LE CHIEN SAUVAGE
Je veux encore parler des chiens. On ne saurait trop parler des chiens, quand ça ne serait que pour se reposer de parler des hommes.
D'ailleurs, ce n'est pas uniquement la fantaisie, ni la misanthropie non plus, qui me pousse à faire ainsi mon petit naturaliste. L'intérêt de la science n'est pas aussi étranger qu'on pourrait le croire à ma prédilection pour ces chers digitigrades. Il me semble, en effet, que les Bufïon et les Lacépède ont laissé beaucoup de lacunes en la matière, et j'ai à cœur de combler peu à peu ces lacunes.
Par exemple, s'ils s'occupent des espèces nettement définies et classées, et produites par l'industrie même de l'homme, ils ne s'inquiètent pas le moins de monde des variétés en voie de transformation. Ils me font même l'effet d'ignorer que certaines espèces obéissent encore, à l'heure qu'il est, à la sélection naturelle. En d'autres termes, ils nient l'existence du chien sauvage.
Or le chien sauvage existe.
Dans quelle contrée inconnue? Dans quelle forêt inextricable et vierge ? Mon Dieu ! dans une contrée fort inconnue, en effet, et dans une forêt suffisamment inextricable, quoique fort peu vierge : je veux dire Paris.
Et ce chien sauvage est bien le plus sauvage des animaux. Car il n'a ni tanière comme le loup, ni terrier comme le renard, ni même un gîte coutumier comme le chien viveur. Il est, lui, absolument nomade.
C'est le vagabond par excellence, plus loupeur que la loupe elle-même. Les pires rôdeurs de barrière ont au moins des tapis-francs où ils se rencontrent, des garnos où ils retournent de temps à autre. Lui , il ne couche jamais deux fois au même endroit, et ne s'acoquine à aucun tas d'ordures particulier.
On dirait qu'il a une théorie là-dessus, en vérité. Pourquoi, en effet, ne pas revenir à un trou, s'il a semblé bon? Pourquoi ne pas chercher à retrouver la pitance au lieu où elle était hier? Évidemment, un chien quelconque, un homme même, vous ou moi, raisonnerait de la sorte. Le chien sauvage, pas du tout. 11 semble qu'if ait pour instinct essentiel d'avoir l'habitude en horreur.
Il met son amour»propre à être comme qui dirait un chien sans papiers.
Pourtant, il aime la société, et il le prouve.
D'abord, il fréquente volontiers ses sembla-
bles réduits en esclavage. Il paraît même les préférer comme compagnons de ses jeux, et surtout comme victimes de son amour. Peut-être se fait-il un malin plaisir de salir leur beau poil peigné, lustré, lavé, parfumé, et de semer sa graine indépendante au sein des familles honnêtes.
C'est ainsi qu'on le voit folâtrer spécialement avec les caniches noirs (lesquels représentent, comme on sait, l'aristocratie des caniches), avec les bichons ornés de rubans tendres, avec les imgs porteurs de bretelles , avec les levrettes vêtues d'un complet à la dernière mode.
Et, chose curieuse à noter, ces parvenus de la race canine payent de retour le chien sauvage, comme les plus élégantes courtisanes ont des béguins pour des drôles en casquette. J'ai remarqué que les mieux mis sont ceux qui se prêtent le plus complaisamment aux plus étranges fantaisies de ces va-nu-pattes.
Décidément, il en faut rabattre : nous n'avons pas même l'apanage de l'Alphonse. Le cœur des chiens a ses mystères comme le nôtre.
Le chien sauvage aime aussi l'homme, tout en refusant de le servir.
Quand votre figure lui revient, il vous suit, vous caresse, joue avec vous. Non dans un vil intérêt, d'ailleurs. Et la preuve, c'est que, si vous lui offrez quelque boustifaille, il se sauve. Il croit sans doute que vous voulez le corrompre et lui acheter son amitié.
11 vous suit donc parce que cela lui plait, pas davantage.
Mais il vous suit alors, par exemple, d'une façon gênante. Impossible de vous en débarrasser. C'est un crampon.
J'ai tenté, une fois, d'en dépister un qui se collait à mes pas. J'ignorais alors le moyen susindiqué de le mettre en fuite. Aussi j'essayai en vain de me délivrer. Peine inutile ! J'ai eu beau prendre l'omnibus, le tramway, une voiture, entrer dans des magasins, traverser des maisons à double issue. Va te faire lanlaire! L'animal me rejoignait toujours. Il me perdait des yeux et me retrouvait du nez.
En désespoir de cause, j'allai au Hammam, el, après une heure de suée, de massage, de savonnage, de douches, je me fis frictionner du haut en bas à l'eau de Cologne. Puis, je changeai de vêtements avec un de mes amis, et cinq minutes après j'avais mon chien sur les talons; et sa queue battant follement l'air , sa prunelle en coulisse, ses jappements pareils à un éclat de rire, tout son individu semblait me dire avec une joie mêlée de pitié :
— Fumiste, val