‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 22 sur 80 · TU — HALLUCINATION · texte numérisé non relu

TU — HALLUCINATION

Est-ce une hallucination que j'ai eue? Avais-je l'imagination surchauffée par quelque noire lecture, tercets dantesques rougis à la flamme des fournaises infernales, promenades avec Edgar Poë dans des fantasmagories d'alcoolique, courses affolées à la suite de Dickens cherchant un enfant perdu parmi les ténèbres d'un pays de mineurs? Est-ce en ma cervelle, détraquée soudainement, que surgit cet étrange tableau devant lequel je dus m'arrêter, prunelles écarquillées, bras ballants, bouche béante? Cette idée-là me vint, avant toute autre. Oui, oui, c'est bien une hallucination. Il n'y avait pas à en douter. Jugez-en plutôt.

C'était la nuit, une nuit rendue plus épaisse encore parle brouillard, si bien que malgré l'opacité des ombres, on y sentait le ciel bas, pesant. Sans les voir, on comprenait que les nuages, à ras du sol, se crevaient les entrailles aux angles des toits. C'est par ces blessures que coulait cette brume, comme du sang fumeux, blafard, à l'odeur fade. On en avait le cœur alourdi, les poumons engorgés, le nez empuanti, les yeux englués, et toute la peau moite et visqueuse. La terre elle-même en était détrempée. On l'eût dite tapissée de coton humide. On marchait dans quelque chose de mou qui s'écrasait sans bruit sous les pieds.

Brusquement, un astre rouge, chevelu de

rayons, hérissé d'étincelles, m'appariil au tournant d'une porte grande ouverte. Il n'était pas dans le ciel, mais sortait d'en bas. Sa couleur était foncée, sale, de ce pourpre obscur qu'ont les chairs gonflées d'un abcès. Il luisait toutefois, et terriblement, dans ces ténèbres où il faisait un trou de feu. Par moments, il ardait et flamboyait plus fort, élargissant soudain, jusqu'au plus profond de la nuit environnante, des déchirures de lumière. Elt alors on entendait un sinistre grésillement qui fusait dans le silence, tandis qu'un panaclie de vapeur montait en bouffée énorme, coloré par dessous, semblable à un gros oiseau au ventre rose.

Le premier éblouissement passé, je vis comment s'alimentait cet astre monstrueux , qui semblait sourdre du sol, et comment naissait cet étrange oiseau de vapeur. Mais, contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire, l'explication me troubla plus encore que le mystère lui-même. Car, loin de donner la paix à mon esprit désorbité, elle le rejeta plus stupéfait dans une hallucination nouvelle, dont la force était d'autant plus grande que les détails en paraissaient plus vivement vivants. La vision de tout à l'heure pouvait n'être qu'un rêve! Mais la vision de maintenant s'incarnait dans des êtres humains, à la forme précise et brutale.

Des hommes, en effet, non des démons de cauchemar, mais bien des ouvriers d'allure moderne, allaientet venaient autour de ce brasier. La sueur

traçait des rigoles liiisaiites, pareilles à des chemins de limace, sur leurs faces barbouillées de suie. Leur poitrail velu montrait ses poils roux dans l'angle ouvert de la chemise. Leurs bras noueux, où les muscles et les tendons faisaient des paquets de cordes, gesticulaient furieusement. Pas un ci'i, d'ailleurs, pas un mot qui animât leur lugubre escouade et rliythmât leur besogne forcenée. Ils travaillaient, muets et féroces, ne vivant que par leur sinistre pantomime, tantôt ensanglantés dans le reflet des flammes, tantôt se noyant dans l'ombre où ils rentraient et avec laquelle ils semblaient refaire corps peu à peu.

Besogne forcenée et incompréhensible d'ailleurs! Car, ce que les uns faisaient, les autres s'acharnaient à le défaire. Les uns accouraient, traînant des chariots de fer où rutilait du feu, et ils précipitaient ces blocs incandescents dans le brasier qui s'avivait alors. Les autres, sur ces pourpres nouvelles, jetaient à la volée de grands seaux d'eau qui se muaient en cette vapeur semblable à un oiseau au ventre rose. Et toujours les uns versaient du feu, et toujours les autres versaient de l'eau. Et je me demandais à quel supplice absurde étaient donc soumis ces damnés, dans cet enfer inconnu. N'était-ce pas un enfer, en effet, que cette vaste cour noire, entourée de hauts pilastres qui portaient à leur sommet une gerbe rouge de flammes toutes droites ?

