‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 20 sur 80 · HT — GRAND EVENEMENT DE PEIFTE VILLE · texte numérisé non relu

HT — GRAND EVENEMENT DE PEIFTE VILLE

Le spectacle ne pouvait manquer d'être curieux. Tout le monde en parlait d'avance. Il y avait un écho là-dessus dans tous les journaux de la localité. Il fallait aller voir ça.

C'était une antique tradition abolie qu'on renouvelait. Les enfants sautaient de joie, rien que d'y penser. Rappelant leurs souvenirs, les vieillards en pleuraient d'attendrissement.

Vraiment, c'eût été faillir aux devoirs les plus sacrés du peintre-de-mœurs que de ne pas assister à la petite fête.

J'ai donc pris mon courage à deux mains, l'omnibus et des provisions de route, et m'y voici.

En pleine province, à cent lieues des fièvres parisiennes, dans un coin perdu tout confit en placidité, tout endormi par le ronronnement dos irens et des choses.

[i\ grand mail planté de vieux arbres, avec un je(, d'eau élancé dans le mitan, un jet d'eau qui chante comme une berceuse. Autour, sous les bi'anchages savamment émondés, des allées do sable où joue la marmaille, des bancs de bois peints en vert, des chaises de campagne, propices aux somnolences des bourgeois, aux rêveries des amoureux, aux aveux des bobonnes et des lourlourous.

Les maisons qui bordent le mail ont un air

officiel. Ce doit être la mairie, la sous-préfecture, le tribunal, le collège. Pourtant, il y a des boutiques en bas, et force restaurants. Mais boutiques et restaurants semblent d'un autre âge. Tout cela est à la mode de jadis. Chaque devanture pourrait arborer la fameuse enseigne : A l'instar de Paris. C'est à l'instar, en effet, et rien de plus.

A l'instar aussi sont les braves gens qui flânent devant ces boutiques, sortent de ces restaurants, se promènent dans les allées, lisent les gazettes sur les chaises de paille. Comme le décor, ils paraissent d'une époque lointaine, et leurs figures même ont je ne sais quoi de patriarcal, introuvable à Paris, qui fait songer à d'anciens romans enfouis dans les derniers cabinets de lecture.

Heureuses gens, qui coulent dans cet endroit paisible des instants exempts de souci, qui digèrent là, chaque jour, loin du tumulte, et qui se régalent d'harmonie deux fois par semaine, aux métalliques accords de la musique militaire !

Mais aujourd'hui, leur paix est troublée. Une agitation inconnue se peint sur leurs calmes visages. On va, on vient, on parle haut. En croirai-je mes yeux? Il y a des vieillards qui courent.

C'est la fête promise, c'est le spectacle annoncé, c'est le grand événement qui révolutionne la petite ville.

Vers un bout du mail, tout le monde se hâte, sans distinction d'âge ni de sexe. Les sexagénaires allongent leurs pauvres jambes ratatinées, et

TAYSAGES ET COKNS DE HUE 05

arrivent en branlant le chef, leurs besicles relevées sur le front. Les duos des bobonnes et des (ourlourous se sont brusquement interrompus. Des nounous prennent le galop, se croyant en retard pour assister à la chose, et entraînent à la volée, derrière elles, des grappes de bébés dont les pieds ne touchent plus le sol.

Et l'on entend déjà les cris sourds d'enthousiasme, en même temps les craintes vaguement exprimées. Car il n'est pas sûr encore que la fête ait lieu. Tout dépend du temps qu'il va faire au moment précis. Les précautions sont bien prises, pourtant! Mais quoi! Le ciel de mars est si capricieux !

Hélas! il le fut, capricieux. Quel ciel malveillant! A coup sûr il Ta fait exprès. Il en veut à tous ces braves gens.

Ils étaient là tous, émus, anxieux, ne demandant qu'à s'épanouir dans la joie promise, la ligure toute prête à s'illuminer. Les uns contemplaient le firmament, avec des regards pleins de prières, et presque les mains jointes. D'autres lixaient leur attention sur le cadran de leurs montres, et, sans le quitter de l'œil, répondaient fébrilement aux interrogations muettes de la foule.

— Encore une minute !

— Encore vingt secondes!

— Encore quatre secondes!

Soudain il se fit un religieux silence. Dans l'air cbranlé, la cloche de l'église prochaine laissa

s'envoler un lent sanglot de bronze. Toutes les têtes se levèrent avec angoisse vers la nue où le soleil ne paraissait point, et toutes retombèrent, mornes et désespérées.

Le canon du Palais-Royal, replacé aujourd'hui sur son antique socle, venait de faire le premier chou-blanc de sa nouvelle série.

IV — PARIS-l'ROVINCE

11 y a encore des coins de province à Paris.

En vain les boulevards fouillent dans tous les sens etéventrent les lointains faubourgs. En vain, sous les lourdes et hantes bâtisses à cinq étages, les enclos écrasés perdent peu à peu leurs vertes chevelures. En vain, pour ces vieux retraits bourgeois, le cornet aigu des tramways sonne comme une trompette de Jéricho.

