LE JUIF-ERRANT MODERNE
Je l'air rencontré hier, bien entortillé, les pieds chaussés de grosses bottines, les mains dans des moufles, un énorme cigare à la bouche. Je l'ai reconnu tout de suite. Je l'ai déjà vu tant de fois!
Vous aussi, d'ailleurs, vous l'avez vu. On le trouve partout et en tous temps. Faut-il vous le dépeindre ?
Toujours mis convenablement, suivant assez la mode pour être, élégant , pas assez pour être remarqué, il ne porte jamais rien à la main ; et pourtant, dès qu'il pleut, on est sûr qu'il a son parapluie. De la poche gauche de son pardessus émergent deux ou trois journaux, froissés comme s'il les avait lus ; et pourtant personne ne l'a jamais aperçu en train de lire. Il passe dans la boue, dans la neige, et ses chaussures sont toujours merveilleusement cirées ; et pourtant aucun décrotteur ne l'a vu poser le pied sur la petite boîte. Un fameux original, n'est-ce pas?
Eh bien ! pas du tout. C'est la banalité même. Ni beau ni laid, ni gros ni mince, ni vieux ni jeune, ni malin ni bête, il ressemble à tout le monde.
Et pourtant il a quelque chose de bien particulier. Il ne s'arrête jamais.
La foule se presse devant un marchand de tableaux ou un marchand de comestibles. II ne regarde ni la toile où le peintre a écrasé l'arc-en-ciel, ni la dinde truffée dont le poitrail marbré ressemble à une épaule de femme battue. Il ne tourne même pas la tête quand une pauvre rosse s'abat, les jarrets raidis, les flancs haletants, l'œil plein des affres de l'agonie. S'il entend derrière lui crier au voleur, il se range pour laisser passer le filou, et s'il court ensuite avec les badauds, ce n'est que pour rattraper le temps qu'il vient de perdre en faisant halte une minute. Son unique préoccupation, en somme, la voilà ! Il a peur d'être en retard.
Où diable va-t-il, pour être si pressé? Ah! c'est ici que ce banal devient vraiment original. Imaginez-vous qu'il ne va nulle part.
Il marche sans savoir dans quelle direction, sans se demander pourquoi , sans même sentir comment. Il se hâte vers un but qui fuit sans cesse, ou plutôt qui n'existe pas. Il suit un je ne sais quoi qu'il ne se propose même pas d'atteindre, mais qu'il a toujours l'air de chercher. Peut-être son vrai dessein, dont il n'a pas conscience, est-il simplement d'être où il n'est point.
Le reconnaissez-vous, à présent? Rappelezvous. Vous l'avez vu dans toutes les rues, à toutes les époques : pendant les choléras, pendant le siège, pendant la Commune, l'autre jour au plus dru de la tourmente de neige. Vous le verrez aujourd'hui en sortant. Vous le verrez demain aussi. Vous le verrez, ou mieux, on le verra toujours. C'est un type de Paris. C'est le Juif-Errant moderne.
Mais quelle voix le pousse donc dans cette marche sempiternelle et inutile?
Oh ! c'est bien simple. 11 s'ennuie, et il s'envoie promener.