‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 17 sur 80 · LA TRAVKRSKK DE PARIS · texte numérisé non relu

LA TRAVKRSKK DE PARIS

— Tu vois ce monsieiii' qui passe là-bas el que je ne connais point? Eh bien! je voudrais être ]ui, sentir ses sensations, penser ses idées, sortir de ma peau pour entrer dans la sienne.

Ainsi parle Fantasio. Ainsi doivent penser les artistes, s'ils ont l'amour et l'orgueil de faire vivant. Rendre les choses comme on les voit, c'est déjà curieux et beau; mais combien il est plus intéressant, parfois, de chercher à les voir par les yeux d'un autre ! Les spectacles les plus connus prennent alors des aspects nouveaux, des couleurs non soupçonnées, et même ce qui nous semblait banal devient souvent étrange.

Assez de théorie esthétique! Voici la traversée de Paris, dans sa petite largeur, faite par un ouvrier de province qui vient ici tenter la fortune. J'ai eu des renseignements, des confidences; j'ai pris des notes, et j'ai tâché de vivre quelques moments de sa vie pendant cotte soirée.

Il est dix heures. L'homme arrive par la route d'Étampes. Il a marché toute l'après-midi.

Il va la tête basse et traîne la jambe, et rame dans l'air avec ses bras ballants. De temps à autre, il passe sur sa figure sa grosse main aux poils roux, comme pour essuyer sa fatigue.

Autour de lui, la campagne de la banlieue dort. Mais de là-bas, en avant, sous le ciel où semble écumer un sang pâle, de là-bas vient et monte une rumeur, une chaleur, comme la bouffée de fumée et de bruit qui vous saule à la face quand on lève le couvercle d'une marmite.

A mesure qu'il approche de ce grondement, l'homme a le cœur serré. Il s'arrête. Il écoule. C'est avec lenteur, presque avec défiance, qu'il s'engage entre les premières maisons dont le visà-vis forme rue.

Ici pourtant, tout est calme encore. Cette rue est à peu près déserte. Mal pavée, elle est coupée en deux par un ruisseau sans eau. Les maisons ont des toits bas. A peine voit-on clair à marcher. De loin en loin, un bras de potence sort du mur, et, dans un réverbère carré, le gaz vacille et tremblote, semblable à un papillon jaune qui agonise en battant des ailes.

On se croirait dans un grand village. L'homme est ragaillardi à cette idée. Il pense :

— Cela ressemble à chez nous.

Il se redresse et presse le pas.

Les maisons deviennent plus hautes. La rue s'anime. Les becs de gaz se multiplienl. Mainte-

nant ils ne sont plus pendus aux murs ; ils sortent du trottoir, et semblent des fleurs au bout de leur tige.

Des passants bousculent l'homme. Les boutiques éclairées lui font cligner les yeux.

Il n'a plus le loisir de s'arrêter, d'écouter, de regarder. Il plonge dans le bruit. Il se baigne dans la lumière. Il s'engrène dans le mouvement. Il est un morceau de la foule qui roule.

Il demande où il est. On lui répond :

— Rue de la Gaîté.

Il croit qu'on se moque de lui, il ne comprend pas, il suit le courant. Il s'enfonce dans cette chose qu'il entendait bouillir de là-bas. Il bout, lui aussi.

Brusquement, ce torrent de vie et de lumière où il est secoué, se jette dans une mare d'ombre: c'est le boulevard Montrouge, puis le mur du cimetière Montparnasse.

L'homme respire dans ce silence obscur. Sans doute il trouvera quelqu'un à qui demander son chemin. Il avise un couple. Il s'approche du mâle, un ouvrier probablement, dont la blouse pend par derrière et dégueule en haut du dos.

— Pour aller à la Villette, s'il vous plaît?

La fille se retourne et lui rit au nez, avec une bouche en coup de sabre.

