EAUX-FORTES PARLÉES
On entend parfois des mots qui donnent sur la vie sociale ce que l' eau-forte donne de la nature : une impression nette, profonde et noire.
J'appelle un gamin de douze à quatorze ans pour lui faire porter une lettre. C'est un apprenti emballeur, le va-trop de son atelier. La mine éveillée, le regard intelligent. Je lui explique l'adresse. Puis, tout à coup :
— Mais, au fait, tu sais lire?
— Non, m'sieu.
— Comment! à ton âge!
— J' travaille.
L'autre soir, j'étais au banc des accuses, un bouge de Montparnasse. C'est là que les chiironniers du quartier viennent se graisser les jarrets avec un verre de pétrole ou casse-poitrine avant de commencer leur tournée de nuit. 11 y en avait deux qui se cbamaillaient. L'un était dans la force
de l'âge, la figure rougeaude, la mise relalivemenl confortable; un bon tricot de laine sous sa pelure bien raccommodée. L'autre, vieux, maigre, le nez violet dans une face blême, des vêtements en loques. Le premier avait une hotte. Le second, un mauvais sac.
— Tu n'as seulement pas ta médaille, dit l'homme à la hotte. Propre à rien, maraudeur!
— De quoi, maraudeur? riposte l'homme au
Je vais voir une famille misérable qu'on m'a recommandée. Le père est poitrinaire. La mère ne vaut guère mieux. Il y a onze enfants à la maison.
Devant ce chiffre, je ne puis retenir un geste de surprise.
— Qu'est-ce que vous voulez? fait le pauvre diable, qui a compris. C'est notre seul plaisir.
Mais le mot le plus terrible, je l'ai cueilli sur les lèvres d'une vieille mendiante, qui le laissa tomber sans en savoir le prix, et qui ne se doutait guère des dessous que j'ai vus dans le pataquès qu'elle faisait.
Elle disait, en parlant de ses confrères les assistés du bureau de bienfaisance :
— Nous autres les indulgents.
Indulgents pour indigents! Vous avez bien lu. Je vous jure que je ne l'invente pas. Je l'ai entendu de mes deux oreilles. Je le lui ai fait répéter.
Et maintenant, pesez le mot, songez aux envies, aux rancunes, aux comparaisons haineuses que peut lui inspirer la misère, songez au nombre des meurt-de-faim et dites s'il ne faut pas admirer leur bonté, à ces formidables Indulgents.
Le voyou! Je ne sais si je me trompe; mais ce monstre de l'infiniment petit, à la fois burlesque et touchant, mièvre et prodigieux, en qui souffle toute l'haleine du Paris-poison, en qui siffle toute la blague du Paris-pinson, il me semble l'avoir entendu vivre dans un simple dialogue de la correctionnelle.
Et j'ai pris ce dialogue dans un vieux journal de tribunaux, non fantaisiste, mais sténographique. Le rédacteur ne s'étonnait môme pas de ce qu'il avait transcrit. Et cependant...
L'accusé a six ans, juste. 11 a volé une paire de bottes presque aussi grandes que lui. Gravement, on l'interroge sur les mobiles de son action. Je copie textuellement l'interrogatoire.
— Pourquoi as-tu volé?
— Parce que je suis trop petit pour travailler.
— Pourquoi as-tu pris des bottes que tu ne ne peux pas mettre ?
— Pour les vendre, eh! grand mufle ! T'es rien bête de me demander ca!