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LA CIGARETTE

Un des traits caractéristiques de la rue parisienne, un de ces traits qui font notre physionomie, et que les étrangers observateurs doivent remarquer tout d'abord, tandis que l'accoutumance nous empêche, nous, d'y prêter attention, c'est la cigarette.

Nulle part on ne fume Ja cigarette autant qu'à Paris, nulle part, non pas même en Espagne, dans ce pays classique du papel de hilo.

On reconnaît même le Parisien pur sang à ceci, qu'il ne fume que la cigarette. Homme du monde, et pouvant s'offrir les régalias les plus capiteux ou les plus suaves partagas; homme du peuple, et devant trouver plus de commodité dans la pipe qui tient toute seule au bec pendant qu'on travaille; à quelque classe qu'il appartienne, et quelque bonne raison qu'il ait pour préférer autre chose, toujours le Parisien reste fidèle au simple caporal roulé dans une feuille de papier.

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Et roulé par lui-même, notez bien ce point!

Car un des charmes de la cigarette, c'est justement de la faire, c'est de la sentir se former, tasser, s'égaliser, élastique et moelleuse, et cra quante, et frissante, et froufroutante, entre les doigts qui la caressent amoureusement.

Le plus grand charme de la cigarette, c'est de la faire sans qu elle soit faite jamais. ISotez encore, et très particulièrement, ce second point. Le vrai fumeur de cigarette ne mouille pas son papier, ne donne point à sa cigarette une forme définitive, mais continue à la rouler et à la dérouler tout en la fumant. Elle est toujours parfaite, et cependant toujours inachevée. C'est une chose mobile, changeante, légère, quasi vaporeuse, comme les volutes bleues des bouffées dans lesquelles son âme délicate en tournoyant s'envole.

Cet inachèvement est si nécessaire à la cigarette, que les ouvriers eux-mêmes l'observent d'instinct. Eux dont les mains sont occupées, salies souvent, gourdes au grand air, ils n'en savent pas moins prendre entre leurs gros doigts cette fine petite chose, et la tripoter, la chiffonner, quand ils sont Parisiens, avec une nonchalance d'oisifs et une désinvolture de grands

Musset a dit un jour :

Mais je voudrais au moins qu'une duclicsse en France Sût valser aussi bien qu'un bouvier allemand.

En revanche, je défie une duchesse de n'importe où de savoir fumer la cigarette comme un serrurier de Grenelle ou un maçon de Montmartre.

Mais, hélas ! ainsi que beaucoup d'autres choses, la cigarette, ou du moins l'art de fumer la cigarette, est en train de disparaître. C'est encore là^ un de ces traits qui s'effacent insensiblement de nos mœurs.

Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que la cigarette mourra précisément parce que nous l'aimions trop.

L'État, l'horrible État, cet empôcheur de danser en rond, ce curieux qui fourre partout son nez, l'État s'est aperçu de notre passion pour la cigarette, et aussitôt il l'a mise en coupe réglée. Il a fabriqué et vendu des cigarettes.

Dire qu'elles sont mauvaises, ce n'est pas assez! Elles sont abominables, hideuses, monstrueuses. Rien de laid, de triste, de dégoûtant, d'absurde, comme ces tubes de papier raide, bourrés mécaniquement, et collés à la gomme dans toute leur longueur. Des cigarettes collées! Un contre-sens, quoi !

Aussi les vrais fumeurs de cigarettes se sontils esclaffés de rire, et se sont-ils dit tout de suite :

— Cela ne durera pas.

Mais quoi! L'on ne vient pas au monde en sachant faire une cigarette. Comme tous les arts, celui-là s'acquiert peu à peu. Et les enfants, les

collégiens, les apprentis, tous ceux qui jadis se sentaient la vocation et la cultivaient avec patience, aujourd'hui ne peuvent plus s'instruire. Au lieu de commencer, comme nous, par rouler des boudins de feuilles mortes dans du papier à chandelle, ils courent tout de suite au paquet de cigarettes toutes faites.

Ils les trouvent détestables, c'est vrai. Mais alors ils les quittent, pour le cigare s'ils sont riches, pour la pipe s'ils sont pauvres.

Seuls quelques enragés, qui ont le génie de la cigarette, s'obstinent à chercher et à retrouver l'art perdu dont il n'y a plus, en France que de rares maîtres.

Mais le nombre de ces enragés diminuera de jour en jour. Et une heure viendra, heure sinistre qui va bientôt sonner à l'horloge du Progrès, heure lamentable, heure misérable, où l'on ne verra plus que des brûle-gueule et ces affreux morceaux de tabac que Banville appelles des troncs d'arbres prétentieux.

Alors, dans Paris désenchanté, il n'y aura plus que deux espèces d'hommes pour rouler la fine, la suave, la délicieuse cigarette, et se demander le feu subtil qui met une paillette rouge dans sa cendre satinée : ces deux espèces d'hommes seront les souteneurs et les poètes lyriques.

Dame! que voulez-vous! Ge n'est pas ma faute.

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