LIQUEURS ABOLIES
Certes, les consommations modernes ont leurs charmes, soit qu'on les avale à longs traits, soit qu'on les hume à petits coups, soit qu'on les savoure au fond d'une salle coutumière, parmi le tic-tac des dominos qui font un bruit de grêle sur les tables de marbre, soit qu'on les flûte négligemment à la terrasse en regardant passer sur l'asphalte le mouvant kaléidoscope des promeneurs ; certes, ces boissons ne sont pas à dédaigner, et je ne saurais leur refuser mon hommage; mais...
Mais avez-vous bu du vespetro?
Sans doute, l'absinthe est belle à voir et douce à flairer, quand sa liquide émeraude se dissout brusquement en nuages d'opale, et s'évapore en effluves de mélisse et d'anis, quand, sous la chaleur et le poids du jour, efle évo/jue de fraîches images et répand de subtils parfums, quand elle vous fait songer aux vertes Splendeurs des couchants rayés de satin pâle et aux sauvages arômes
SOUVEMRS ET FANTAISIES 161
des landes désertes ; sans doute l'absinthe est belle à voir, et douce à flairer, mais... Mais avez-vous bu de la crème des Barbades? Et le vermout aussi est agréable, avec son goût pharmaceutique et ses reflets de topaze claire; et aussi le bitler sombre, semblable à une topaze brûlée; et même l'amer Picon, brillant comme une perle noire; et encore plus le suave curaçao, dont la dernière goutte restée au fond du verre donne à l'eau toutes les roses de l'aurore et la lait ressembler aux joues d'une vierge éveillée par le baiser d'un inconnu; oui, tout cela est vrai; mais...
Mais avez-vous bu du parfait-amour?
Il y en a pourtant, du vespetro, et de la crème des Barbades, et du parfait-amour. Et bien d'autres liqueurs encore existent, moins illustres peut-être, et abolies tout autant, comme le noyau de Poissy, la prunelle, le riquiqui à la rose; sans parler de l'apéritif Gambetta, et du bon patriote bizarrement embouteillé dans une flole qui représente Mossieu Thiers; et combien que j'oublie, dont la saveur est depuis longtemps morte sur toutes les lèvres, dont le nom même est perdu.
Mais où sont les liqueurs d'antan?
Elles sont dans quelques lointains cafés de banlieue, refuges des boissons démodées, pauvres consommations rossignols dont personne n'a pu épuiser le solde; elles sont dans ces vagues estaminets où la dame de comptoir, éternellement inoccupée, dévore dans la solitude des feuilletons
interminables, où le garçon somnole sans trêve, où la poussière s'entasse au fond des soucoupes inutiles ; elles sont dans les caboulots fantômes, dernier asile de ces Belles au bois dormant.
Mais quel prince Charmant les réveillera?
Le rare passant qui entre dans ces nécropoles, effrayé du silence qu'il trouble, ne voit pas les yeux doux que lui font les bouteilles lamentables, les pauvres liqueurs abolies ; et vite, vite, il siffle un aigre bock de bière éventée, ou bien un tiède et trouble mazagran, qui lui barbouille l'estomac, tandis qu'elles, les bonnes vieilles, elles le lui réchaufferaient de leurs caresses, et retrouveraient pour lui plaire la verdeur de leur ancien printemps.
Mais qui sait reconnaître que ces vieilles sont de jeunes fées?
Et, nul ne venant mettre un baiser au goulot de leurs bouteilles, les liqueurs abolies continueront à dormir sur les tablettes des estaminets de banlieue, et se changeront en huile, ou suriront, ou se dessécheront, peu à peu, d'année en année, dans la solitude où bourdonnent seulement les mouches estivales, jusqu'au jour où il ■ ne restera plus au monde un seul homme qui se souvienne d'elles, et qui puisse encore dire :
— Mais avez-vous bu du vespetro ?