‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 62 sur 80 · LE CAMELOT · texte numérisé non relu

LE CAMELOT

I — MARCHANDS DK CHAPELFTS

Los jouniaiix relifïioux nramusonl singulièi'eiiient. Vous ne vous en doutiez peut-être pas. Entendons-nous. Ils m'amusent quand ils font des tartines homélifornies sur la foi et la piété des Parisiens.

Us ont compté et statistique, au mieux de leurs intérêts, les badauds qui sont encore fidèles à la neuvaine de Sainte-Geneviève, et les petites boutiques qui ont, pendant huit jours, transformé la place du Panthéon en montagne de Eourvières. Et là-dessus, les voilà partis à soutenir que la bonne ville tout entière est férue d'amour poui les châsses et les reliques.

Parbleu! il serait étonnant que, sur une population de deux millions d'habitants, il n'y eût pas quelques milliers d'àmes dévotes.

Mais, si l'on veut peser au juste ce que vaut pptip di'votion, il faut savoir qui sont les mar-

chauds qui ralimentenl. Une relijîion n'est florissante que par la foi de ceux qui en vivent. Or, il est notable qu'ici les fournisseurs des croyants sont d'abominables incrédules. Les chapelets sont vendus par des camelots.

Le camelot, c'est le Parisien pur sang, une espèce de Peau-Rouge toujours en chasse dans cette grande forêt de la capitale, forêt aussi peu vierge que possible. Il y vit de toutes les curiosités, de toutes les flâneries, de toutes les badanderies, qu'il connaît, qu'il chatouille et qu'il exploite.

C'est lui qui vend les questions, les jouets nouveaux, les drapeaux aux jours de fête, les immortelles aux jours de deuil, les verres noircis aux jours d'éclipsé, la limonade calabraise pendant l'été, des cigares et du feu pendant les courses, des cartes transparentes sur les boulevards et des images pieuses sur la place du Panthéon.

Il change incessamment son éventaire. Que lui importe? Mais il y a une chose qu'il ne saurait changer, et à quoi vous le reconnaîtrez derrière ses étalages si divers : cette chose, qui le particularise et en fait un être facile à signaler, c'est sa voix.

Qu'il soit marchand d'obscénités ou de chapelets, teneur de^bonneteau ou basardeur de poupées innocentes, c'est toujours avec la même gorge éraillée, la même lippe crapuleuse, la même parole traînante et grasseyante, c'est toujours avec sa voix de perroquet alcoolique

qu'il raccroche les passants et leur bonit son truc.

J'ai l'honneur de connaître intimement un des rois de Paris-Camelot. 11 s'appelle Emile. 11 y aurait un roman en plusieurs volumes à écrire sur ce bonhomme, qui a fait tous les métiers, et ([iii a, comme Pan'urge, trente-trois façqns de gagner son argent, et soixante-six de le dépenser, sans compter la réparation de dessous le nez.

Tour à tour ouvreur de portières, ramasseur de bouts de cigares, marchand de conti-emar- ([ues, figui'ant, baraquisie du jour de l'an, poiteur de dépt^ches à la Kourse, pitre de foire, garçon de cabinet et maître nageur aux bains froids, je l'ai revu l'autre jour sous le porlail de Sainte-Geneviève, tout cuirassé de scapulaires et enguirlandé de chapelets.

Comme je m'en étonnais bêtement, il me répondit avec une philosophie parfaite :

— ISe vous esbioquez donc pas comme ça. Je fais mon métier. Je tiens tout ce qui amuse. Aujourd'hui c'est ça; demain c'est autre chose. H en faut pour tous les goûts, pas vrai? Je vends des contremarques pour fe paradis, voilà tout.

Et il se remit à glapir son boniment catholique, faisant le scapulaire forcé comme il aurait fait la carte forcée, et proposant ses chapelets absolument comme s'il avait dit :

— Demandez l'anneau brisé, la sûreté des olofs, cinquiiile cinlimes.

Beaucoup de braves gens, venus là en simples curieux, se laissaient mettre l'objet pieux dans la main, et cédaient au bagout entortillant du voyou.

