LILAS
C'est le mois des lilas, des lilas jolis, des lilas lleuris, des lilas fleurant le miel, des lilas couleur de ciel, couleur du ciel à l'heure où les nuages sont encore azurés par la nuit qui s'en va et sont déjà rosés par l'aube qui vient, en sorte que cet azur et ce rose se fondent en une délicate et tendre nuance de liquide améthyste ; c'est le mois des lilas fleuris fleurant le miel.
A la fenêtre grande ouverte, l'ouvrière travaille en chantant, et fait assaut de roulades avec le petit serin en cage. Aux fils de fer de la cage, près de l'échaudé, est accroché un brin de lilas. Et de temps en temps, quand ils sont las, l'oiseau vient becqueter une larme d'eau suspendue à la fleur, et la fillette se penche pour respirer une bouffée de la fraîche odeur qui sent le printemps et la campagne.
Dans le salon encombré de meubles, la femme élégante promène languissamment son ennui. Elle soulève les tentures, feuillette les livres.
tapote sur le piano, et songe sans savoir à quoi, ne trouvant aucun charme à toutes ses richesses famihères. Mais sur la cheminéo, dans un cornet de cristal, nne branche de lilas s'épanouit, et chaque fois que la jeune femme passe auprès, un vague sourire de souvenir heureux fleurit sur ses lèvres pâles, qui sont comme la fleur teintée d'améthyste.
— Hu ho ! dia ! crie le charretier. Et, se baissant, il ramasse sur le pavé une pauvre toufl'ede lilas qui a roulé dans la poussière. Il la secoue, la trempe à une borne-fontaine, et voici que la fleur reprend un instant de vie. Il en pique un pompon derrière l'oreille du limonier, et il mâchonne le brin qui reste, en dilatant ses narines poilues pour humer l'âme des lilas fleuris fleurant le miel.
Le valet de chambre a flni la toilette de monsieur. Après avoir donné la dernière chiquenaude au col du veston, il prend le pulvérisateur pour embaumer dans l'odeur à la mode toute la suave petite personne du gentleman à tournure de groom. Mais monsieur trouve aujourd'hui que l'odeur à la mode est agaçante. Il fait du doigt un signe de refus, et, prenant dans un gros bouquet une poignée de lilas, il l'égrène entre ses mains frottées avant de passer ses gants de cheval.
Plus triste encore que de coutume, la vieille mère, devant ce printemps radieux, songe aux printemps passés, où s'épanouissaient avec les
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tieurs les cliers enfants qu'elle a perdus. Et elle s'en va là-bas, dans le cimetière plein de verdures éclatantes et de moineaux amoureux, elle s'en va déposer sur les tombes les bottes énormes de lilas, de lilas mélancoliques, de lilas qui ont la couleur charmante et navrante des robes de demi-deuil.
Les gamins sortent de l'école en vrombissant comme un tourbillon d'abeilles. Et vite, vite, avant que le propriétaire bougon soit venu les menacer de son balai, vite ils escaladent le mur pour arracher les branches qui pendent au-dessus de la rue. Et ce n'est plus à coups de pierres aujourd'hui qu'ils se mitraillent; c'est à coups de perles violettes, à coups de parfums, et les vaincus sont fouettés avec des grappes de Heurs.
Le croûton de pain ramassé par terre est bien dur. Le vieux qui le mange a bien peu de dents. Ah 1 comme quelque chose serait bon à grignoter avec ! Quelque chose, n'importe quoi, cela ferait une douceur. Aussi faut-il bénir la fille folle qui, en passant, lui a jeté en guise d'aumône un brin de hlas pris à son corsage. Car le pain du gueux est moins dur et moins amer, maintenant qu'il le mâche machinalement avec des grains de lilas, de hlas jolis, de lilas couleur de ciel, de lilas tlcuris fleurant le miel.