéridon en acajou, cadeau de la vieille tante, et le voltaire de velours rouge, héritage de la grand'mère, et le piano, payé à vingt francs par mois, avec tant de peine ! Et sur ce piano, épousseté chaque matin si soigneusement, mademoiselle travaille les gammes qui entortilleront le cœur du futur. Sur ce guéridon, on prend quelquefois le thé en compagnie des amis. Dans ce vieux fauteuil, monsieur a gambadé quand il était enfant, et bébé, le petit dernier, commence à gambader à son tour. On aime toutes ces choses, tous ces souvenirs. Parmi ces objets, ces bibelots, ces riens sans valeur, banalités pour tout le monde, il y a, pour ceux qui les ont, des lambeaux de leur vie accrochés là, et comme qui dirait des morceaux de leur cœur qu'ils y retrouvent.
Lambeaux de vie, morceaux de cœur, les déménageurs emportent tout, et c'est la rue qui va tout à l'heure servir de cadre à ces intimités brutalement étalées aux yeux du premier venu.
Du corridor bondé, les meubles débordent sur le trottoir, pêle-mêle, les flancs hérissés de paille^ les bras liés de cordes, les pieds dans la boue, comme des prisonniers vaincus. Les lits démantibulés livrent leurs secrets ; leurs sommiers où le poids des corps a mis des affaissements ; leurs matelas encore chauds du dernier sommeil. Les armoires et les commodes, sans tiroirs, ont l'air d'animaux étripés. Dans les paniers, bourrés de foin, la vaisselle sonne un carillon de casse. Les
chaises et les fauteuils s'offrent au derrière des passants facétieux qui les essayent. Le fameux buffet voit s'arrêter devant lui des chiens sans gêne, et son pied est bientôt ruisselant de larmes qui font une rigole jusqu'au tas des oreillers et des traversins ficelés comme un paquet d'andouilles. D'une malle entre-bâillée jaillissent des bouts de linge, la dentelle d'un pantalon de femme, une chaussette reprisée et un long tuyau vert terminé par un long bec d'ivoire, qui se balance ironiquement.
— Prenez garde, crie un gamin, voilà voire pipe turque qui se sauve !
Madame rougit, et tout le monde de rire.
Et là-bas, en arrivant, quel hourvari pour s'installer! L'escalier est trop petit. Il faut démonter le buffet. La commode ne s'emboîte pas dans cette encoignure. Le voltaire ne sera plus à droite de la cheminée, commeonenavaitl'habitude. En revanche, le piano fait bien mieux ici. Si l'on a des déceptions, on a aussi des surprises.
D'ailleurs on n'a pas beaucoup le temps de souffrir des unes ou de jouir des autres. Le lit n'est pas encore debout. La nuit arrive. Vile, vite, sur le pouce, on dme comme on a déjeuné, d'un poulet froid, arrosé de vin au litre. Bébé tombe de sommeil. Virginie égrène quelques arpèges pour voir si le piano n'est pas trop désaccordé. Les hommes attendent leur pourboire.
— Comment, rien que' ça, mon bourgeois?
Vrai, c'est pas beaucoup ! Et nous n'avons rien cassé.
On leur donne cent sous de plus, en maugréant.
— Voilà ce que c'est que d'avoir tant de fourbi ! dit un ouvrier qui descend l'escalier, el qui assiste au débat par la porte grande ouverte.
Lui aussi, il a déménagé la semaine dernière, mais lui-même, emportant toute sa smalah dans une charrette à bras que sa femme poussait par derrière.
Et lui aussi, malgré la pauvreté de son avoir, il y tenait, et il les aimait, ses malheureux meubles en noyer, sa couchette de fer, son poêle de fonte, et les six cadres en carton peint où sourient ses parents et ses amis tirés en daguerréotype à la foire au pain d'épice.
