‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 49 sur 80 · HUE DONC, ROSSARD · texte numérisé non relu

HUE DONC, ROSSARD

— Hue donc, rossard!

Et les coups de fouet tombaient en crépitant dru comme la grêle, en tourbillonnant, en chantant, joyeux et féroces, sur la pauvre bête qui traînait le pauvre sapin.

— Hue donc, rossard !

Et malgré la cinglée qui faisait sauter le poil, malgré l'insulte, malgré les secousses des rênes claquant sur le dos et du mors qui sciait les barres, malgré tous ces encouragements, l'animal n'avançait qu'à grand'peine, cahin-caha»

Pourtant la rue ne montait pas et le pavé n'était point mauvais. Un cheval ordinaire eût piqué là-dessus un joli temps de trot, sans effort, allègrement, et même avec une sorte de bonne humeur en sentant la voiture rouler presque toute seule derrière lui.

Mais aussi n'était-ce pas un cheval ordinaire. La voiture non plus ne pouvait guère aller toute seule. Quelle haridelle ! Et quelle guimbarde 1

Une guimbarde antédiluvienne. Les brancards ballottaient, dansaient, bringueballaient. Tantôt l'un, tantôt l'autre se dressait, ou se fichait vers le sol, avec des torsions bizarres, comme des bras d'épileptique. Bras plusieurs fois cassés déjà, rafistolés au moyen de cordes dont les nœuds pétaient, dont les bouts s'effilochaient en mèches sales. La caisse, disloquée, s'écrasait sur les ressorts flasques. Les roues branlaient dans fessieu et zigzaguaient, saoules. Les harnais, en loques, avaient fair, aux ressauts du pavé, de vouloir prendre leur vol. Et tout cela rendait un bruit de cassé, de ferraille. A chaque cahot, on s'attendait à voir s'effondrer cet assemblage de vieilleries, qui paraissaient collées et retenues seulement par f épaisseur gluante de la crasse invétérée qui les recouvrait.

Quant au cheval, il était in\Taisemblable. Un fantôme de cheval, une apparence, un rêve ! On pouvait compter une à une toutes les vertèbres de f échine, ainsi que sur un squelette. Les côtes saillaient. Le ventre, pur néant. Et comment aurait-il eu un ventre? Il ne possédait pas même de chair. Car ce n'était pas de la chair, ces tendons bandés, ces muscles tout en fibre sèche. Cela devait jouer à vide le long des os. Seules les guiboles, raides, montraient des rondeurs au jarret, au boulet. Mais pas des rondeurs en viande, hélas ! Des bosses d'humeur, oui. Elles crevaient d'éparvins. En vérité, il n'y avait ni chair, ni sang, sous cette peau lamentable où

l'on voyait de grandes plaques de cuir sans poils comme si elle avait été rapiécée avec de vieilles tiges de botte.

Et il allait quand même ! Tl allait, tiré en arrière par le poids du véhicule en ruines, étranglé par le collier racorni, blessé par les harnais anguleux, par le mors rouillé, par les rênes dures comme du bois, par les brancards aux cassures pointues, par le fouet infatigable.

Il allait, la langue pendante, la bouche baveuse, le poitrail haletant, les naseaux dilatés et ronflant avec un bruit de râle ; et sous ses deux salières, creuses à y fourrer le poing, il ouvrait tout grands des yeux effarés, vagues, qui regardaient dans le vide.

— Hue donc, rossard!

Dire qu'il a été beau peut-être, ce paquet d'os et de peau dont l'équarrisseur refusera cent sous! A tout le moins, il a été jeune. Il a eu des muscles, de la chair, et du poil sur tout son cuir. Sa queue, aujourd'hui glabre et pareille à un balai usé, a fait jouer son long panache autour des flancs ronds et luisants. Il a connu l'orgueil de la crinière. Il a porté beau, pointé ses oreilles coquettes, cambré son encolure, piaifé. Il a eu du sang dans les veines, du feu dans les yeux, du vif-argent dans les jambes. Il a humé l'air des prés, mangé les luzernes fleuries, bu la rosée et galopé en hennissant autour des juments amoureuses. Ne serait-ce que pour le paysan qui l'a élevé, il a été beau. Quelqu'un a été fier de

lui. Puis, quand même il n'eût pas été beau, il a été bon. Il a travaillé, il a trimé, il a fait son œuvre, il a aidé l'homme. 11 a bien mérité le repos, et il aurait droit à mourir en paix.

^ Hue donc, rossard!

Et toi aussi^ misérable artiste, écrivain, poète, toi aussi tu peux finir de la sorte. Quand tu auras épuisé ta vie à ta besogne, quand tu auras bien trimballé les hommes dans les quatre coins de ton esprit et de ton cœur, quand tu auras été la gloire et la beauté de ton temps, tu crois qu'on te devra une vieillesse et un trépas tranquilles! Fou, fou, et pauvre diable ! Il te faudra traîner encore ta plume comme ce cheval traîne son fiacre de maraudeur. Et tu iras ainsi jusqu'à la fin, la pensée fourbue, l'imagination pelée, la cervelle vide, roulant toujours sur le pavé de la copie, et le public d'alors ne se demandera pas si tu as été jeune, brillant, superbe. Ce public sera tel que le cocher de mon vieux cheval. 11 sera sans pitié, brutal, féroce. Eusses-tu été Lamartine, si tu es obligé de travailler encore, tu crèveras en bavant de la prose, sous les coups de fouet et les insultes de l'abominable Collignon.

— Hue donc, rossard!

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