Oh! oui, c'était bien là une hallucination!

Oui, je sortais sans doute de quelque sombre lecture, tercets dantesques forgés aux fournaises des ténèbres infernales, rêves alcooliques d'Edgar Poë, afïolemenls de Dickens dans les pays démoniaques des mineurs! Oui, j'avais la cervelle détraquée, et de fantastiques images y dansaient éperdiiment une ronde abominable ! Et si vous voulez avoir cette vision, cette hallucination, ce détraquement, vous n'avez qu'à aller un soir, par un brouillard opaque, devant la porte ouverte de l'usine à gaz qui se trouve avenue de Wagram, au coin de la rue de Courcelles.

m — CAUCHEMAR

Après avoir passé la porte des Ternes, sur l'avenue du Roule je roulais, dans un brouillard d'une épaisseur érébique, puant le remugle, la suie et la chancissure.

Vagabondage de poète à la piste du cauchemar, plutôt que promenade de curieux en quête d'observations précises ; car, en vérité, il n'y avait pas grand' chose à piquer de l'œil dans ces demiténèbres opaques. N'oubliez pas qu'elles vous escortent comme d'un paravent bleuâti-e obstinément dressé tout autour de vous à six pas à la ronde. L'esprit seul y peut goûter quelque charme, se laissant pénétrer par cette humidité flottante, où il flotte, lui aussi, solitaire, sur les ailes de

chauve-souris de quelque imagination mélancolique.

Et je ne m'attendais donc pas à voir, mais je me contentais de sentir, confusément, obscurément, d'ailleurs, sans même le désir de formuler les vagues impressions subies, noyé jusqu'à l'âme dans le brouillard, et comme qui dirait brouillard moi-même.

C'est alors, au plus profond de cette noyade, que je fus soudain heurté par le cauchemar, souhaité peut-être, mais en rêve seulement, et qui vint, en poignante réalité, au contraire, surgir et pantomime! macabrement devant moi.

Deux jeunes filles se tenant par la main, comme deux sœurs, vêtues pareillement d'une robe noire, d'un bonnet ruche et d'une pèlerine mauve, me frôlaient. Et des brucolaques apparaissant ne m'eussent pas étonné davantage. Car c'étaient deux monstres difformes, l'une boiteuse et borgne, l'autre goitreuse et bossue, et pourtant toutes deux de très douce allure, se parlant avec des tendresses de petites amies, et se pavanant en quelque sorte dans l'ignorance de leur laideur et l'innocent oubli de leur difformité.

Et, avant que j'eussse pu réfléchir sur cette étrange vision, voici que deux autres amies suivaient, se tenant aussi par la main, en robe noire, bonnet ruche et pèlerine mauve, semblables au premier couple par l'inconscience, mais diversifiées quant à l'horreur, puisqu'au lieu d'une boiteuse borgne accompagnant une bossue

goitreuse, "celait maintenant une hanche déjetée qui sautillait auprès d'une jambe béquillarde.

Et un troisième couple venait à la file, et un quatrième ensuite, et un autre, et un autre encore, et tous portaient ce même uniforme de robe noire, bonnet ruclié et pèlerine mauve, et tous arboraient quelque monstrueuse déviation du corps ou laide infirmité du visage, ou les deux réunies en la même personne; et ces hideurs variaient à l'infini, comme si un sculpteur diabolique se fût amusé à inventer, en torturant ces malheureuses, toutes les façons imaginables de détériorer et de cauchemardiser la noble statue humaine.

Si bien qu'un grand moment s'écoula, pendant lequel mon esprit doutait de lui-même, et se demandait par quel bizarre phénomène magnétique la boussole de mon jugement avait pu se désaimanter au point de danser cette folle danse d'hallucination.

Apparemment je me trouvais en proie à une maladie de ce genre, quoique non hypnotisé par quelque drogue de pharmacie paradisiaque, mais bien par le simple effet du brouillard que mon imagination condensait en ces fantômes.