Alors il remarque que cette fille est pâle comme un meunier, et qu'elle a une robe comme une dame, et que l'homme en blouse porte un pantalon de drap fin. Il voit aussi reluire dans

rAYSAGES ET COfN.S T» E RUE 79

Tombre, aux pieds de cette espèce bizarre d'ouvrier, des bottines à boutons de nacre et à bouts vernis. Il demeure étonné, devant cette figure rasée, au menton bleu, aux tempes ornées de deux cornes en cheveux, gras de pommade, aux lèvres minces, où se colle un mégot de cigarette.

11 recule, et, tandis qu'il s'éloigne, il entend la voix de bois du voyou qui lui crie :

— Dis-donc, l'enflé, si t'as du poignon, remuche-moi la môme. Elle est rien girondo!

Il se sauve à grands pas par le boulevard Montparnasse et la rue d'Enfer. Il réfléchit, en marchant, toujours sans comprendre.

Tiens! on entend de la musique, par là, sur la gauche. Il tourne. Il se hâte vers une illumination qui chante, là-bas.

Devant lui flamboie une façade de lumières. C'est Bullier. Il se mêle un moment au tas de misérables qui est arrêté sur le trottoir, en face de la porte.

Quel tourbillon dans cette porte ! Quelle marée joyeuse, frémissante, gloussante! Comme tout cela est à la fois englouti et revomi ! Les plastrons blancs des chemises, froissés par les coudes, ont des craquements de cuirasses qu'on bosselé. Les pantalons pattus s'empêtrent dans les plis de soie des croupes froufroutantes et houleuses. Les cravates dénouées et les corsages débraillés mêlent leurs couleurs. Et tout cela frétille, scintille et se tortille sous la lumière crue,

avec des éclairs rouges, bleus, verts, jaunes, bariolés. On dirait une jetée de fleurs et de poissons dans du soleil. On dirait un grouillis d'asticots dans un arc-en-ciel.

Ces gens-là s'amusent. L'homme se remet en marche par le boulevard Saint-Michel. Sa tête est retombée sur sa poitrine. Sa jambe traîne. Ses bras font plus lourdement le balancier.

Sur le trottoir qui longe le Luxembourg, un étudiant tranquille (quelque provincial rangé, sans doute) fume sa pipe, le gilet déboutonné, le chapeau à la main, et regarde d'un air bon ce passant las et effaré. Et l'homme se dit :

— C'est peut-être enfin un ouvrier, celui-là! Il prend confiance, et s'approche.

— Pour aller à la Villette, s'il vous plaît?

— A la Villette, mon brave homme? Tenez, voici le tramway qui vient de Montrouge. Il vous mènera aux deux tiers du chemin.

L'homme regarde avec tristesse cette grosse voiture qui passe comme une locomotive, avec son œil rouge.

— Oui, dit-il d'une voix sourde. Je vois bien. Mais pour aller à pied, monsieur?

— Ohl vous en avez pour plus d'une bonne heure encore?

— Et par où faut-il prendre ?

— Toujours tout droit.

Il va, il descend, il pousse ses pieds l'un devant l'autre.

A sa droite, tout le long des maisons énormes,

rAYSAGES ET COINS DE RUE 81

il y a des tables couvertes de verres de bière. Le trottoir en est envahi. Et l'on boit, on rit, on crie, on ne s'entend pas. Les garçons vont et viennent en courant, la main droite étendue sous un plateau chargé de flûtes jaunes, et leur tablier blanc fait trou dans la masse des buveurs.

A gauche s'étale la sombre façade du lycée Saint-Louis, que l'homme prend pour un hôpital. Il regarde ce côté morne, puis ce côté bruyant, et il pense vaguement que les fous se sont échappés de cette grande maison noire et sont en train de riboter en face.

Un souffle d'humidité vient lui mouiller les joues en passant devant les caves de verdure de Cluny.

Puis il rentre dans le tumulte, dans la foule, dans le four, dans le feu. Ahl voici de l'eau! la Seine!

L'homme s'accoude au parapet du pont, et il ôte sa casquette pour rafraîchir sa tête à la brise qui traîne sur l'eau clapotante.

