FILLES DU PEUPLE
On s'occupe beaucoup, et môme beaucoup trop, de celles qui deviennent des belles petites; on ne pense pas assez à celles qui restent de braves filles. Tout pour les entreteneuses d'Alphonse; rien pour les sœurs de Gavroche! Et pourtant, il y en a, de ces héroïques gamines, dont la vie et la vertu obscures seraient belles à raconter.
Tant pis ! Je Tie suivrai point la mode et je veux raconter une histoire de dévouement inconnu et de devoir accompli, dussé-je me faire traiter de « vieille perruque, » ce qui est dur à mon âge et avec les cheveux que j'ai.
En ce temps-là, il y a sept ou huit ans, je vendais, pour vivre, du grec et du latin, une triste marchandise qui ne se paye pas cher et qui nourrit mal son homme. Pour comble de malheur, c'était en décembre, et je n'avais guère le feu sacré du professorat. Donc, un dur hiver, un pénible moment, je vous assure.
Dès sept heures du malin, je trottais par les rues, les yeux encore bouffis de sommeil et picotés en môme temps par l'aigre bise, les oreilles pincées par le froid, le nez pleurant de gel et les doipts gourds et roides d'onglée. Heureusement j'étais toujours obligé de courir pour ne pas arriver en retard, et la course me réchauffait malgré moi. Tout de même, j'aurais préféré souvent être un tantinet en avance, alin de ne pas grimper comme ça la rue des Martyrs au pas gymnastique. En voilà une montée qui fait souftler! Ah! je peux dire que je prenais mon pain d'assaut.
Tout en montant, d'ailleurs, je reluquais cà droite et à gauche, en vrai Parisien qui n'a jamais le regard au repos, en chien qui flaire sans s'arrêter. Pour voir quoi, pour trouver quoi ? on ne sait pas; mais on espère quand même, en quête du hasard.
A cette heure indue, il n'y avait pas encore grand monde au long des trottoirs. Les ouvrières qui descendent à Paris par ce chemin-là, ne passent guère que sur le tournant de sept heures et demie. Pourtant, j'en rencontrais deux tous les jours. Quoique plus matineuses que les autres, il faut croire qu'elles non plus n'étaient jamais en avance ; car elles se dépêchaient joliment, les pauvres petites! Je les apercevais de loin, dégringolant par la chaussée pour aller plus vite, et nous nous croisions comme deux trains qui ont à peine le temps de se voir.
Malgré la rapidité de la rencontre, je finis néanmoins par les bien connaître, et j'ai encore leur physionomie exacte dans la mémoire.
L'aînée, qui avait de dix-huit à vingt ans, n'était pas belle, lichtre ! Un vrai laideron : des yeux: en points de dé, une bouche à se mordre les oreilles, un de ces nez dans lesquels on dit qu'il pleut, le teint d'une moricaude, des cheveux rares et d'un noir roussi, une gorge de raie et le dos bombé comme un couvercle de cercueil.
Mais l'autre, la plus jeune, était-elle mignonne! Des frisettes dorées tloconnaient jusque dans ses yeux de pervenche, quand elle baissait son petit nez rose pour fendre le vent. Et sa poitrine! Deux poches, pas plus grosses que ça, mais qui n'avaient pas besoin de corset pour se tenir toutes droites. Comme elle portait une robe légère malgré décembre, on voyait sous son fichu pointer les télo7is de Vénus que le froid raidissait. Et pas de flic-fiac, je vous prie de le croire, bien qu'elle courût. Non, c'était planté solidement, allez!
A dire la vérité tout entière, elle avait deux défauts, la fillette. Il ne faut pas non plus se laisser emballer et la prendre pour une perfection. Soyons justes, mais sévères !
D'abord, elle avait des taches de rousseur. Oui, même en cette saison, où cela passe d'ordinaire ! Je suis forcé de l'avouer, elle en avait. Mais si fines, si fines! Etait-ce bien un défaut?
Moi je no trouve pas. On aurait dit du son très menu semé sur de la crème.
Le vrai défaut, le malheur, c'est qu elle boitait. Oh! il n'y a pas à dire qu'elle boitillait! Une de ses jambes était réellement beaucoup plus courte que l'autre. En marchant, l'effet devait être vilain, pour sûr. Mais je ne l'avais jamais vue marcher. Et puis, qui sait? La mâtine était si gracieuse, qu'elle savait rendre aimable même son inlirmité. Je n'exagère pas. Elle escamotait, d'une façon si gentille, le déhanchement par de petits sauts ! C'est sans doute pour cela qu'elle courait toujours. Cela lui donnait l'air d'une alouette blessée.
