‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 45 sur 80 · BOEUFS BLANCS · texte numérisé non relu

BOEUFS BLANCS

El moi aussi, comme le divin Pierre Dupont, je puis chanter:

J'ai deux grands bœufs dans mon élablc, Deux grands bœufs blancs marqués de roux.

Et pourtant, mon étable, c'est toujours ce pavé de Paris. Mais sur lui, on trouve de tout. Ma foi! oui, on y trouve même des bœuf blancs. Et sans les chercher, mais en passant, comme ça, par hasard.

Je les ai vus, Tautre après-midi, en plein boulevard boulevardier, près du nouvel Opéra.

C'étaient d'honnêtes bœufs; des bœufs pour de vrai, des bœufs, vous dis-je, comme on n'en voit à Paris que dans les tableaux.

Superbes, lents, le front écrasé sous le joug, les yeux vagues et la bave au mufle, ils traînaient, de leur pas puissant et paresseux, une charrette rustique où des paillettes de fumier

sciiilillaieiiL au soleil avec des miroilements de brins d'or.

Les chevaux des fiacres et des omnibus renâclaient en les voyant, et s'ébrouaient de peur. Habitués à tout pourtant, au tohu-boliu, aux toilettes criardes, à la trompe des tramways, au ronflement des machines à vapeur pour l'aplatissement du macadam, à la lumière électrique, à tous les artifices de la civilisation, ils s'arrêtaient devant ces deux monstres inconnus.

Efi'arement comique! Pas si comique, après tout. Ces chevaux sont, comme nous, des Parisiens. Ils n'avaient jamais vu de bœufs.

Les bœufs ne s'étonnaient point. Dans le liourvari, dans le meli-mêlo, au milieu de tout ce monde grouillant, ils avançaient d'une allure calme, sans presser ni ralentir leur marche, posant leur large pied fourchu sur ce sol étrange sans la moindre émotion.

De temps à autre, quand le toucheiir les aiguillonnait, ils se battaient les lianes de leur longue queue au fouet roux, baissaient le front, raidissaient la nuque, secouaient les plis flottants de leurs fanons, et laissaient de leurs naseaux roses couler par terre un fil d'argent.

Où allaient-ils? Je n'ai pas osé le demander au gars qui les suivait, marchant comme eux d'un pas lourd et grave, et qui, lui non plus, ne s'étonnait de rien, au milieu des badauds qu'étonnaient son aiguillon en branche de houx, ses

anneaux d'oreilles, son bourgeron passementé et son grand feutre ballant des ailes.

Non, je n'ai pas osé. Peut-être aurais-je appris qu'ils allaient à Alfort, et cela m'aurait gâté ma belle impression. J'ai préféré m'en tenir à l'imprévu de ce spectacle, à cette apparition de la vieille campagne robuste et lente dans notre Paris anémique -et fiévreux. J'ai préféré rester sur les souvenirs que cela me suggérait et ne pas demander à l'homme un mot qui eût pu rompre le charme.

Là, sur le bord d'un trottoir, le dos appuyé à la colonne d'un réverbère, j'ai eu pendant une minute la vision fraîche et réconfortante des champs. Ébloui par la robe blanche des grandsbœufs, j'ai fermé les paupières et j'ai vu, comme si j'y étais, le tapis bariolé se déroulant jusqu'à l'horizon, et les ruisseaux faisant des 8 dans la plaine comme des rubans jetés d'une main négligente. J'ai vu à côté des trètles en améthyste et des lins en turquoise, la glèbe retournée, grasse et fumante, avec sa belle chair noire où luisent les socs comme des diamants dans du velours.

Là, parmi le piétinement des chevaux et de la foule, les cris des cochers, la sonnerie des omnibus, le fracas des voitures, j'ai entendu distinctement la tintinnabulante crécelle des cricris, le brusque pioutement des hochequeue qui sautent de sillon en sillon, et le mélancolique froufrou des herbes folles, dont la tô;e se courbe sous la robe invisible des brises dansantes.

Là, près de la bouche d'un égout, à côté d'un monsieur qui fumait un cigare et puait le taffetas caoutchouqué, j'ai senti entrer dans ma poitrine une large bouffée d'air paysan, où se fondaient l'odeur de la terre humide, des foins coupés, des fumiers secs, et l'àme errante des Heurs lointaines.

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