LES CHIENS VIVEURS
Je vous assure que je n'invente rien : je connais deux chiens qui font la noce.
Peut-être y en a-t-il plus que cela dans ce genre sur le pavé de Paris; mais je ne parle que de mes deux, parce que je les ai vus, pratiqués, suivis, étudiés. 11 y a d'ailleurs belle lurette que je ne les avais plus rencontrés, les deux gaillards. J'étais même fort loin de songer à eux, quand je les ai retrouvés hier, à la hauteur de la rue Drouot. C'est sans doute le temps printanier, lé soleil, les tables en plein air, qui les ramenaient. Je me suis rappelé tout de suite leur histoire, et je crois qu'elle vaut la peine d'être dite. Ils appartiennent au Tout-Paris.
Oh ! vous vous êtes croisés avec eux, c'est certain. Seulement, vous n'y avez point fait attention. Quand vous aurez leur signalement, vous les reconnaîtrez à la première occasion, c'est-àdire tous les jours, le long du boulevard, entre la rue Montmartre et la place de l'Opéra.
Ils sont toujours ensemble, l'un assez grand, gris-fer taché de jaune, barbet; l'autre un caniche blanc à queue courte, avec un pochon de laine noire sur l'œil gauche. Vous les voyez à présent, n'est-ce pas? Signe particulier : ni collier, ni laisse, ni muselière. Ils sont sans maître. Des indépendants, des réfractaires ! Mais pas l'air minable. Une mine de prospérité, au contraire. Je le répète, ils font la noce.
Ce sont des boulevardiers; mieux encore, des noctambules.
Ce qu'ils font de leur matinée et de leur après-midi, je l'ignore. Probablement, autant que j'ai pu le conjecturer, ils nichent dans quelque trou de la banlieue, au pli d'un terrain vague, à l'abri d'une bâtisse abandonnée, à coup sûr dans la campagne; car le barbet a souvent des feuilles sèches collées au ventre, et le caniche a parfois sur sa toison blanche des plaques vertes laissées par l'herbe mouillée. Mais où est ce gîte hors barrières? Ça, c'est leur secret. Mystère! Ils doivent avoir leurs raisons pour le cacher. Ce n'est pas par peur de créanciers féroces, non! Pourtant, c'est quelque chose comme cela. Respectons cet incognito du domicile. Je ne puis donc vous dire l'emploi de leur journée.
Mais je sais leur vie de huit heures du soir à cinq heures du matin.
A huit heures du soir, ils commencent leur tournée à la terrasse des cafés du boulevard, et
vont ainsi toute la soirée, de terrasse en terrasse, récoltant force coups de pied et quelques morceaux de sucre. Ils évitent les coups de pied et attrapent au vol les morceaux de sucre.
C'est comme qui dirait leur absinthe avant de souper. Car ils soupent. Eh bien! quoi? Des chiens viveurs. Oui, ils soupent.
A partir de minuit, ils se faufilent dans tous les restaurants nocturnes. Ils entrent doucement, l'oreille basse, la queue serrée au corps, l'échiné de guingois, le nez inquiet, en sondeurs. Les garçons, qui les connaissent, les guettent souvent pour les flanquer à la porte en leur cassant des cannes sur les reins. Mais ils sont plus fins que les garçons. Ils attendent le moment où leurs ennemis sont appelés, occupés, où seulement on tourne la tête, et alors, rapides et furtifs, ils se glissent sous une banquette, les roublards! Comme on est bien là pour happer les os, les bribes, jetés par la main des filles! Quelle veine, mes enfants, quelle veine !
Quelquefois, ils ont plus de veine encore. Un consommateur qui les a rencontrés sur le boulevard, et qui aime les bêtes, a été séduit par l'air bon enfant du barbet, par l'allure tape-à-l'œil du caniche. Il les a ilattés, et il les amène avec lui en les caressant. Il faut voir alors comme ils se redressent, comme ils portent beau, comme ils la font au chien sérieux et arrivé. A présent, zut pour les garçons! Ces soirs-là, on monte sur la banquette, on traîne sur le velours doux des os
bien gras, et on se torche le nez à la nappe, ainsi que le recommande le poète François Villon. Bien mieux, le monsieur protecteur n'a qu'un signe à faire, et le tyran à favoris, l'ennemi des bons chiens, le garçon féroce, apporte en souriant de l'eau propre dans une soucoupe dorée, et le pauvre toutou y trempe sa barbe sale, puis se pourléche les babines avec un air narquois.
Le garçon rage, et bibi rigole. Quelle noce, oh! mince! quelle noce!
Ah! oui, il y a comme ça de bonnes aubaines. Il y a mt'me des fois où on veut les emmener coucher, leur faire un sort.
Mais pas de ça, Lisette! manger, oui; coucher chez vous, tra la la! Mes deux noceurs sont indépendants, vous savez, et pour de vrai. Se mettre en service, jamais! Et ils lâchent brusquement ceux qui leur font à cet égard des propositions déshonnôtes.
J'ai entendu des bourgeois le leur reprocher amèrement, et moraliser là-dessus.
(c Ces chiens sont des drôles, des bohèmes, disent-ils. Ça ne songe pas à la vieillesse qui vient, au jour où l'on a le nez moins fin, les pattes fourbues, l'échiné raide; ça ne voit pas à l'horizon la fourrière, la hideuse fourrière, où l'on meurt ignoblement pendu; ça ne pense jamais à se faire une position ! Ah ! ces artistes! »
Bah! qu'importe l'avenir, n'est-ce pas, mes braves déclassés? Après nous le déluge! Profitons
du bon moment. Carpe diemî Voici que les tavernes du boulevard vomissent les dernières soupeuses. Le jour commence à poindre vaguement. C'est l'heure d'aller aux Halles. Il y a encore à licher par là.
Et mes deux chiens viveurs vont se finir chez Baratte.