Malgré tout, certains quartiers tiennent bon contre l'envahissement. Ils gardent leurs rues où pousse l'herbe, où picorent les poules, où sèche le linge sur les haies. Ils cachent leurs maisonnettes sous les vignes vierges, les glycines, les clématites, les volubilis, qui grimpent aux fenêtres. Ils ont des tonnelles et des venelles.

Au bout, tout au bout des lignes d'omnibus, mais cependant encore dans la grand'ville, avant les talus des fortifications, du côté de Montrouge, de Vaugirard, de Ménilmontant, et môme des Ternes, non loin de l'Arc de Triomphe, on a par-

fois la sensation d'errer à travers les tranquillités d'une sous-préfecture.

11 y a encore des coins de province à Paris.

Les gens ont Tallure douce, la figure béate, la parole j^km plan, de petits rentiers inoccupés. Ils devisent sur le pas des portes. Ils ont de longues et paisibles discussions touchant la température, et finissent généralement par tomber d'accord sur cette conclusion conciliante, à savoir qu'il fait assez chaud, mais que le fond de l'air est peutêtre un peu frais.

Là fleurissent toujours, immuables en dépit de la mode, les gilets à sous-ventrière, les grosses breloques, en cornaline, les pantoufles brodées d'attributs ingénieux, les chemises au plastron à mille plis, les calottes grecques, les redingotes à la propriétaire, tous les ajustements d'un autre âge, qui paraissaient déjà antiques quand nous sommes nés, qui nous font rire dans les caricatures d'il y a trente ans, et que nous pensions abolis à jamais.

Là j'ai vu, de mes yeux vu, des cols-cravates en crin, des pantalons de nankin, des casquettes à oreillères, des culottes à pont.

Là on trouve des cercles do joueurs de quilles, où des vieillards, rasés tous les dimanches, viennent s'exercer en manches de chemise, les bre telles battant les cuisses, et se reposent ensuite en fumant des pipettes à couvercle de cuivre, de petites pipettes qu'on ne rencontre plus dans

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aucun bureau de tabac, el qu'ils allument avec un briquet et de l'amadou.

Dans les jardins entourés de treillages, des ménagères blanchissent elles-mêmes leur linge, aponicliées devant un baquet mousseux, tambourinant du battoir, les bras rouges et les mains toutes blêmes, de grosses mains à la peau mortifiée.

Le ruisseau, qui passe au milieu de la rue, reçoit, par une rigole en plein air, l'eau épaissie de crasse et de savon noir, gluante, marbrée de larges taches huileuses et bleues, qui s'étalent et s'évaporent lentement.

Les pommiers rabougris, les poiriers nains, sont reliés par des cordes qui plient au poids des chiffes flottantes. Le gazon chauve disparait sous les draps éblouissants de splendeur, où les premiers lilas, secoués par le vent, font pleuvoir comme des gouttes d'améthyste.

A travers le parfum des fleurs, on respire ia forte et saine odeur de la lessive; et, les yeux fermés, on se croirait là-bas, tout là-bas, dans la campagne où, tout enfant, on restait des heures entières devant le lavoir, à regarder les bulles de mousse descendre et faire l'arc-en-ciel au fil de l'eau.

Il y a encore des coins de province à Paris.

— Voilà l'rétameur!

A la cantilène de l'ouvrier nomade, les ménagères quittent leur baquet, et apportent des cas-

seroles, des cafetières, de vénérables Dubelloir. Il en a déjà sa charge, le chineur! Car c'est un chineur, celui-là. Non pas un de ces rétameurs qui racolent des besognes pour un patron, et qui travaillent en boutique ; mais un errant, qui campe au fond de ce terrain vague, que vous voyez d'ici après le tournant de la rue.

Faisons comme les goussepains qui lui servent d'escorte; suivons-le. Il arrive, jette ses cuivrailles sonores à terre, allume son réchaud, compose lui-même son alliage, y rajoute du soufre, de l'étain, souffle les charbons. Un cercle de marmots l'admire. Il chante une chanson de son pays, et songe au jour où il retournera se payer un lopin de bien avec une vigne au soleil, après avoir si longtemps rafistolé les vieilles casseroles, après avoir si longtemps crié dar les rues :

— Voilà l'rétameur!

Le soir est venu, enveloppant encore de calme ce calme quartier, où les mille rumeurs de la capitale ne fdtrent qu'assoupies, confuses, lointaines, pareilles au ronron d'une mer dont on est séparé par une forêt.

Seul, un orgue de Barbarie, dans la rue prochaine, égrène mélancoliquement les notes d'une valse lente, d'une valse lente et dolente, qu'un pauvre chien de vieille fille accompagne de ses lamentations.

D'un trottoir à l'autre, les demoiselles jouent au volant, aux grâces.

Sur le sable des jardins, les gamines bourdonnent des rondes d'autrefois, interminables, avec des you, you, après lesquels le refrain recommence.

Le long des maisons, les chats furtifs apparaissent, miaulant d'une voix très douce, s'appelant, regardant si on les voit s'enfuir à la prétentaine.

Les gens se disent bonsoir, et l'on se quitte au seuil des allées, en constatant une dernière fois qu'il fait assez chaud, mais que le fond de l'air est un peu frais.

Il y a encore des coins de province à Paris.

EFFETS DE BROIILEARD

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