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L'AMATEUR DE TAMBOUR

Savez-vous jouer du tambour? Non, probablement. On sait jouer du piano, du violon, de la tlûte, du cornet à piston, du sax-horn, de l'opbicléide, du serpent, du mirliton, de tout enfin, excepté du tambour.

Il faut être tapin de régiment, crieur de village ou saltimbanque, pour savoir jouer du tambour.

Moi, je ne suis rien de tout cela; et pourtant je sais jouer du tambour.

Comment? Pourquoi? Cela ne vous regarde pas. Je ne suis pas ici pour écrire mes Mémoires. Bornez-vous à connaître que je suis fils de militaire, que j'ai passé mes récréations d'enfant dans des cours de caserne, que j'ai eu longtemps pour dada le genou d'un tambour-major, et qu'enfin j'ai toujours nourri une passion folle pour cet instrument sauvage, barbare, dont la rauque et monotone musique évoque en moi mille échos des vieilles sociétés disparues.

Ici je pourrais me livrer à un à parte lyrique

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sur la magie de ces évocations, et vous expliquer l'étrange griserie que me donne le tambour.

Danses de Bacchantes enivrées, de bayadères enivrantes! Marches de peuples nomades se ruant à la conquête de pays enchantés! Farandoles de noirs anthropophages autour du gibier humain qui grésille! Défilé triomphal d'armées victorieuses! Cérémonies funèbres aux sourds roulements voilés! Voluptueuses théories adonaïques! Austères initiations aux mystères de Cybèle! Extases de derviches tourneurs et de fakirs hurlants! Tout cela vit, et passe, et reluit, et chante, et tourbillonne, dans les rontlements tumultueux de la peau d'âne !

Et voyez la puissance du tambour! Tout cela tient dans une note unique. Mais celte note est perpétuellement diversifiée par le rhythme infiniment mobile des baguettes. Est-ce une mélodie? Non. Une harmonie? Encore moins. C'est le rhythme seul, le rhythme pur, rien que le rhythme.

Inutile d'insister, n'est-ce pas? Ce mot, le rhythme, suffit à faire comprendre comment il est naturel qu'un poète adore le tambour.

D'ailleurs, il ne s'agit pas de s'excuser. Fermons la parenthèse. A tort ou à raison, le fait est que je sais jouer du tambour.

Cela posé, vous croyez sans doute que j'ai dû maudire M. Farre, et que je bénis le ministre qui nous a rendu les tambours.

Ah! comme vous vous trompez! Ah! pauvres

gens qui n avez jamais eu au cœur une passion ardente, absolue, exclusive, jalouse, comme la passion que ressent Othello pour Desdemona, que ressent l'avare pour son trésor !

Car j'aime le tambour au point que je voudrais être seul à savoir en jouer. Et je souffre surtout quand je vois comme on en joue mal.

Or, nos tapins, c'est lamentable à entendre, hélas! Tous les jours, poussé par un irrésistible instinct, je descends dans les fossés des fortifications, où ces malheureux s'épuisent en ra mélancoliques et en fia dérisoires ; et tous les jours mon cœur saigne de leur honte.

A peine, par-ci par là, un vieux caporal-maître a-t-il conservé l'art de faire chanter ce que Chateaubriand appelait si noblement la caisse d'airain recouverte de la dépouille des onagres.

Mais les autres? les apprentis? les vagues Dumanets et les maladroits Pitous appelés à l'honneur d'être nos futurs Corybantes? Ah! les misérables ! les Philistins !

Pas de tambours, plutôt que ces tambours sans art, sans conviction! Maudit soit celui qui leur a remis les baguettes en mains ! Béni soit M. Farre qui nous avait sauvés de cet abominable sacrilège! Car jouer du tambour aussi mal, c'est déshonorer le tambour.

Jugez donc de ma surprise, quand hier, tout à coup, j'entendis un roulement exquis, perlé, plein de ressauts inattendus, et cependant d'une tenue

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bien homogène, bien liée, absolument moelleuse. Je m'arrêtai, haletant. C'était admirable.

Vite, vite, je cours pour tourner l'angle du bastion qui me cachait ce merveilleux artiste. 0 joie! j'allais donc pouvoir causer de l'instrument chéri avec un frère, avec un maître.

Avec un maître!... Cette pensée me glaça d'horreur. Oui, j'étais ravi de l'entendre. Mais en même temps, j'avais le cœur serré. Quoi! il aimait donc le tambour d'un amour pareil au mien! Quoi! le tambour l'aimait aussi, cet homme, et répondait à ses caresses! La jalousie, l'envie, me torturaient.

N'importe ! Je veux le voir, le contempler, mon rival. Et me voilà redoublant de vitesse. Enfm, j'arrive au tournant. L'homme est devant mes yeux. A mon aspect, son jeu se fait encore plus brillant.

C'était un petit vieux, en bourgeois. Oui, un particulier, un pékin, comme vous et moi. Et pas une mine de saltimbanque! Un monsieur propret, à favoris, à figure de rentier.

Evidemment, cet homme était un amateur. Il jouait du tambour pour son plaisir, pour luimême, par passion du tambour. Ma jalousie devint féroce. Je perdis la tête.

— Monsieur, lui dis-je à brûle-pourpoint, de quel droit jouez-vous ainsi du tambour?

Ma figure furieuse lui fit un peu peur, tout d'abord. Il cessa de battre la caisse. Mais bientôt

il se remit, et, avec le calme d'une conscience pure, il me répondit fièrement :

— Monsieur, je joue du tambour parce que je sais en jouer et parce que j'aime ça. Mais vous-même, de quel droit...

Je fus touché, je l'avoue, et subitement désarmé.

— Monsieur, repris-je, pardonnez-moi. Mais c'est que, moi aussi...

Il me comprit à demi-mot; et, me passant avec un geste superbe le baudrier autour du torse :

— Allez, me dit-il, je ne suis pas jaloux, moi. Au contraire!

Il ne m'appartient pas de raconter la lutte épique dont le fossé et le grand ciel furent seuls témoins, et comment je tâchai de faire passer tout mon enthousiasme dans là frénésie de mon jeu, et comment le vieillard me donna ensuite la réplique en déployant toutes les ressources d'un art vraiment incomparable.

Non, j'aurais mauvaise grâce à faire mon propre éloge, et je me permettrai seulement de consigner ici l'opinion de cet honnête homme, de ce savant artiste, de ce grand maître, sur son humble rival. Aussi bien les phrases les plus flatteuses ne vaudraient-elles pas ce simple mot parti du cœur :

— Monsieur, me dit-il, ou plutôt mon cher ami (car maintenant je n'hésite pas à vous

donner ce nom), nous pouvons nous loucher la main. Nous savons tous deux jouer du tambour. Et si j'en joue, moi, avec plus de virtuosité, je suis forcé de convenir que vous en jouez avec plus d'âme.

11 a dit : avec plus d'âme !

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