BESOGNE MYSTÉRIEUSE
Midi. C'est l'heure où le soleil d'hiver, si rare, daigne montrer un peu sa bonne face chevelue et ses joyeuses joues en vermeil. C'est l'heure de la journée où l'on se sent le mieux vivre.
A celte heure, les gens riches et voluptueux s'éveillent, s'étirent dans leur lit parfumé, et se font servir un fln déjeuner à même la courtepointe. Le repas d'amour se continue en dînette de gourmands.
A cette heure, les bourgeois, les commerçants, les employés, font trêve à leurs labeurs absorbants, et se reposent, les coudes sur la table, devant les assiettes fumantes et les verres remplis.
A cette heure, les ouvriers eux-mêmes sont en liesse, dans les gargotes et chez les mastroquets, et ils font les yeux doux à la soupe épaisse, au quignon de pain, au litron couleur pourpre.
C'est midi. C'est l'heure de manger en regardant sourire le soleil d'hiver. C'est l'heure du
repos et de la joie. C'est l'heure de la journée où l'on se sent le mieux vivre.
Quels sont donc ces malheureux, ces parias, pour qui cette heure, au contraire, est le signal du repos fini et du travail recommençant? Où vont-ils , fiévreux ? A quelle mystérieuse besogne ?
Les voici, filant vite le long des murs, avec leurs figures blêmes et leurs yeux clignotants, comme s'ils craignaient la lumière. Ils se hâtent. Ils sont en retard. Quelques-uns courent.
Là, sur cette rue noire et puante, une porte s'ouvre, semblable au trou d'un clapier. Un à un, les malheureux s'y engoufî'rent. Ils y entrent d'un pas sûr, comme habitués à marcher dans la nuit. Et c'est, en efïet, dans de la nuit qu'ils entrent, de la nuit plus noire que de la poix.
Ils suivent de longs et tortueux corridors, montent et descendent des escafiers humides, à la rampe grasse, aux murs visqueux. Ils cheminent dans un souterrain.
Est-ce une cave, une caverne, un temple de troglodytes, l'endroit où ils se retrouvent enfin? Qui peut savoir? Une voûte énorme pèse de toute son obscurité sur cette salle immense, déserte, silencieuse, poussiéreuse, qui fait songer à une crypte perdue des Catacombes.
C'est là qu'ils arrivent, toujours furtifs, et de plus en plus pâles sous la maigre lueur de quelques lampes qui éclairent blafardement ce lieu de désolation.
Pourquoi viennent-ils donc ici? Devinez, si vous pouvez. Mais à les voir, à les entendre, on dirait simplement une réunion de fous et de folles en plein accès de démence.
Ils vont et viennent à grands pas, crient, pleurent, puis soudain éclatent de rire, puis se menacent, puis se pardonnent. Et toujours, toujours cela flnit par quelque meurtre. Une pauvre femme qu'on assassine , un misérable qui se poignarde!
11 semble môme que ce meurtre final soit leur principale occupation. Car souvent, lorsque tombe la victime, on entend quelqu'un d'entre eux se plaindre en disant : — Ce n'est pas ça! — Et, en effet, ils ont tous l'air de trouver qu'on n'a pas assez bien tué, ou que le mourant n'a pas râlé en conscience. Et alors on peut voir l'assassin s'acharner de nouveau sur sa victime, qui reprend des forces pour se tordre mieux et hurler de souffrance. Et tous alors sont contents.
Quels sont donc ces monstres? Quel sacrifice abominable viennent-ils donc accomplir dans ce souterrain? Et cela à notre époque, cela en plein Paris moderne!
Ah ! certes, le fanatisme est une terrible chose, pour avoir pu troubler à ce point les cervelles de ces infortunés, pour avoir pu en faire ainsi d'obstinés scélérats, pour avoir éteint en eux tout sentiment humain.
Car ils n'ont aucun intérêt aux crimes qu'ils commettent. Cela n'est ni pour voler, ni pour se
venger. C'est par dévotion pure à leur dieu, c'est par vertu qu'ils en arrivent à ces scènes dignes de fakirs insensés.
Ils n'ont pas même l'air de méchantes gens, quand on les considère en dehors du moment où ils sont transfigurés par la fureur de l'extase. Loin de là, ils paraissent plutôt doux et presque enfants.
Les femmes sont aimables et avenantes, et il n'en est guère dont les yeux ne reflètent un amour partagé.
Les hommes sont gais compagnons, ne craignant pas le mot pour rire. Sans doute, on reconnaît bien que ce sont des sortes de prêtres; mais ils ont la mine à la fois sacerdotale et bon garçon, et ce n'est pas l'hypocrisie, qu'on peut lire aux plis de leurs faces rasées.
De leurs faces rasées!... Vous avez deviné, n'est-ce pas?
Eh bien ! oui, ces gens qui s'enferment mystérieusement à l'heure où les autres vont prendre l'air; ces gens qui passent leur après-midi dans les ténèbres, sous quelques becs de gaz,* à crier, rire, pleurer, s'invectiver, se massacrer; ces gens qui, le soir, pour se reposer, recommenceront à crier, rire, pleurer, s'invectiver, se massacrer, et cette fois en pleine lumière, sous une lumière aveuglante et étouffante ; ces gens qui font celte besogne de forçats ; ces gens sont les pauvres gens dont on dit :
SUUYE.NlllS ET FAiMAlSlES 1G7
— Oïl ! ces gens de théâtre ! En voilà qui mènent une vie!...
Oui, une belle vie, parlons-en! A peine levé, déjeuner sur le pouce, courir répéter de midi et demi à cinq heures, dîner de plus en plus sur le pouce, jouer de huit heures à minuit passé, manger un morceau, se coucher avec la fièvre d'une bataille quotidienne, se réveiller pour recommencer une journée pareille, et recourir au théâtre, vite, vite...
— Allons! messieurs, en scène pour le un! Pauvres cabots!... Moi, je les adore.