Plus d'une fois, j'avais eu envie de l'arrêter, de lui parler. Je ne sais pas trop ce que je lui aurais dit, d'ailleurs. En toute sincérité, je ne songeais pas le moins du monde à la bagatelle. C'était trop frais, trop enfant, pour qu'on pût .penser à mal. Non, j'aurais aimé à savoir ce qu'elle faisait, où elle allait, sa vie, ses habitudes, ses goûts, son être enfm. Je m'imaginais quelque chose comme les ravissantes créatures de Dickens, si poétiques dans leur navrante misère. Je bâtissais là-dessus toutes sortes de romans, oubliant que tous les romans sont de la bien petite bière au prix de la réalité.
La réalité, je l'ai connue plus tard, par hasard, un jour que je ne la cherchais plus.
Les élèves à qui je donnais la becquée pour la Sorbonne ayant changé de domicile , je dus
changer aussi d'itinéraire. Je cessai de monter tous les matins la rue des Martyrs et, avec la rue des Martyrs, adieu mes deux gamines. Quelquefois, je me disais :
— 11 faut pourtant que je les revoie. Passentelles toujours par là? Je referai le voyage exprès. Je remonterai mon ancien calvaire.
Mais je remettais à demain, et encore à demain, si bien que je Unis par n'y plus penser du tout. On oublie vite à Paris; on a tant de choses dans la tête, tant de besognes sur les bras, tant de spectacles sous les yeux.
Environ deux ans après, je me trouvai un soir nez à nez, rue de Provence, avec la moricaude. Le souvenir me revint brusquement.
— Tiens! dis-je comme si j'avais l'habitude de lui parler, qu'est-ce que vous avez donc fait de la petite boiteuse?
L'ouvrière ne me reconnut pas tout d'abord et resta interloquée de celle question à brûle-figure. Elle m'examinait avec son regard en vrille.
— Ah! c'est vous qui grimpiez si bien la rue des Martyrs, s'écria-t-elle soudain. Parfaitement, je vous remets... Eh bien! la petite boiteuse, il y aura tantôt six mois qu'elle est morte.
Et deux grosses larmes lui montèrent aux yeux.
— Dame! vous savez, reprit-elle, c'est un rude métier que d'être brunisseuse. Et puis, ça la fatiguait trop, c'te môme, de se transbahuter comme ça tous les jours de Montmartre à Grenoilo et de Grenelle à Monlmarli'e.
— Mais pourquoi travailler à Grenelle?
— Parbleu! parce que l'ouvrage était meilleur là-bas. Un atelier chouette ! Six sous de plus par jour.
— Alors, pourquoi loger à Montmartre?
— Rapport à son petit.
— Elle avait un enfant?
— Toute une histoire, écoutez donc! Le père était parti en Angleterre, et lui avait promis de le reconnaître en revenant. Alors, il ne fallait pas changer de logement, n'est-ce pas? Sans cela, où les retrouver? Car il n'a jamais dit où il était, une fois parti, ce beau merle, et on ne pouvait pas lui écrire. Comprenez?
— Est-ce qu'il est revenu?
— J' t'en flche ! Est-ce que ça revient, ces oiseaux-là? Une gouape.
— Et le petit?
— Ah! ça, c'est mon affaire. Henriette me l'a laissé en héritage, et je l'élève. Vous pensez bien qu'avec une fiole comme la mienne, je n'aurai jamais d'amant, pas vrai? Mais ça ne m'empêchera pas d'avoir un fils. Eh! oh! je suis pressée. Pendant que je bavarde là, il attend sa soupe, le gosse. Bonsoir, m'sieu!
Et la moricaude s'enfuit, toute noire, en rasant les murs comme une hirondelle.
XYIII ROMAM': TCHAVK
Romane tchnvé, dans la langiio Izi^^ane, nela veut dire enfant bohème. Mais i! n'est pas commode, à l'heure qu'il est, de rencontrer en France un vrai Romane tchavé. Pourtant, si le cœur vous en dit, voici toute proche l'occasion d'en voir. Allez à* la place du Trône, quand la foire au pain d'épice est dans la fièvre des derniers préparatifs, avant le dimanche qui est la grande première des saltimbanques. Tous les roulottiers de France s'y donnent rendez-vous. Et parmi eux l'on a chance encore de trouver quelques Bohémiens.