11 songe à la rivière du pays, là-bas, au fond du petit jardin, sous les buissons d'osier et les saules. Il revoit la Marie-Jeanne, à genoux dans son carré de bois garni de paille, et battant le linge. Le savon sort du paquet tordu, pétille en pousse grise, et se dissout au fil de l'eau en larges taches, grasses comme de l'huile, bleuâtres comme de l'acier. De temps en temps, la Marie- Jeanne se lève, essuie ses mains à la peau morte

contre son tablier de toile bise, et va voir dans la petite cuisine.

Souvenir d'une minute! L'homme se réveille en sentant sur sa main une larme chaude comme une goutte de pluie d'orage.

11 remet sa casquette et regarde sous lui.

C'est sinistre! L'eau est épaisse, noire, comme gluante. Les becs de gaz qui s'y reflètent mettent des taches de sang sur ce miroir d'encre. Brrr! cette eau-là fait froid et donne envie de se noyer.

11 s'arrache du parapet et reprend le milieu de la chaussée.

Encore de grandes bâtisses, et cette fois, avec des sentinelles aux portes. Puis, encore l'eau noire piquée de points sanglants. Puis, lé tapage recommence, et la folie, et la lumière aveuglante, et un nouveau boulevard sans fin.

— Pour aller à la Villette, s'il vous plaît?

— Toujours tout droit.

L'homme se sent les reins pesants, la gorge sèche, et il va, les yeux à la fois endormis et écarquillés.

Il marche sans plus penser à rien, la tête pleine de bruits tumultueux, le regard ébloui de visions lumineuses et monotones. Toujours la môme succession de choses, un banc, un réverbère, une colonne," passant avec la régularité d'une machine et l'obstination d'un cauchemar. Et en même temps défilent des arbres, des arbres un à un, tous pareils, comme s'il n'y en avait qu'un revenant sans cesse.

El partoLil, parlout, à gauche et à dioile, des gens ont la bouche ouverte et engloutissent de la bière.

Et, peu à peu, ces réalités prennent une apparence de rêve. La perpétuité de ces images devient une obsession. Tout se précipite, passe et repasse, et tourbillonne. La procession s'accélère en course, la course en sarabande. Le banc, le réverbère, la colonne, l'arbre, c'est une ronde endiablée qui tourne de plus en plus vite, dans le gaz papillotant, dans l'air épais, au milieu des cris, des rires, des gestes de cette Ibule assoiftee, insatiable, qui boit, boit, boit, sans s'arnHei-, sans reprendre haleine, toujours, toujours.

L'homme est stupide, ahuri. 11 dort en niuichant. 11 monte. 11 va. 11 roule plutôt. C'est une chose qui se meut, poussée en avant.

Cependant le bruit cesse peu à peu, et le llamboiement s'éteint par degré. Les grands boulevards ont sonné dans l'oreille du misérable une dernière et assourdissante fanfare de tohu-bohu, et ont achevé de lui crever les yeux avec leur feu d'artitice de gaz. Et maintenant, plus haut ({ue la gare de Strasbourg, il suit une grande rue quasidéserte.

Le silence le réveille. Il regarde. Les trottoirs unis, sans personne qui passe, ont l'air de rivières figées.

— Hue! oh!

Sur le pavé, de lourds tonneaux tressaulenl. Une puanteur emplit la rue.

84 LE l'AYE

— Pour aller à la Villette, s'il vous plail? Ah! ceux-là sont des ouvriers, des vrais. On

cause. Eux aussi vont à la Villelle. Mais c'est encore loin, dame! Et l'homme est las, las à tomber. On arrête les chevaux, et on le hisse à califourchon sur la tonne.

— Accroche-toi par la ceinture après fifi.

Et l'homme s'accroche après fîfî, c'est-à-dire après la bonde, et il s'endort en ronflant, le nez grand ouvert aux effluves de la gandouse.

Demain, au réveil, comme cet homme aura dans la tête un Paris étrange !

El, tout compte fait, comme ce Paris étrange est bien l'expression vraie de la traversée de Paris!

i'AYSAGES ET OUliNS DE KLE

Page 1