Ainsi pensais-je, immobile et muet, les pieds fixés au sol ainsi qu'un cataleptique changé en cariatide, cariatide écrasée sons le poids de cette brume si lourde et de ce rêve si « vu )>. Et je demeurais là, stupide, effaré, les- yeux tout grands ouverts comme pour mieux m'erfiplir la

lête de ce cauchemar, tandis que la procession continuait et menaçait de continuer sempiternellement.

Ainsi qu'un décor qui rentre dans les frises au coup de sifflet du machiniste, ainsi l'hallucination se dissipa soudain à l'apparition finale d'une cornette blanche, qui me fit l'effet d'une étoile montrant enfin le pôle au naufragé. Car je reconnus tout de suite les larges ailes d'un bonnet de religieuse, non contrefaite à la façon de ses élèves, et en qui la statue humaine se replaçait devant mes yeux, correcte, noble et naturelle.

Par un reste de doute, ne me fiant pas encore à ma raison revenue, j'abordai la sœur et lui demandai quelle était cette étrange pension. Et ce fut avec un soulagement réel que j'appris 'existence de l'asile Mathilde, voué à l'orthopédie sous l'invocation de Notre-Dame des Sept- DoLileurs.

De joie, même, je poussai un éclat de rire, me sentant définitivement débarrassé du cauchemar. Oui, je le poussai très haut, en sorte que les pauvres infirmes ont pu croire que je me moquais d'elles, en abominable et féroce homme bien bâti, tandis que réellement je bafouais ma propre infirmité poétique, qui m'avait fait voir un coin de l'enfer du Dante sur l'avenue du Roule, et le royaume fantastique des épouvantements près de la porte des Ternes.

no LE PAVE

IV — SYM»PHONIE EN GRIS

C'est par les hivers comme celui-ci, ni froids, ni pourris, ni ensoleillés non plus, hivers où n*élincelle point le mica des gelées, où ne fleurit pas la pâquerette du givre, où ne tourbillonneiît pas les papillons de la neige, où le ciel n'est pas môme rayé par les vertes hachures de la pluie, hivers de brume légère que ne déchire aucun rayon, hivers de vague lumière incolore et diffuse, c'est par ces temps-là qu'il faut voir les paysages de la banlieue parisienne, si l'on aime à savourer leur flne et pénétrante mélancolie, si l'on est de ces modernistes enragés qui trouvent un charme étrange aux arbres sans feuilles, aux bâtisses sans architecture, aux horizons sans ligne, aux firmaments sans pourpre, à l'atonie de la nature affaissée et muette dans une somnolence de vieille valétudinaire.

La route est morne et molle. La terre ne sonne pas sous les pieds, avec ce bruit métalhque qu'elle a quand le froid l'a durcie. Elle ne s'esclaffe pas non plus en flaques de boue aux fusées jailhssantes. Elle fait bosse, résiste un peu, puis cède, moule le soulier, et s'écrase silencieusement, grasse et visqueuse ainsi que de la glaise. Il semble qu'on s'y enlise, qu'elle veut vous retenir, et, malgré soi, l'on s'arrête, pris à la fois par cette confuse étreinte et par l'immobilité des choses qui vous entourent, comme si l'on

PAYSAGES ET COINS DE RUE lll

se sentait devenir immobile soi-même, comme si l'on avait peur d'être seul vivant dans cette pénombre crépusculaire où tout dort d'un mystérieux sommeil.

Nues et ternes, les maisons de campagne ont l'air de grands tombeaux, avec leurs persiennes closes qui ressemblent à des paupières fermées. Leurs jardinets malingres, aux grilles de fer rouillé, aux treillages de bois dépeint, rappellent les petits enclos des cimetières. Sous la grotte en rocaille on cherche le globe de verre cachant une couronne en perles blanches. La vasque du jet d'eau a l'air d'un bénitier. Et, parmi les buis, à travers les frondaisons de deuil des ifs et des fusains, on s'attend à voir la plaque de pierre où sont gravés les noms et les vertus d'une famille défunte.

