‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 18 sur 80 · PARIS P H 0 V I N C E · texte numérisé non relu

PARIS P H 0 V I N C E

I — l'école des CLAIUONS

Un coin qui vous fait croire qu'on esL à ceni lieues du boulevard, au fond d'une sous-préfeclure lointaine! C'est entre la porte Bineau et la porte de Levallois, à deux pas du quartier neuf où s'épanouissent les hôtels à vitraux des cocottes enrichies et des peintres de genre, ces cocottes de l'art.

C'est dans les fortiiications, passé les portes. C'est à l'école des clairons, au pied d'un poste-caserne.

L'école des clairons ! Cela vous rappelle tout de suite les vieilles villes fortes, ceinturées de bastions et de murs à créneaux, avec leurs fossés pleins d'herbe , de folles avoines , de pâquerettes, de coquehcots, avec leurs pierres effritées toutes vertes de mousse et toutes veloutées de fçiroflées en or.

Et la vieille ville forte vous appaiait en eifet, ici comme là-bas.

Uli haut du talus, vous apercevez encore les maisons à cinq étages, les cheminées d'usines, les enclos pelés, les plates-handes maraîchères, tout ce qui dénote la misère des banlieues, tout ce qui pue Paris. Mais descendez la pente verte, descendez jusqu'au fond du fossé, et vous voilà au diable! On dirait qu'on vient d'arriver en chemin de fer, après une nuit de voyage, dans un pays près de la frontière.

Les folles avoines commencent à balancei' leurs têtes sonores. La muraille est brodée de plantes qui gercent la pierre, lichens pâles, pourpiers sombres , bouquets de giroflées à l'odeur de miel. On enfonce dans l'herbe jusqu'au genou.

Çà et là, une tlâche d'eau miroite, reflétant le ciel bleu d'avril, et semble une glace de saphir encadrée de satin vert.

Des chèvres paissent au liane de la montée. Ln troupeau de moutons passe au bord du talus. Le barbet jappeur dévale et remonte au galop pour les empêcher de descendre. Une silhouette de berger se profile sur le ciel.

Et là, dans ce creux de fraîcheur et de silence, éclate soudain la sonnerie des élèves-clairons, qui débouchent d'un tournant, au pas accéléré, le képi sur l'oreille, la face rouge, les joues en ballon comme des anges.

Une bande de galopins les suit, allongeant leurs petits compas pour marcher au rythme. Un caporal les précède, donnant la noie, fier de

sa mission, orgueilleux du cortège, et parfois, pour épater les pékins, piquant sur l'air de la Casquette des tîoritures de langue.

Puis, c'est la halte. En place, repos! Rompez les rangs!

Les joues cramoisies se dégonflent. On retourne les clairons qui bavent un filet de salive. On s'assied un moment.

Une vieille marchande de café a dégringolé la pente raide, et apporte son cylindre de fer-blanc à robinet de cuivre. Pour trois sous, elle verse aux richards un petit noir fumant. Le caporal se paye un cliamporeau.

De-ci, de-là, débandés, les piocheurs continuent à essayer des couacs nouveaux et des taratata de fantaisie. Comme ils font cela entre deux bouffées de cigarette, on voit la musique sortir du pavillon de l'instrument sous forme palpable, en tourbillons de fumée bleue. Quelle rigolade pour les gamins !

Et l'un de ces galapiats, qui a peut-être servi chez des saltimbanques, chipe un clairon, et souffle soudain dedans un air de foire. Le caporal jure. Et tous les gosses s'ensauvent, éparpillés dans l'herbe comme une volée de moineaux.

Us reviennent quand le peloton reprend sa marche. Us se remettent au pas derrière les huit hommes repartis, képi sur l'oreille, face rouge, joues en ballon, derrière le caporal qui repique de plus belle, et se dandine en appuyant d'un

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mouvement d'épaule chaque temps fort de la mesure.

Et quand le prochain tournant du hastion les a cachés, quand on n'entend plus que l'écho affaibli des cuivres qui s'en vont, on se retrouve loin, bien loin de Paris, dans un fossé soHtaire de vieille ville forte, près de la frontière.

On ne voit que le ciel où passent des nua^^es et des papillons, la pente herbeuse où pendent des chèvres, la haute muraille du fossé où les giroflées balancent leurs cassolettes d'or.

Le tintamarre des quartiers voisins, le roulement de ferraille des voitures, le sifflet des chemins de fer, tout cela vous arrive assoupi, assourdi, fondu, dans un vague et doux murmure, comme le bruissement confus d'une forêt, comme le chantonnement monotone de la mer.

Et l'on se dit, en continuant à marcher dans l'herbe épaisse et molle, en écoutant les notes traînantes des clairons lointains, en poursuivant de paresseuses songeries, on se dit avec un profond sentiment de bien-être :

— Comme il fait bon vivre ici, dans ce calme, dans cette solitude, et comme cette vieille province repose bien de nos turbulences et de nos fièvres !

Toujours rêvant, on remonte la pente, et soudain, en haut du talus, on s'arrête, bouche béante, lâchant la fleur qu'on mordillait.

Un coup de trompette stridente vous déchire le tympan.

Adieu i'école des clairons! Adieu la trancfuillité endormeuse de Paris-province!

V'Kà rtramway qui passe! Le tramway d'As-

nières! Hélas!

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