Une fois la f(Me commencée, leur piste sera moins facile à éventer dans le tintamarre des boniments, dans le bariolage des toiles peintes, dans le fourmillement des maisons- voitures. D'ailleurs, les façades seront seules en vue à ce moment;- les figures disparaîtront sous les perruques; les corps seront déguisés par les maillots. Or, c'est dans l'intimité des coulisses qu'il
faut regarder un Romane tchavé pour le reconnaître. C'est à son allure, à sa mine, qu'il faut le distinguer pour saisir les lignes et le caractère de son type. Il faut aller à la découverte avant le lever du rideau.
Puis, quand même on devrait revenir bredouille, le spectacle seul de ces derniers préparatifs est une amusante curiosité. La foire au pain d'épice, expliquée, racontée, décrite, commentée tous les ans, n'a plus rien de neuf à nous offrir. Le moindre reporter la sait sur le bout du doigt. Elle est devenue un thème de chic sur lequel tout le monde peut broder des variations. Au contraire, le branle-bas d'avant la fête, personne ne s'en occupe, personne ne l'a mis en copie. Et pourtant, comme il est plus intéressant que la foire elle-môme !
Voyez! les marteaux cognent, les scies grincent, l'eau chante sous les coups de balais. A grand renfort de savon noir, on débarbouille les toiles énormes, aux couleurs Crues. Sous la crasse, accumulée par la poussière des chemins, reparaissent les vermillons étranges, les bleus invraisemblables, où s'épanouissent les beautés bouffies des femmes colosses, où se cambrent les hercules qui portent des pyramides de poids avec le sourire sur les lèvres, où flamboient des animaux chimériques, des paysages extravagants et des groupes de spectateurs à la mine ébahie, toujours les mêmes sur toutes les toiles : un ouvrier, un bourgeois, une dame levant les bras au ciel,
et un maréchal de France sabré par son grand cordon cramoisi.
Pendant qu'on lave ainsi la frimousse de la baraque, ce qui est l'affaire des mâles, les femmes turbinent dans le campement, au seuil des maisons à quatre roues. Les vieilles astiquent le cuivre des ophicléides, rafistolent les clefs des clarinettes, et cillent la peau d'àne des tambours pour voir si elle rontle comme il faut. Les jeunes, tout en mouchant les mômes, piquent des paillons neufs sur les antiques souquenilles, et reprisent les maillots roses fripés comme des saucisses vides.
Il n'y a d'inaclif que les chiens savanls, ([ui n'ont pas besoin de répéter leurs rôles. En attendant les représentations, n'ayant rien à faire, ils vivent de leurs rentes, liarbets échappés du W'alpurgis, caniches aux moustaches de grognard, loulous en boule de poils, ils se reposent de leurs fatigues passées et futures en cherchant leurs puces au soleil, ou, majestueusement assis sur leurs maigres fesses, ils flairent avec leur nez mobile et contemplent avec des yeux attendris la marmite fumante en plein vent.
C'est par là que vous rencontrerez quelques familles ayant du vrai sang bohémien. Vous les reconnaîtrez à leur peau l année par le hàle des courses vagabondes, à leurs regards de bête traquée, à l'air de sorcières qu'ont leurs vieilles qui disent la bonne aventure. Et si vous aimez ces jti'oscrits éternels^ ces derniers descendants des
antiques parias louraniens chassés autrefois de rinde, alors approchez-vous d'un de leurs enfants au front étroit, aux cheveux gras, et appelez-le doucement : Romane tchavé.
Appelez-le Romane tchavé, et vous aurez une giande joie. Car, à ce mot de sa langue mystérieuse, il lèvera sur vous ses yeux de velours jaune, avec un remerciement etiaré. Et pour peu que vous soyez poète, vous lirez dans ces beaux yeux le poème des longs voyages et de la belle étoile, la divine chanson de l'indépendance sauvage, et la pénétrante mélancolie des races à jamais vaincues qui sont en train de disparaître.
LA DERMÈRE INCARXATION D'HERCULE
(1 faut célébrer sa gloire sur le tympanon des vocables sonores, et la graver dans le rhylhme des phrases lapidaires. Il faut le chanter, ce moderne Hercule, avant qu'il soit tout à fait disparu du monde. Et il le sera bientôt; car, si les dieux s'en vont, combien plus les demi-dieux ! Encore un peu de temps, et H ne restera plus de celui-ci, dernière incarnation du grand Alcide, qu'un vague et peut-être ridicule souvenir.
