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PAUVRES ÉTRENNES

De pauvres étrennes, de tristes étrennes, de lamentables étrennes, ce sont les étrennes du petit employé à cent vingt francs par mois, du vieux petit employé sans famille qui ne gagnera jamais plus de cent vingt francs par mois.

Étrennes aussi pauvres, aussi lamentables que son existence elle-même, laquelle se déroule monotonement, dénuée de tout imprévu, à l'abri de toute surprise, pendant les trois cent soixantecinq jours dont se compose le tissu de l'année depuis la Circoncision jusqu'à la Saint-Sylvestre.

Et pourtant, il y pense anxieusement, à ces pitoyables étrennes, il ne pense qu'à cela, il en rêve la nuit, il en a des distractions à son pupitre, il y concentre tous ses vœux et toutes ses espérances, le vieux petit employé sans famille qui ne gagnera jamais plus de cent vingt francs par mois!

Songez donc! Ces tristes, pauvres et lamentables étrennes, c'est encore le seul imprévu, la

seule surprise qui vienne un peu faire accroc dans l'uniforme et monotone tissu de son existence. Et cet imprévu, cette surprise, ont beau être les mêmes chaque année, malgré tout, le vieux petit employé s'imagine que c'est là de l'imprévu et de la surprise, et voilà pourquoi il compte si soigneusement les jours depuis la Circoncision jusqu'à la Saint-Sylvestre.

Avez-vous quelquefois réfléchi au train-train lugubre de cette existence dénuée de tout imprévu, à l'abri de toute surprise? Ah! le pauvre vieux petit employé, comme il mène une pauvre vieille petite vie!

Le matin, il se lève de son pauvre vieux petit lit, dans sa pauvre vieille petite chambre, qui est tout là-haut, au sixième, parmi les mansardes des bonnes, gelée en hiver, étouffante en été, carrelée d'un vilain malon couleur tomate, tendue d'un hideux papier à raies vertes, éclairée par une fenêtre à tabatière d'où l'on a pour tout horizon l'océan des toits, ces vagues immobiles, et la forêt des tuyaux, ces arbres de tôle qui ne fleurissent jamais.

Il se lève donc, le pauvre vieux petit employé, et, devant un pauvre vieux petit miroir encadré dans un rond de zinc, il fait sa pauvre vieille petite 'barbe, et il descend vers les huit heures, pour recommencer sa pauvre vieille petite journée.

Trois heures de bureau, à écrire en gothique, en coulée, en anglaise, à tracer des traits au tire-

ligne, à corriger des fautes au grattoir, à copier et recopier les mêmes sempiternelles paperasses sur les mêmes registres sempiternels.

A onze heures, déjeuner à la crémerie! Que prendre, ce matin?.. Eh ! que pourrait-il prendre, sinon la pitance dont son estomac routinier a dft se faire à la longue une irrésistible manie? Les œufs sur le plat, d'un jaune pâle, le .bœuf en salade, charpie brune, et le riz au lait, grumeaux de collo-à-pâte nageant dans une claire sauce azurée.

Et voici qu'en parcourant le Petit Journal et en fumant sa pipe, le pauvre homme a dépensé toute sa pauvre heure de liberté, et il remonte à son bureau, pour écrire encore, pendant quatre fois soixante minutes, en gothique, en coulée, en anglaise, pour copier et recopier les mêmes sempiternelles paperasses sur les mêmes registres sempiternels.

Puis vient le soir. Une promenade sur les fortifications, quand il fait beau, et le dîner... Toujours à la crémerie, naturellement. Que prendre, ce soir?... Eh! que pourrait-il prendre, sinon le nourrissant et fade vermicelle, le ragoût compliqué et le bout de fromage, le tout arrosé du chétif carafon que couronne une mousse violâtre ?

Reste à aller s'asseoir au fond de l'estaminet coutumier, en fumant de lentes pipes, en disant de lentes choses, en faisant une interminable partie de dames, suivie de quelques parties de

dominos, avec les mêmes partenaires, sous l'œil du même garçon, qui donne des conseils au vieux petit employé, et qui, de temps à autre, après un coup douteux, lui fait sentir la honte d'une irrévérencieuse familiarité en le traitant à demivoix de vieille baderne.

Et l'heure de rentrer tinte au mélancolique cartel du comptoir, et une fois de plus il faut arpenter la rue, arpentée deux fois par jour depuis trente ans, pour regagner la pauvre vieille petite couchette où le pauvre vieux petit employé va dormir son pauvre vieux petit somme, en rêvant à ses étrennes.

Ah! ces étrennes, jamais pourtant elles ne varieront, jamais, jamais, il devrait le savoir après tant d'années qui les ont ramenées toujours les mêmes, en suivant le même cours monotone depuis la Circoncision jusqu'à la Saint- Sylvestre.

Pauvres étrennes, tristes étrennes, lamentables étrennes, qui ne sont pas moins immuables que la houle immobile des toits, et qui ne fleurissent pas plus que les arbres de tôle toujours pareils dans la forêt des tuyaux.

Et néanmoins le pauvre vieux petit employé y songe anxieusement, et caresse l'espoir de cet imprévu, la chimère de cette surprise, que viendront égayer un peu le copiage et le recopiage de ses mêmes sempiternelles paperasses sur ses mêmes registres sempiternels.

Ces étrennes, c'est d'abord la gratification

annuelle, qui pendant longtemps a augmenté d'année en année, mais qui n'augmentera plus à présent que le vieux petit employé est arrivé au bâton de maréchal en gagnant cent vingt francs par mois.

Puis, à la crémerie, c'est l'orange enveloppée dans du papier de soie, et qu'il trouvera sous sa serviette propre, et qu'il mangera dévotement après son riz au lait, en préparant dans sa poche la pièce de quarante sous destinée à la servante.

