‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 39 sur 80 · LA REVUE DES MONSTRES · texte numérisé non relu

LA REVUE DES MONSTRES

Chaque premier de l'An, à Paris, on peut se croire transporté à Rome, au temps de l'empereur Héliogabale, le jour où cet extraordinaire fantaisiste avait convoqué par édit tous les gens contrefaits de sa capitale, auxquels il voulait offrir un banquet d'une colossale bouffonnerie.

Chaque premier de l'An, en effet, Paris lève l'interdiction qui pèse sur la mendicité, donne campos aux tend-la-main, et lâche à travers ses rues toutes les difformités horribles et grotesques de sa Cour des Miracles. C'est la fête des infirmes, l'invasion des mal-bâtis, la procession des amputés, l'exhibition des lamentables en débris; et la ballade allemande de Ja Revue des fantômes n'est que de la Saint-Jean à côté de cette réelle et fantastique Revue des Monstres.

Ce qu'il y en a de monstres, à Paris, c'est effroyable!

Cette Cour des Miracles, ce peuple étrange de boiteux, de manchots, de borgnes, d'aveugles,

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d!épileptiques, de pustuleux, d'ulcéreux, de suppurants, de béquiilards, de culs-de-jatte, tout cela vit, le reste de l'année, dans des quartiers perdus, dans des cités en torchis où personne ne va, sur les confins misérables et honteux de la grande ville, dans laquelle il leur est défendu de descendre. De loin en loin, au bout d'un pont, sous un porche d'église, on rencontre un de ces gueux, mais à peu près montrable celui-là, autorisé, patenté presque, on pourrait même dire comme il faut. C'est l'aristocratie des mendiants. Quant à la plèbe, au troupeau, au commun de ces martyrs, on ne les voit pas, on ne se doute pas qu'ils existent. Paris les cache dans les ourlets de sa robe de fortifications, et la vermine n'en sort pas.

Mais le jour de l'An, la vermine prend l'air, et alors on s'aperçoit de son nombre prodigieux. Tout cela grouille, se met en marche vers les grands boulevards, accourt au rendez-vous de l'aumône permise, pêle-mêle, en plein air, sous la lumière du ciel et le feu d'artifice du gaz.

Quelle descente de la Courtille ! Quelle mascarade abominable! Un tohu-bohu d'apparitions à la fois terrifiantes, pitoyables, comiques. Un cauchemar plein de gnomes, de phénomènes, de brucolaques^ de chimères. Et ces gnomes parlent, ces phénomènes ne sont pas dans fesprit-de-vin, ces brucolaques vous tirent par la manche, ces chimères vivent! On les voit arriver, monter à

l'assaut des passants, s'embusquer au coin des rues, surgir du pavé, ramper dans la boue des trottoirs, clopin-clopant, cahin-caha, à tâtons, qui sur les genoux, qui sur les poignets, qui sur le fondement, avec des pieds de bois, des derrières de cuir, des voix de l'autre monde. Et tous vivants, vous dis-je, tous vivants!

Vivants de quoi, comment, par quel mystère? Nul ne le sait.

Ils n'apparaissent que ce jour-là. On dirait que chaque année nouvelle donne, en venant au monde, un coup de pied dans le cadavre de sa mère et qu'elle en fait jaillir ce tourbillon fourmillant, hideux, de larves épouvantables.

Certes, je ne récrimine pas contre la coutume charitable qui conserve ces espèces de saturnales des monstres. Ces monstres sont des hommes, après tout; ils ont droit, comme nous, à l'air, au soleil, à la liberté. En somme, c'est plutôt à eux qu'à nous qu'il appartiendrait de se plaindre, à eux qui n'ont qu'une fois par an l'occasion d'exciter notre pitié et de nous rappeler qu'ils sont nos frères.

Mais tout de même je ne puis me défendre de l'horreur qu'ils inspirent, et il faut être Héliogabale pour se divertir à contempler ces déformations immondes de la noble statue humaine.

Ce premier de l'An, ce carnaval des contrefaits, me laisse un serrement dans le cœur et un éblouissement tragique dans les yeux. Je garde, comme un mauvais rêve, le souvenir de ces plaies éta-

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lées, de ces ulcères mis à nu, de ces membres dépareillés, de ces faces incomplètes. J'éprouve des revenez-y de frisson, en me disant que j'ai été raccroché par des moignons bleuâtres, regardé dans le blanc des yeux par des orbites vides de leurs prunelles, coudoyé par des bras sans coudes; et c'est d'un rire convulsif et douloureux que je ris, quand je songe que je me suis trouvé nez à nez avec des gens qui n'en avaient pas.

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