Ouvrier et bourgeois , tous deux sont de cette race française qui est née propriétaire, et qui s'attache à ce qu'el le possède avec une ténacité d'avare. Ils n'ont pas, là-dessus, à se moquer l'un de l'autre. Ils sont du même sang et ils le prouvent de reste par leur haine commune contre le concierge, c'est-à-dire contre le propriétaire représenté par lui , contre ce propriétaire encore plus propriétaire qu'eux, et àqui ils n'en veulent que pour cela.
Ah! les concierges! Hargneux dans la maison que Ton quitte, tout miel dans celle où l'on ai'rive, grâce au denier à Dieu. Mais c'est une
nouvelle étude à faire, que d'entreprendre cette espèce, spéciale à Paris! Ce sera pour une autre fois. Aujourd'hui, contentons-nous d'une remarque : on ne les voit jamais déménager, eux!
Coppée demande quelque part si les oiseaux se cachent pour mourir. Est-ce que les concierges se cacheraient pour déménager?
VIEILLES LAMEHNES
Je ne suis pas inquiet sur le sort des milliers de drapeaux qui flottent encore aux fenêtres. Si le Parisien est enthousiaste, sa femme est économe, et elle saura les ranger au fond des armoires, en attendant une occasion nouvelle de faire claquer au soleil ce que Casimir Delavigne appelle l'arcen-ciel de la liberté.
De même pour les lanternes qui ne sont poini trop gâchées. La ménagère les serrera dans un coin de placard, après en avoir préalablement retiré les bouts de bougie qui peuvent être utilisés grâce au brûle-tout.
Mais les vieilles lanternes, que deviennentelles? Où vont celles que la flamme a rongées à demi, celles qui ont des trous noirs pareils à des cancers? Et celles que le vent a retournées comme un bas? Et celles que la pluie a chaur gées en torchons spongieux? Et les bariolées qu'on a écrasées en marchant, et qui semblent une boule de papier pleine de raclures de pa-
letle? Et les rondes jaunes, qui ont l'air d'oranges sucées? Et les longues, lamentables accordéons qui font penser à des chapeaux d'ivrognes, chapeaux aplatis sous des derrières lourds, chapeaux roulés dans la boue et les vomissures multicolores? Où vont-elles, toutes ces lanternes, toutes ces pauvres lanternes qui ont été roussies, bousculées, mutilées, éventrées, dans la grande bataille des illuminations?
Hélas! elles vont au tas d'ordures, au pavé. Mais pourquoi cet : hélas! Sur le pavé, je vous le dis en vérité, rien ne se perd. Ce qui est jeté par l'un est ramassé par l'autre, et dans les détritus les plus vagues il y a encore du gain pour quelqu'un, et non seulement du gain, mais parfois du bonheur.
— A la hotte !
Voici les biffms qui passent, le crochet au poing, et les pauvres lanternes sont recueillies dans le cachemire d'osier.
Les mortes, celles qui n'ont plus que des lambeaux de papier sur une carcasse démantibulée, sont jetées pêle-mêle au fond, comme des cadavres dans un tombereau. Mais les blessées, celles qui ont encore apparence de vie, c'est tout en haut de la hotte qu'on les accroche, avec précaution ; et on les pansera, on rafistolera leurs os disloqués, on recollera leur peau qui pend, on les rabibochera et elles ne mourront pas encore cette fois-ci.
Ces lanternes invalides, c'est le joujou des
yosses cJiez les chitt'omiiers. Car ça l'ait joujou aussi, les enfants des gueux, ça aime les couleurs gaies, et ça ouvre de grands yeux ravis, en poussant des cris de joie, devant un rien-du-tout qui danse à la brise et papillote à la lumière.
Vous croyez peut-être que j'invente, que je brode d'imagination et que je fais de chic cette seconde vie des vieilles lanternes? Eh bien! si vous ne voulez pas me croire, allez-y voir! La route n'est pas belle. Elle est longue. On y crève de chaud. Mais allez-y tout de même, car cela vaut la peine d'être regardé.
