II — SOLEIL DE DECEMBRE
11 a reparu, l'ami soleil. Bravo!
Encore bien débile, bien pâlot, bien mouche, dirait Gavroche. Il s'est levé dans le brouillard gris, comme emmitoufflé dans de la ouate sale, et faisait penser à un catarrheux risquant sa première sortie. Mais enfin il a mis le nez dehors, il nous a montré sa bonne figure ; il fait ce qu'il peut, et il faut lui crier bravo, pour l'encourager.
Comment! il n'est pas beau! Mais l'avez-vous regardé vers midi, quand il a fini par ôter son cache-nez de brume? Sa face, rougeaude au matin et d'un rouge maladif alors, encore congestionnée par le froid aigre du réveil, s'est épanouie, nette et claire, au milieu de la journée.
Les rayons d'or se sont éparpillés autour de sa tête, ainsi qu'une opulente chevelure, débarrassée enfin d'un lourd bonnet fourré et qu'on fait bouffer en y passant la main, et qui flotte et resplendit dans la lumière.
Certes, il est beau, et les choses et les êtres le disent assez en se remettant à vivre, en retrouvant l'éclat, la forme, la couleur sous son divin sourire qui pénètre et fait éclore, même au cœur de l'hiver, la joie, cette éblouissante perceneige.
Voici que la peau rugueuse des travailleurs s'est détendue, amollie, et n'a plus l'air d'être en chagrin, comme leurs pensées, qui, elles aussi, deviennent moins dures. Voici que les femmes n'ont plus un radis au mitan de la face, mais bien leur joli petit nez rose, encore un peu plus rose qu'à l'ordinaire, je l'avoue, pas d'un rose trop vif cependant. Au lieu d'un radis laid, on voit tout au plus briller sous la voilette un rubis balais.
Et les bêtes, les chevaux, les chiens ! Tous ces jours derniers, ils semblaient des tuyaux de poêle crachant une noire fumée de charbon de terre. Aujourd'hui, le soleil chatoie dans la buée bleue de leur haleine avec des nuances tendres d'opale fondue.
Et les cristaux qui s'allument, les diamants qui scintillent, les girandoles à facettes qui papillotent aux fontaines publiques, les morceaux de miroir qui jettent leurs éclairs dans les ruis-
seaux, les aiguilles de lumière filée qui dentellent le bord des gouttières, qu'en dites-vous? Et même sans sortir de votre chambre bien chaude, sans quitter le coin de votre feu, contemplez-moi un peu sur vos vitres ces merveilleuses fleurs, ces acanthes moirées où les rayons joyeux accrochent le prisme de l'arc-en-ciel, et osez encore prétendre qu'il n'est pas beau, ce soleil de décembre, qui change vos carreaux vulgaires en vitraux d'une féerie étrange et flamboyante!
Bravo, ami soleil I Bravo ! Et ne t'en va pas après cette éblouissante apparition. Oui, tu es beau, et bon, et joyeux, et consolant surtoul, consolant, si tu nous renouvelles l'espoir d'un temps plus doux, si tu veux bien revenir demain encore, et après-demain aussi, et tous les jours, pour chasser ce vilain froid qui rend rugueuse la peau des travailleurs, qui met un rouge incongru sur l'adorable museau des femmes, qui nous recoqueville, nous raidit, nous engourdit et poignarde lâchement dans les mansardes les pauvres diables et les petits enfants.
Reviens donc! Ne t'inquiète pas de la boue, du gâchis, de l'humidilé sale et visqueuse que feront les cristaux et les diamants où nous admirions hier le jeu de tes fantaisies radieuses. IN'aie pas peur que nous te maudissions pour nous faire patauger dans les immondices du dégel. Reviens, et nous bénirons, non seulement toi, mais ces immondices, cette humidité, cette boue; et nous rirons de nos pieds mouillés, de
nos habits crottés, pourvu que nous ayons ton gai baiser sur les yeux et ta chaude caresse dans le cœur.
Reviens, et dans la fange des rues nous croirons voir le sang noir de l'Hiver qui se sauvera, déchiré par tes flèches de flamme, ô vainqueur des monstres, ô père de la vie, ô divin Archer!
III — LA liLISSADE
— Gare de devant !
— Poursuite!
Et la file se lance sur la glace, avec des cris, des rires, des piaulemenls, comme un train de plaisir qui part.
On est à la queue-leu-leu, les mains sur les épaules de celui qui vous précède, la nuque chauffée par le souffle de celui qui vous suit, les jambes emboîtées entre deux autres paires de jambes, tiré par devant, poussé par derrière, à la merci du chef de file, ou preu, qui n'a qu'à broncher pour vous faire tous aplatir, pêle-mêle, dans une omelette de chapeaux bossues et quelquefois de nez saignants.
Tant pis pour les grincheux! Ici, quand on culbute, le mot d'ordre est de trouver ça drôle. D'ailleurs pas de jaloux : tout le monde, plus ou moins, prend à son tour un billet de parterre. On con^pte les fonds de culotte qui n'ont pas l'air de s'être assis dans la farine. Ils en parais-
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sent même ridicules, honteux, presque indécents, comme si cette poignée de neige était une façon de feuille de vigne qui leur manque. Un glisseur sans la plaque blanche au derrière, c'est aussi peu naturel qu'un prince sans crachat sur la poitrine.
Des princes, on n'en trouve pas des tas dans ]es poursuites. Quelques bourgeois s'y hasardent; petits bourgeois du reste, employés en rupture de bureau, commerçants au détail, qui sont en course et qui se rappellent leur jeune temps d'apprenti, commis avec un paquet sous le bras, tous reconnaissables au bas de leur pantalon soigneusement retroussé. Des fils de bourgeois, il y en a un peu plus, des collégiens surtout, le képi en crânes, la cigarette au bec, les bas bleus. Mais tout cela, c'est la minorité. Le vrai public des gUssades, c'est le peuple : la glissade est le patinage du pauvre.
Le paletot-bourgeron ou la blouse, la casquette, la culotte de velours à côtes, le soulier ferré, la galoche, voilà l'uniforme, en général. Et on voit bien que ceux qui le portent sont les habitués de la glace, les héros de ce turf, les malins, quoi ! Quand la galerie applaudit, vous pouvez être sûr que c'est un d'entre eux. Bravo, Polyte !
Regardez-le partir, le gavroche qui la connaît dans les coins. Cinq ou six pas de course précipitée, puis un claquement sec du talon gauche pour donner l'élan au pied droit, et mon galopin
file comme une flèclie. Quelle aisance! Quelle grâce même ! Tantôt les pieds joints, en chandelle; tantôt accroupi, faisant la petite bonne femme; tantôt sur un pied, le corps en avant, comme le génie de la Bastille. 11 a beau avoir le nez rouge et morveux, les oreilles sales, les mains gercées, il est joli, et on l'admire. C'est le roi de la glissade. Bravo, Polyte!
Je vous jure qu'après l'avoir regardé on trouve laids les bonshommes de pierre, debout autour du bassin, qui représentent la beauté antique, et à qui la neige met du coton dans les oreilles, de la charpie dans les yeux, et une roupie de glace au bout du pif.