Les arbres décharnés profilent sur la nue pâle leurs silhouettes d'une maigreur élégante et quasi-artitlcielle. Aucune haleine ne les anime. Les plus minces brindilles elles-mêmes sont calmes. Elles paraissent n'être plus en bois, mais en fil de fer. Ou plutôt, l'absence de lumière vive leur enlevant tout relief, elles donnent l'idée d'un dessin plat, exécuté par quelque méticuleux professeur d'écriture qui aurait- mis de longues heures à les entrecroiser une à une, avec une patience niaise. Leur lacis criblant le ciel incolore, autant d'innombrables et menus traits de plume sur la teinte neutre d'une page de bristol. Et cela fait songer aussi aux feuilles sèches,

disséquées fibre à fibre, et devenues fines comme des toiles d'araignée, aux pauvres feuilles sèches qui effiloquent leur dcnlellc dans un album de petite pensionnaire.

Là-bas, aussi loin que l'œil peut regarder à l'horizon plein du coton des brumes, les hautes murailles des fabriques se confondent avec le firmament, où la ligne des toits flotte indécise et vaporeuse. Les cheminées des usines s'estompent vaguement, sans qu'on puisse distinguer leurs panaches de fumée qui se noient dans l'atmosphère aussi incolore que leurs flocons. Et, pour peu qu'on s'obstine à chercher où finit leur faîte dont les arêtes se dégradent insensiblement, on arrive à les imaginer à l'envers, reliées au ciel par cette fumée qui fait corps avec le brouillard. L'éloignement et l'épaisseur de l'air donnent à leur obélisque de briques comme une apparence fluide, et le font prendre pour quelque étrange et lointaine stalacticte de nuage.

Sur les glacis des fortifications, l'herbe rase et pelée ne semble plus verte. Peut-être l'est-elle de près. Mais à distance, vue à travers le voile du demi-jour et sous les plis d'une bruine traînante, elle blêmit et s'etface ainsi qu'une étoffe déteinte. On dirait de l'étoupe, de la ouate bleuâtre. Elle aussi, comme les toits des fabriques, comme les cheminées des usines, elle perd insensiblement sa nuance dans le ton général de l'horizon^ pareil à un lavis uniforme, où toutes les

couleurs s'apaisent, s'éteignent, se fondent, s'anéantissent, jusqu'à n'être plus qu'une espèce de blanc à la fois sale et laiteux, sans profondeur d'ombre et sans accroc de lumière.

Et tout, même les gens qui passent, même les choses qu'on porte sur soi, le bout de mouchoir qu'on a au coin de la poche, le nœud du foulard qu'on se met au cou, le papier de la cigarette qu'on fume, tout se ternit, et pâlit, et mollement s'évapore en cette brume fine et pénétrante. Et l'on devient comme une brume soi-même, n'ayant plus que des sensations indécises, que des idées noyées. Et l'on s'abandonne à savourer, sans réfléchir, cette mélancolie mystérieuse des banlieues parisiennes endormies dans le brouillard, ce charme étrange des arbres sans feuilles, des horizons sans ligne, des firmaments sans pourpre. Et si l'on essaye de noter ce qu'on éprouve, on s'aperçoit qu'on vient d'être comme un instrument passif sur lequel la nature, dans une somnolence de vieille valétudinaire, a joué en passant un motif de la grande symphonie en gris.

LA VERDURETTE

Monsieur l'Avril a beau faire la mauvaise tête, il n'empêchera pas le Printemps d'arriver.

En vain, le grincheux prend des airs de Mars, avec son ciel gris couleur de caoutchouc, ses gelées blanches, son soleil anémique. En vain, il se barbouille d'averses, se grime de nuages, siffle, souffle, tousse, nous crache à la figure des giboulées pareilles à des accès de catarrhe.

En vain, il nous tire les oreilles avec les ongles pointus de ses brises. En vain, il nous trempe les pieds de ses brusques pluies, qui semblent le jet échappé à quelque arroseur maladroit. En vain il nous mitraille de bronchites et de coryzas pour retarder la retraite de l'Hiver.