Kt j'ai beaucoup ri des pauvres journaux religieux, qui prenaient pour une recrudescence de la foi. ce qui n'était qu'un effet de l'habileté du camelot.

Ça, la voix de Dieu, allons donc! Moi, je n'ai entendu que la voix d'Emile.

II — ah! tenez, tenez, messieurs!

— Ah! tenez, tenez, messieurs, profitez-en! C'est le dernier paquet. Je ne vous ferai pas de boniment. Par un temps pareil, ce serait abuser de votre complaisance. Je ne veux pas Vous faire attraper d'engelures. Au contraire, c'est pour vous réchauffer, messieurs. Le meilleur calorifère, le voilà. Oui, là, dans ces cartes. Rien qu'à les regarder, on a chaud partout. Mais voilà ! 11 faut reluquer ça chez soi, à la lumière. Oh ! alors!... Ah! tenez, tenez, messieurs, c'est pour finir...

U a beau faire un froid de chien. On est Parisien ou on ne l'est pas. Qui dit Parisien dit badaud. Et on s'est arrêté devant ce grand escogriffe, qui était courbé vers le sol, où il traçait des lignes imaginaires, et qui s'est relevé tout à coup, dès qu'il a vu sept ou huit personnes autour de lui.

Aussitôt debout, il débite le boniment ci-dessus, d'une voix éraillée, rapide, à la fois glapissante et mystérieuse.

En même temps, il a tiré de dessous sa pelure roussie un petit paquet qui ressemble à un jeu de cartes et qu'il fait passer d'une main dans l'autre en clignant de l'œil d'un air obscène.

La figure est blême, le regard coquin, l'accent canaille. Les mains qui jouent avec les cartes sont sales, mais maigres et fines. Pas des pattes de travailleur! Le pouce et l'index de la droite reluisent comme de l'ébène. Que de cigarettes, pour arriver à ce culottage noir et verni! La gorge s'en ressent. Une petite toux sècbe la racle entre les phrases. Peut-être aussi est-ce là une toux de poitrinaire. L'homme a les ailes du nez très pincées, les pommelles saillantes, les oreilles décollées. Joli, malgré ça! La moustache en crocs ; les rouflaquettes bien lissées sur les tempes; un col de chemise cassé, raide d'empois; une cravate en ruban; les joues rasées de frais. 11 y a du gommeux sous cette haute casquette à ballon, du gommeux de la Rehie- Blanche. C'est un aristo d'en bas.

— Ah! tenez, tenez, messieurs!...

— Tin'a du pet, interrompt un second voyou qui survient. V'ià un sergot qui s'amène, là-bas, au coin de la rue. Chassons!

— Allons, vite, avant que je file, reprend le camelot. C'est du nanan, ça, messieurs, du défendu. 11 va de quoi rire. Je n'en dis pas plus.

Enlevez-moi le reste. Faut que je ferme bontique. Chaud! chaud! Le dernier paquet. Ah! tenez, tenez. A qui le tour?- C'est pour rien. Pas dix balles, pas cinq, pas trois, pas deux cinquante, pas deux. A trente ronds, pas plus, à trente sous. Trente-deux cartes. Pas un sou la carte. Deux figures par carte. Trois sur les as. Et du tapé, vous savez. V'ià le sergot. Allons, à qui le paquet? A vous? Aïe donc! Vite. Trente ronds, c'est ça. De la monnaie, que vous dites ? J'en ai pas. V'ià le sergot. Chassons!

Et il file avec une pièce de deux francs, après nvoir subrepticement glissé le fameux jeu de caries dans la main d'un moutard curieux ou d'un vieillard dépravé.

L'acheteur emporte le paquet comme un satyre emporterait une nymphe.

Idiot! ce sont des cartes belges, à six sous le jeu, en papier à chandelle, mal coloriées et opaques, du reste. Il n'y a pas dessus la moindre obscénité.

Cent pas plus loin, le camelot a recommencé son truc, après avoir ri avec son copain des pantes qui la gobent!

Page 1