‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 19 sur 80 · II — LES BOULEUX · texte numérisé non relu

II — LES BOULEUX

Dire qu'il y a trente ans à peine, on jouait encore aux boules dans les Champs-Elysées, ni plus ni moins que sur le mail de quelque lointaine et pacifique sous-préfecture. N'est-ce pas de quoi décourager ceux qui ont la folle prétention de fixer la fugace physionomie de Paris?

Pour moi, si habitué que je sois déjà aux brusques changements de décor, aux transformations à vue de la grand\ille, j'avoue que les bras me sont tombés à cette découverte rétrospective.

Mais il n'y avait pas à en douter. Le livre où s'étalait cette chose bizarre et monstrueuse, était là, sous mes yeux. L'auteur y citait les noms des joueurs célèbres. Mon ami Armand d'Artois, possesseur du bouquin, me faisait admirer un superbe bois de Charlet, un vieux chauve campé sur ses jambes en compas, les manches retroussées, les bretelles au vent, suivant de l'œil, du'bras, de la main, de tout le corps, sa boule envolée.

Je ne revais pas. Le document était précis. Ce bonhomme, avec des souliers à boucle, un col de chemise à la Collin, ce bonhomme était un

Parisien de Paris, croqué sur le vif par l'artiste, monographie par l'auteur^ et qui jouait aux boules, daus les Champs-Elysées, il y a trente ans.

Ce coin du tableau qu'offrait le Paris d'hier, ne représentait cependant plus rien à mes yeux du Parisien d'aujourd'hui. Ce type était aussi loin de moi qu'un Romain de la colonne trajane ou un Ibis de l'obélisque.

11 me rappelait seulement des types analogues, rencontrés à la campagne, et qui, à la campagne môme, semblaient déjà d'un autre temps.

Il me rappelait des Marseillais, le dimanche, au cabanon, poussant avec des cris féroces leurs boules papelonnées de clous.

Il me rappelait des Flamands, jouant un jambon ou une oie en une interminable partie de boiiloire.

Il me rappelait des paysans, au sortir de la messe, sur la place du village, devant le cabaret à branche de houx, quand la chope de bière ou la bolée de cidre échauffe les lanceurs de cochonnet.

Mais cela ici, à Paris, aux Champs-Elysées, je ne pouvais me- l'imaginer vraiment. Cela me semblait aussi singulier que si j'avais vu défiler des pioupious avec des arquebuses à rouet et des cuissards en fer battu.

Eh bien! pas plus tard qu'hier, je devais voir quelque chose de plus surprenant encore. Tant il est vrai qu'à Paris l'on ne saurait s'étonner de rien!

Ce bonhomme de Charlet, ce houleux en manches de chemise, ce n est plus seulement sur la page d'un livre que je l'ai contemplé; c'est au plein air, vivant, en chair et en os, attendant encore le croquis de l'artisle et la monographie de l'écrivain.

Et cela, sans aller le chercher là-bas, sur les routes poudreuses de la Provence, sous les houblonnières llamandes, à la porte des cabarets normands ou picards. C'est à Paris que je l'ai vu, à dix minutes du parc Monceau, dans un endroit tout moderne, tout battant neuf de modernité, d'où l'on entend la trompe des tramways et le sifflet des trains.

Ils sont là une bande de braves gens qui pointentj qui tirent, qui étudient les moindres pentes du terrain, qui font les trois pas méticuleux pour couler doucement la boule, ou les trois enjambées d'élan pour la faire plomber, qui l'accompagnent du geste et du regard, et qui mettent toute leur âme à crier selon l'occurrence :

— Trop court!... Trop long!... Allez-y, le point est à nous!

Et, comme sur le bois de Charlet, ils ont les jarrets tendus, le torse onduleux, la bouche froncée, les mains parlantes, l'une crispée et l'autre arrondie. Leurs bretelles folles, tantôt battent comme des serpents flasques le long de leurs cuisses, et tantôt ont l'air de s'envoler de leurs épaules comme des banderoles à la brise.

Presque tous vieux et la plupart chauves, lou-

LE TAVE

jours selon le modèle de Charlet. Les plus antiques suivent le jeu à petits pas, tapant le sol de leurs cannes, hochant la tête, apostrophant les maladroits, souriant d'aise aux jolis coups. Et, pareils aux dilettantes parlant de Rubini, il faut toir de quel air ils soupirent parfois :

— Ah! monsieur, de mon temps!...

Et c'est hier, en vérité je vous le dis, c'est hier que j'ai contemplé ce spectacle, à deux pas de l'avenue des Ternes, tout près de l'Arc de Triomphe. Un peu plus, ma foi, et c'était dans les Champs-Elysées; il ne s'en faut que d'un quart d'heure de marche.

Paris ne change donc pas aussi brusquement qu'on veut bien le dire? Eh! non. Les transformations à vue n'y sont qu'apparentes. Au fond, rien ne meurt tout d'un coup, et les choses, les gens, les mœurs, ne disparaissent et ne prennent figure nouvelle qu'insensiblement.

Je me suis aperçu de cela dans l'enclos des Bouleux, tout eu cueillant les violettes délicieuses qui commencent à pousser dans leur herbe. Allons! Paris n'est pas encore la Babylone moderne, la ville toute en moellons entassés sur un sol pourri. Comme ces vieilles femmes qui ont gardé un sourire jeune et un regard naïf, l'antique cité a toujours des coins de fraîcheur et de bonne simplicité.

Rien n'est perdu, tant qu'on y pourra trouver encore des bouleux et des violettes.

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