Malgré le firmament vêtu d'un waterproof de cocher anglais, malgré le soleil en ruolz, malgré les giboulées, ces coups d'hystérie du ciel, malgré les averses, les bises, les gelées blanches, malgré nos pauvres nez qui coulent et se tuméfient, lamentables aubergines fondues en eau, malgré

tout, en dépit des fumisteries d'Avril, nous croyons obstinément au Printemps,* et nous le saluons.

C'est que le joli cri a déjà chanté par les rues, le eri bien connu des Parisiens, le cri qui est le premier vagissement de la nature renaissante :

— La verdurette! la verdurette!

La verdurette, ce n'est pas seulement la maigre salade, au teint pâle, aux feuilles menues, que les bonnes femmes poussent devant elles dans leur bagnole à bras, ou portent sur leur ventre dans un éventaire.

La verdurette, cela veut tout dire, pour qui sait écouter entre les notes !

La verdurette, cela veut dire que les champs sont en train de se tisser leur belle robe en velours émeraude, et que les arbres se pavoisent, et que les buissons tirent des feux d'artifice de frondaison.

La verdurette, cela veut dire que les oiseaux volent les uns après les autres, se chamaillent, pépient, s'accrochent en grappes amoureuses.

La verdurette, cela veut dire... Eh! parbleu! ouvrez votre fenêtre, et tendez l'oreille au cri qui monte de là-bas. L'entendez-vous, comme il chante allègrement dans la rue fourmillante ! Audessus de tous les bruits, de toutes les rumeurs, dominant le broum broum des voitures, il s'élance et pilouitte, et vous rafraîchit l'esprit, aussitôt

QUELOyES CRIS ll9

plein de riantes images. Adieu, Paris! On esl au diable. On répète :

— La verduretle! la verdurelle!

D'autres refrains raccompagnent, moins vibrants, ainsi qu il convient, puisqu'ils soutiennent seulement cette mélodie printanière. Les distinguez-vous dans la symphonie du pavé? Écoutez bien !

C'est la marchande de primevères et de jonquilles, qui annonce ses tleurs jaunes, en imitant les deux notes plaintives du coucou. IS'oles à la fois plaintives et railleuses, mais en mineur sûrement :

— Coucou! coucou! les coucous!

Et c'est aussi les vendeurs de mouron, à la cantilène mélancolique. Vieux hommes ou vieilles femmes, ou galopins, ils ont une voix cassée, triste, traînante. Les uns répètent l'antique mélopée si navrante :

— Du mouron pour les p'tits oiseaux!

Quelques-uns l'agrémentent de variations plus

longues, mais toujours pleureuses, comme celle-ci, célèbre dans le quartier du Temple, et dont l'air vous tire les larmes des yeux :

J'ai du mouron nouveau Pour les p'tits oiseaux!

J'en ai du beau

Et du nouveau.

Régalez les p'uts oiseaux

Des Blancs-Manteaux!

J'ai souvent entendu les trois parties sonnant ensemble : ce refrain des Blancs-Manteaux, le cri du coucou et la verdurette. On eût dit un merveilleux trio pour basson, hautbois et petite llûte. Cela chantait la campagne, la forêt, les oiseaux, avec une gravité d'andante au fond de la basse, mais avec quelle gaieté dans le dessus 1

C'est que, brodant sur le hautbois et le basson mélancoHques, la petite flûte fîoriturait, frissonsante de fraîcheur, et joyeusement égrenait ses perles :

— La verdurette! la verdurette!

Et monsieur l'Avril a beau faire la mauvaise tête, même le fracas de nos bronchites et de nos coryzas ne saurait empêcher d'entendre le cri charmant du renouveau.

A travers giboulées et bises, à travers toux et éternuments, le cri monte, et tirelire et grisolle, comme le trille d'une alouette fusant vers le soleil :

— La verdurette ! la verdurette !

ACCOMMODEUR DÉ SULIS

Je laisse aux plumes éléfianles des chroniqueurs mondains le soin de décrire les superbes magasins où le chausseur de high-life étale ses chefsd'œuvre de cordonnerie féminine.

Là, sous la lumière éblouissante des réflecteurs, le cuir travaillé, historié, brodé, broché, se présente et s'exhibe comme un objet d'art. Les bottines, orgueilleusement dressées sur leurs talons Louis XV, cambrées en des poses coquettes, piquées de dessins prestigieux en arabesques, n'ont presque plus l'air de chaussures : rouges, bleues, vertes, vernies, mordorées, elles sejïibleni, sar les étagères en velours, des bijoux dans un écrin.