Hélas! oui, ridicule. Déjà c'est dans la nuil, furtivement, comme un malfaiteur, que le héros accomplit ses fatales besognes ayant pour but divin de purger la terre. H n'ose plus, ainsi qu'autrefois , sortir des écuries d'Augias aux regards d'un peuple entier, et présenter à la vénération des hommes ses mains dégouttantes de fange, ses nobles mains où Tordure étincelle et fume au soleil comme le sang immonde d'un monstre vaincu.
Ingrats et railleurs, les hommes d'aujourd'hui.
au lieu de sentir la grandeur de son œuvre, ne sentent plus que la puanteur qui est la fumée de ce sacrilîce. Et môme, pour n'admirer plus son ellbrt, ils ont inventé des machines qui le remplacent. Adieu la vaillance et le génie avec ces machines compliquées! Elles sont, aux muscles et au cœur d'Hercule, ce qu'est l'orgue de Barbarie à la lyre d'Orphée.
Et pourtant, le moderne Alcide a encore des muscles et du cœur, et parfois le remords le prend, de l'ombre à lacfuelle on le condamne. Pourquoi cette honte attachée à ses travaux ? Pourquoi ne point braver l'ingratitude, et même les sourires moqueurs des hommes? Pourquoi ne pas montrer derechef, comme autrefois, ses nobles mains honorées par la fange vaincue? Et alors, farouche et joyeux, il retrousse ses manches et fait sa besogne en plein soleil.
Oh! regardez-le 1 Profitez de ce qu'il veut bien encore se laisser contempler dans sa gloire des temps anciens, en dompteur calme des fléaux, les membres gonflés de force, la face auguste et rayonnante, tel que le figurent les parfaits basreliefs de la Grèce, tel que le chantent les immortels poèmes des vieux aëdes. Regardez-le, et emplissez à jamais vos yeux de cette image! Regardez-le bien; car vos enfants ne le verront plus.
11 arrive sur un char grossier, mais embelli par les dépouilles de maintes victimes. Sans ostentation, toutefois! Inaccessible à un vain or-
çueil, il ne se pavane poini dans son triomphe. La fierté qui luit sur son visage n'est pas celle de la vanité présomptueuse, mais celle du devoir accompli et des périls affrontés. Il subit l'admiration plutôt qu'il ne la sollicite. 11 a cette modestie sereine qui sied à la vraie grandeur.
Ses attributs ne sont plus ceux de jadis. La nudité superbe et la peau du lion de Némée ne s'accommoderaient guère à nos pudeurs et à nos fi'imas. Aussi le héros est-il vêtu. Mais, comme son congénère Milon de Crotone, il lui faut pour s'habiller toute une peau de bœuf. C'est en cuir épais qu'est sa large collerette, pareille à celle des guerriers du Japon, et le raide tablier fauve sous lequel il cache l'emblème de sa puissance.
Il s'avance avec un sourire vers le barathre, où dort le monstre qu'il va dompter. Et sa narine ne se fronce même pas, et sa lèvre n'a pas im pli de dégoût , en respirant les miasmes que l'ennemi répand d'une haleine furieuse et nauséal)onde. Le héros n'y prend pas garde, et semble môme trouver on ne sait quel charme à cette épouvantable odeur, comme s'il y flairait seulement le parfum de sa victoire prochaine. . Sans se presser, sûr de lui-même, il descend au fond de l'antre. En vain le monstre, gonflé d'âpres venins, vautré sur son lit d'ordures, ledouble de souffles empestés. Le héros, toujours souriant, lui attache au col un chanvre solide, bouche sa gueule avec un tampon de fer, lui
monte sur les épaules, revient au jour, le hisse à la force des poignets, et le tire enfin h la lumière, effaré, fangeux, énorme, le ventre noir et gluant sous l'azur du ciel.
Parfois, dans la bataille, le ventre s'est déchiré et les entrailles coulent. Qu'importe! Le héros les ramasse, ferme la plaie. Il ne veut pas un cadavre, mais un captif. Et, prenant le mo-nslie à bras le corps, il le roule, le pousse, le porte, jusqu'à son char, où il l'enchaîne avec les autres vaincus. Puis il s'en va, toujours souriant, laissant aux artistes éblouis l'inoubliable vision de l'Alcide moderne, de VHéraclcs au tonneau.
Ainsi la vieille mythologie se ti-ansforme, ainsi les dieux et les demi-dieux ont éternellement leurs avatars; et, si la foule ignorante et impie les méconnaît sous leurs incarnations dernières, le poète au moins leur est fidèle , et célèbre leur gloire sur le tympanon des vocables sonores , et la grave dans le rhythme des phrases lapidaires, même quand le héros prend pour revivre la forme de l'humble bernatier et de l'obscur vuidangeur.