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LE CONFESSEUR DES COCHERS

L'autre nuit, au numéro 26 de la rue de la Chaise, est mort un curieux personnage, que beaucoup de Parisiens sans doute ne connaissaient pas, et dont la renommée cependant était énorme et quasi-légendaire au faubourg Saint- Germain et dans les environs de Saint-Sulpice.

Je veux parler du R. P. Millériot, jésuite.

C'était proprement un type, et la légende n'a pas eu tort de fleurir autour de cette figure originale. Il méritait tout un recueil d'anecdotes, et sans doute un mémorialiste du siècle dernier n'eût pas manqué de lui consacrer un bon chapitre.

Pour mon compte, j'ai eu l'occasion de connaître ce singulier homme, dans des circonstances bizarres que je raconterai peut-être un jour, et je crois avoir à dire sur lui des choses qu'on ne trouvera certainement pas chez les autres. Cela sans sortir de mon cadre; car, ainsi qu'on va le voir, le R. P. Millériot appartenait bien, par

certains détails de sa vie, à l'histoire familière du pavé.

D'abord, il faisait en quelque sorte partie intégrante du décor de Saint-Sulpice, ce quartier absolument à part, comme physionomie, parmi les quartiers parisiens.

Rien, V en effet, dans le reste de la capitale, ne ressemble à ce coin dévotieux, tout embaumé d'encens, tout confit en bigotisme, priant et marmonnant des chapelets à l'ombre de la vaste église et du grand séminaire. Nulle part on ne rencontre autant de boutiques pieuses, de chasubliers, de libraires catholiques. Il y a jusqu'à des hôtels spéciaux pour MM. du clergé. On ne saurait faire dix pas sans croiser une soutane. L'air lui-même sent la douceâtre odeur des sacristies.

La population est congruente au décor. Aux retraites, aux sermons, au catéchisme de persévérance, les fidèles abondent. Beaucoup de faces de bedeaux. Des femmes, dévotes de profession, pour ainsi dire, reconnaissables à leurs bonnets ruches de noir et à leurs châles de mérinos. Le dimanche, sur la grand'place nue, dominée par des statues d'évêques, autour de la vasque où dort une eau qui a l'air d'eau bénite, on se croirait, à voir ce monde spécial, dans quelque ville de province, rue de l'archevêché, et l'on s'attend à la procession sortant du portail, avec sondais de velours et ses enfants de chœur pareils à des coquelicots on marche.

Or, dans ce décor, le P. Millériot mettait la dernière louche. Grand, sec, la face colorée, actif, sennblable à une longue fourmi toujours à l'œuvre, il passait et repassait; et ses gros souliers à clous, sa soutane râpée, son air de vieux curé de province, achevaient le tableau et complétaient l'illusion.

Comme la boutique de Coupe-Toujours avait la renommée de !a galette, on sait que Saint- Sulpice a la renommée des confesseurs. Or, de tous les confesseurs, célèbres là-bas, le P. Millériot était le plus couru.

Et ici commence le curieux : il était couru, et fameux, à cause de sa brutalité. Ainsi certains chirurgiens, aux manières rudes, mais à la main prestigieuse. Il opérait à leur façon, en bourru, mais subtilement. Personne ne l'égalait pour récurer, comme il disait, une conscience.

— Et en deux coups de torchon, ajoutait-il.

Il avait coutume de résumer plus trivialement encore sa singulière puissance, et de l'exprimer par cette formule toute naturaliste :

— Je suis un vidangeur d'âmes.

Il le prouvait bien, d'ailleurs, par le trait suivant, que je crois peu connu, qui est des plus originaux, et que je garantis comme absolument authentique.

Chaque fois qu'il y avait au faubourg Saint- Germain une grande soirée, il venait errer à la porte, parmi la file des voitures, et liait conversation avec les cochers et les valets de pied.

11 leur parlait amicalement, les endoctrinait, buvait un coup avec eux, au besoin, et moitié sérieux, moitié plaisantant, leur proposait de les confesser.

On riait d'abord. Puis, sur un mot adroit, sur un souvenir du pays et de l'enfance, on réfléchissait. *

— Voyons, ce n'est pas une grosse affaire, après tout. Je ne te fais pas peur, n'est-ce pas? Qu'est-ce que ça te fait de te remettre camarade avec le bon Dieu?

Et, quand l'homme hésitant lui semblait à peu près conquis, vite, vite, sans perdre de temps, il le poussait dans une voiture, et le confessait là. C'est ce qu'il appelait faire des coups d'État sur les consciences.

Je ne sais ce qu'ont raconté les journaux relif^ieux à propos du grand confesseur. Mais certes, ils n'ont rien dit de plus curieux que cet étrange apostolat qui transformait les coupés en tribunal de la pénitence.

Sans doute aussi l'on a prononcé quelque, pompeuse oraison funèbre sur le R. P. Millériot. Mais je ne pense pas qu'elle vaille ce simple mot, si expressif, que j'ai entendu dire un jour par un de ses convertis :

— Le P. Millériot, c'est un rude lapin, allez! 11 n'y en a pas deux comme lui pour vous foutre l'absolution en cinq sec.

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