On se demande quelle fée a pu si délicatement ouvrager ces merveilles, et quelle fée aussi osera les mettre.

Je laisse aux romanciers naturalistes le soin de décrire la boutique du cordonnier bourgeois.

Là, sur de solides rayons, s'alignent les solides

chaussures : les boites à triple semelle que monsieur estime pour l'hiver; les bottines à clemitalôn Louis XV, dont madame apprécie l'élégance à bon marché; les souliers vernis, dans lesquels on emprisonne les pieds du premier communiant et du garçon d'honneur; les mules en veau mort-né, coquetterie du célibataire.

Je laisse aux romanciers naturalistes le soin de noler scrupuleusement les dialogues documentaires de l'essayage :

— Un peu aisé du bout, n'est-ce pas, monsieur? C'est à cause de mon cor, là, sur le petit doigt.

— Ernest, ceux-là sont trop justes, je t'assure. Tu comprends, quand on grandit, il faut des souliers avantageux.

Je laisse aux hommes de science de la littérature moderne le soin de cataloguer ces précieux et réels délails pour l'édification de la postérité, qui ne doit trouver que chez eux l'histoire vraie de notre temps.

Plus volontiers je m'arrêterais à la pittoresque échoppe du savetier, à l'échoppe misérable tapie dans une encoignure d'Auverpin, à l'échoppe où l'on voit, pêle-mêle entassés, le lourd ripaton du prolétaire, le rigadin éculé du voyou, la bottine claquée de la petite rentière, la lige rouge d'une antique botte vernie, et le trottinet en peau de gant, le pauvre soulier de la fille, celui qu'elle a troué en battant ses quarts mélancoliques.

Oui, volontiers je ferais comme les bonnes de

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la rue, qui stalionnent là, bouchant le jour au bonhomme, cueillant un brin à son pot de basilic, et se délectant à flairer la pâte noire avec laquelle il polit les talons rafistolés, cette pâte résineuse et odorante dont le benjoin fume sous le fer chaud.

Mais ce savetier-là me semble encore trop connu. Qui ne l'a vu, en flânant dans les quartiers populaires? Même les gens qui ne flânent jamais ont eu quelquefois les yeux accrochés par la petite pancarte enluminée d'une botte écarlate, autour de laquelle on lit : Fait le vieux et le neuf.

11 n'est pas jusqu'à l'art qui n'ait illustré ce savetier. Les estampes et les pâtes-tendres du siècle dernier le représentent souvent, avec un sansonnet et une pie jacassant dans une cage au-dessus de sa tête.

Le savetier, auquel je pense aujourd'hui, c'est celui dont la cantilène a tout à l'heure sangloté sous mes fenêtres, celui qui n'a ni magasin, ni boutique, ni môme d'échoppe, qui porte avec lui tout son attirail dans une petite boîte pareille à celle des décrotteurs, qui n'a pas de clients, qui travaille de raccroc, au hasard de ses courses, et qui va, criant dans les ruelles lointaines :

— Accommodeur dé sulis!

De pauvres gens l'arrêtent parfois, des gens pour qui le savetier en échoppe est un industriel trop cher et trop achalandé. Avec celui-ci, on peut marchander ferme, et, en outre, on n'a pas à attendre.

Le savetier en échoppe a son orgueil : dame ! il fait aussi le neufl Puis, il a sa clientèle : chacun son tour! 11 ne vous rend souvent votre soulier que le lendemain.

Et quand on ne possède que les tartines qu'on a aux pieds !

Alors, le savetier ambulant, c'est le sauveur. Il ouvre sa boîte, en tire une alêne, un tranchet, du cuir, du fil poissé, et vous pose tout de suite une pièce sur le trou par où passait l'orteil.

C'est à lui que Corneille a dû faire recoudre son soulier.

Mais le savetier ambulant n'en est plus fier. Et c'est en rasant les murs, d'un pas fatigué, l'estomac creux et la mine mélancolique, qu'il reprend sa promenade en chantonnant :

— Accommodeur dé sulis!

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