C'est là-bas, là-bas, aux deux lianes de la l'oute de la Révolte, que campe maintenant l'armée nomade des biffins, qui jadis préférait la Rièvre. 11 y en a encore sur la gauche de Mouffetard; mais la vraie capitale du crochet est aujourd'hui plutôt de ce côté-ci. Et cela s'explique. Paris grossit surtout dans ce sens, et les tas d'ordures y sont plus chouettes. De là l'émigration des fouille-au-tas. •
Une fois sur la route de la Révolte, vous n'avez qu'à ouvrir les yeux (et aussi à ouvrir l'œil, d'ailleurs, car le quartier est malsain aux peintres.) Dans ce grand fleuve de poussière viennent déboucher les ruelles, les impasses, les cités des biffins. A gauche, ce sont les passages Touzelin, Tréberty l'aristocratie de la hotte, le faubourg Saint-Germain des loqueteux; plus loin, à droite, en face du cimetière, la rue Jeanne d'Asnières, l'impasse Deligny, la cité des Soleils ou
Fetit-Maze (Petit-Mazas). Plus loin encore, voici la fameuse cité de la Femme en culottes (la Gonzessc en culbute); puis, tout au bout, après un autre cimetière, non loin de la fabrique de sel ammoniac, entre la route et les fortifications, ce sont les Épinettes.
C'est là surtout que tleurissent les vieilles lanternes.
Ah! dame, ça ne sent pas bon, je vous préviens, dans toutes ces villas. Les peaux de lapins qui se raccornissent au soleil, les ossements mal raclés, les trognons de légumes, les chiffons au triage, les sueurs des mâles, le faguenas des femelles, la détlaque des mômes, les pieds sales, tout cela mijote et se fond dans une buée de pestilence à la fois acre et fadasse, et, comme on dit dans ce monde-là, ça remue, ça danse, ça fouette, ça trouillotte, ça chelipotte, en un mot ça pue ferme.
Mais comme elles sont jolies là-dedans, comme elles semblent fraîches, comme elles s'épanouissent en bariolages variés, les pauvres vieilles lanternes crevées, dont Paris ne veut plus, dont personne n'a souci, à qui nul ne pense, et autour de qui les petits va-nu-pieds de là-bas dansent des rondes avec un gazouillis d'oiseaux!
J'en ai vu un, quelque richard sans doute, qui, à lui tout seul, avait deux lanternes, une longue, coloriée en jaune, et une ronde toute rouge. Assis sur un tas de chiffons, au seuil d'une bicoque, il les faisait sauter au bout de deux
ficelles, comme des marionnettes, et il jouait la comédie, en argot. Rien de plus drôle.
— Toi, disait-il à la longue, t'es le dab (le père). T'es rien poivre (saoul), tu ne tiens plus sur tes fumerons (jambes). C'est ça qui t'a collé la jaunisse. Tu vas t' affaler (tomber).
Et il la laissait s'affaisser avec des zigzags.
— Toi, disait-il à la ronde, t'es la pouffiace (la femme). T'es rien poivre aussi. T'es toute rouge. T'as bouffé des haricots, hein? que t'as la herdoidlle gonfle (le ventre gonflé) comme une biche. Ton père Lantimèche va te passer au pelote (battre).
Et il cognait la lanterne longue contre la ronde.
— Tiens! chameau!
— Attends, sur ton gniasse (figure) !
Et il se tordait de rire.
Derrière une peau de chat fraîchement écorchée, une gosseline cachée le regardait, l'écoutait, bouche béante. Elle était en chemise et coiffée d'un bout de lanterne tricolore qui lui faisait comme un chapeau de fleurs.
Voilà ce que deviennent les vieilles lanternes. Cela m'a rappelé les vieilles lunes, dont ma grand'mère me disait, longtemps avant que j'eusse lu Henri Heine :
— Quand elles sont mortes, on les casse, et c'est avec leurs morceaux qu'on fait les étoiles.