‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 46 sur 80 · CHÈVRES NOIRES · texte numérisé non relu

CHÈVRES NOIRES

Après les bœufs blancs, voici les chèvres noires. Mais ce n'est point par amour de l'antithèse. Le hasard seul est coupable. Au même endroit où m'étaient apparus ceux-là, j'ai rencontré celles-ci. Il faut avouer, d'ailleurs, qu'il n'y a rien d'extraordinaire à cette rencontre. Les bœufs blancs étaient une vision passagère. Les chèvres noires sont un spectacle quotidien.

Tous les matins, dans le quartier riche qui rayonne autour du parc Monceau, elles arrivent, la clochette au col, les pis battant les cuisses, la barbiche flottante. La première fois qu'on les voit, cela étonne. Puis on s'habitue à ces gambades de troupeau devant la grille des hôtels, près des kiosques de journaux, sur le macadam où roulent les tramways. Comme les ânesses, familières à Paris, ces chèvres noires sont tout bonnement des réservoirs à lait pour les malades, pour les anémiques de l'opulence.

Mais ce qui demeure étrange quand même, ce

qui sent la campagne et la nature, c'est le pastour qui les mène.

Non un vulgaire laitier, un Parisien de la banlieue, avec la blouse pendante sur l'échiné, la chemise en madapolamde couleur, laviscope de soie ballonnant à l'occiput. Non! celui-ci est un pastoiir, un chevrier comme il y en a dans les romans, voire dans les romances.

Il est en veste montagnarde et guêtre, si je ne m'abuse. La houlette au poing, la panetière au dos, il est coiffé d'un béret basque. Rien des bérets de chic qu'arborent les jeunes rapins. C'est ici un béret nature, campé par une main paysanne, à la va-te- faire-fiche, sans arrière-pensée de pittoresque, et, par cela même, d'une allure superbe.

C'est déjà curieux, ce costume; mais ce n'est rien encore. A la rigueur, on peut supposer un Batignollais ainsi transformé. Ils sont si roublards, si mariolleSy les Pantinois! Mais il y a une chose qu'un voyou de Paris n'aurait vraiment pu imaginer, ni réaliser surtout : c'est la flûte.

Le pastour mène ses chèvres aux sons de la flûte. Et quelle flûte! Une flûte de Pan, une vraie, une pour de bon, une comme on n'en trouve plus que dans les Musées et dans quelques montagnes perdues.

Un pastour de roman, de romance, disais-je tout à l'heure. Mieux que ça! C'est un berger de Virgile et de Théocrite. En plein Paris, sûrement.

l'illusion n'y est pas. Mais je l'ai suivi, le bonhomme, et je l'ai vu sur la berge de la Seine, faisant paître son troupeau, là-bas, bien loin, auprès de grands arbres, avec l'eau bruissante sous ses pieds et le ciel rutilant au-dessus de sa tête. Et alors, je vous le jure, avec un tout petit peu de bonne volonté, le tableau y était.

Des vers sont venus chanter dans ma mémoire, et il me semblait les entendre ronronner dans la mélodie vague et monotone que sifflait le pas^oMr. Une idylle, quoi!

Mais au diable les souvenirs classiques ! Comme ils se sont envolés hier, quand j'ai revu le bonhomme et ses chèvres, en pleine modernité cette fois I

Où? je vous le donne à deviner en mille. Où, et surtout dans quelle attitude?

C'était sur le boulevard Malesherbes. Le pastour était entré dans une pissotière, et les chèvres faisaient cercle autour en l'attendant.

0 Virgile! 0 Théocrite!

QUEIQrES BETES 233

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