Enfin, le soir, à l'estaminet, c'est une pipe Gambier, cravatée d'une faveur rose et ornée de son nom en émail sur le tuyau. Il la regardera avec amour, donnera quarante autres sous au garçon, et se payera un doigt de rhum pour imbiber la terre et préluder à un savant culottage.

Et puis, ce sera tout, il aura eu enfin ses étrennes!

Et demain, il recommencera à compter les jours, en copiant et recopiant de sempiternelles paperasses sur des registres sempiternels ; et il recommencera aussi à arpenter la rue, arpentée deux fois par jour depuis si longtemps; et il recommencera de même à manger le matin ses œufs sur le plat, son bœuf en salade, son riz au lait, et à manger, le soir, son vague vermicelle, son ragoût, son brie, arrosés d'un carafon à mousse violâtre; et il recommencera pareillement la partie de dames et les parties de domi-

nos, sous l'œil du garçon qui lui donnera des conseils et l'appellera baderne.

Et demain, et après-demain, et toujours, il suivra le cours monotone de cette existence, dénuée de tout imprévu, à l'abri de toute surprise, uniforme depuis tant de Circoncisions et tant de Saint-Sylvestres.

Et ces pauvres étrennes, ces tristes étrennes, ces lamentables étrennes, il y rêvera quand même, en marchant, en copiant, en mangeant, en fumant, en contemplant par sa fenêtre à tabatière l'horizon des toits, vagues immobiles, et des tuyaux, arbres en tôle qui ne tleurissent point.

Et cela restera ainsijusqu'au jouroùie pauvre vieux petit employé, mis enfin à la retraite, mourant de ses habitudes interrompues, aura fini sa pauvre vieille petite vie et sera couché à jamais dans sa pauvre vieille petite bière.

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LE PATllOiNNET

Parmi tous les badauds de la grande badaudière parisienne, qui est le pays du monde où l'on en trouve le plus, parmi tous les flâneurs, gâcheurs de temps, dépensiers de loisir^ tâcherons assidus au métier de ne rien faire, bayeurs aux grues, musards de nature, friands d'occasions à paresser, fourriers de la loupe, gouêpeurs, balochards et débalinchistes, il n'en est point un seul qui, pour l'air janot, pour l'allure à la fois oisive et affairée, pour les mains vides, les gestes vagues, le regard à l'aventure et le nez au vent, puisse rivaliser avec le patronnet.

Plus généralement connu sous le nom de gdtesauce, désigné aussi par le sobriquet de blancpartout, le patronnet est ce petit bout d'homme que l'on rencontre environ tous les cinq cents pas, et qui chaque fois doit être un patronnet différent, mais qui néanmoins semble toujours le même patronnet, vêtu d'une courte veste et d'un long tablier en percale 'éblouissante et raide

comme du papier ministre, le front coitië d'un bonnet de pareille étoffe, bonnet large, rond, aplati, mince, en forme de crêpe, et tel que la frimousse du patronne! s'y encadre ainsi que dans un nimbe lunaire.

Sur le haut de ce bonnet repose un coussin semblable à une brioche, et sur ce coussin une manne en équilibré, et dans cette manne beaucoup trop grande un petit édifice de fine pâtisserie, timbale aux aspects de vieux donjon doré par le soleil, godiveau en forteresse flanquée de quenelles et bastionnée d'écrevisses, saint-honoré dont les boules émergeant de la crème font songer à une mosquée écroulée sous une avalanche, tarte où la compote à travers un treillis de pâte rougeoie comme un couchant parmi des branchages d'automne, Alhambra de nougat où la cerise confite pique d'énormes rubis et l'angélique de monstrueuses émeraudes.

Insensible à la gloire de porter ces merveilles d'architecture gourmande, ne s'occupant même pas d'assurer avec sa main l'équilibre instable de la manne qui flotte au roulis et au tangage de son pas, le patronnet marche sans gravité ni précaution, s'arrête brusquement à tous les hasards de la route, pénètre dans les foules compactes qui se tassent autour d'un cheval abattu, s'extasie devant les vitrines, lit les affiches, allonge des coups de pied aux chiens en train de se dire bonjour du côté de la queue, rigole, riposte aux blagues qu'on lui jette en

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passant, coudoie, est coudoyé, et parfois, lorsqu'il est en retard, se met à courir, secouant la manne comme un vaisseau battu par la tempî'le.

Comment se fait-il que rAlhanibi-a de nou^'at conserve intactes ses délicates aiguilles et ne tombe pas en ruines, que la compote soit assez patiente pour ne pas s'évader à travers les barreaux de pâte de la tarte, que le saint-honoré tremblant et mollasse ne devienne pas une informe bouillie semblable à de la neige longtemps piétinée, que le godiveau, continuant à présenter une figure géométrique, ne s'oit pas démantelé de ses quenelles, décasematé de ses écrevisses, et que la timbale elle-même ne Unisse point par s'eifondrer, laissant de son ventre ouvert dégouliner ses entrailles fumantes?

Et pourtant, ces désastres n'arrivent jamais, non pas même quand le patronnet se trouve pris dans une bousculade, ou s'empêtre les pieds dans une robe, ou défend son tablier bappé par quelque cbien hargneux, ou envoie des coups de chausson aux galopins qui veulent fourrer leur doigt dans sa manne ; et il semble vraiment qu'il y ait une bonne fée toujours occupée à veiller sur ce petit bout d'homme, sur ce gdte-sauce, sur ce blanc-partouty frère du Pierrot des pantomimes, qui promène dans nos rues modernes, encombrées d'habits sombres, grouillantes de personnages moroses, sa joyeuse mine de gamin trompeur et son éblouissant costume en clair-delune.

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