HT — A LA QUEUE
Combien de fois l'a-t-on poussé depuis quarante-huit heures, ce cri, tantôt gouailleur, tantôt furieux, ce cri par lequel on accueille les pressés
en retard, qui veulent gagner des rangs dans la lile, à la porte du ministère des finances, au seuil des mairies, au guichet des percepteurs ou des banquiers, partout où stationne la foule pour souscrire au milliard. A la queue!
Si le nouvel arrivant tranche du brutal, joue des coudes trop énèrgi([uement, use de sa force, c'est avec une explosion d'injures (ju'on le repousse, et tout le monde fait barricade pour le rejeter en marge, et le gardien de la paix luimême prend sa voix la plus bourrue pour lui dire :
— A la queue, monsieur! plus vile que ça.
Si au contraire c'est un inarmileux, un timide qui essaye de la ruse, qui se faufile en tapinois, quelque goguenarde apostrophe le désigne au rire universel :
— Attention au père la Sonde!
— T'es rien fouinard, monsieur Peinard!
— Tu veux donc entrer dans le chignon de madame?
— En voilà un qui est pressé comme un lavement!
El, de blague en blague, on reconduit le malavisé au bout, tout au bout de la queue.
C'est que cela vaut son prix, une bonne place dans la queue, pas trop loin de la tête, et ceux qui ont la veine d'en occuper une ne la lâchent pas ainsi sans la défendre.
Il y a d'abord les braves gens venus là pour souscrire réellement, avec leur argent à eux.
Avoir une coupure, prise toute vierge à l'émission, r'esl une fête. L'attendre en piétinant des heures et des heures, c'est l'absinthe au régal désiré. Ils en jouiront d'autant plus, de leur bout de papier conquis, qu'ils l'auront attendu plus longtemps. Il en est de cela comme des femmes.
Puis, et surtout, il y a les queuistes de profession, pour qui la place tenue est un gagne-pain.
Encore un des mille bizarres métiers de Paris, un de ces métiers qu'on exerce une fois par an, comme celui de noircisseur de verres pour éclipses,' métiers paradoxaux, chimériques, qui semblent avoir été inventés par l'imaginalion falote de quelque fantaisiste, et qui existent néanmoins, et qui ont leurs licelles, leur art, leurs traditions!!
11 faut d'abord connaître les bons endroits, c'est-à-dire ceux où la queue rapporte le plus. Dans certains quartiers de petite bourgeoisie, les souscripteurs viennent en personne, et ne se payent pas volontiers un remplaçant. Moitié économie, moitié manie! Dans d'autres, au contraire, il est bien poité de ne pas poser soi-même et l'on fait le pied de grue sur les pieds du queuiste. C'est là que le roublard se poste.
Arriver à temps, et même beaucoup en avance, la veille, l'avant-veille au besoin, cela ne suffît pas toujours pour avoir les bonnes places. 11 faut surtout empêcher les concurrents d'arriver. Pour cela, on se sert du bagout. On sait où sont ces. concurrents, on les trompe sur la qualité de
tel ou tel endroit. Mais eux-mêmes cliercheiil à vous mettre dedans. Qui sera le plus malin?
Choisir dans la queue est encore une science difficile. Les toutes premières places ne sont pas forcément les meilleures. Les plus courues sont celles où Ton peut s'appuyer, s'asseoir, les encoignures, les pas de porte, les bornes. Autant de compétitions !
Ah ! vous croyez, vous autres, qu'il suffit d'aller bêtement prendre la file, ici ou là, le plus près possible du guichet! Alors, où serait le mérite?
Détrompez-vous. N'est pas queuiste qui veut.
— Et c'est un bon métier, cela?
— Damej vous savez, je crois que celui de Rothschild est un peu plus agréable.
Il s'agit de rester sur ses jambes, ou, quand on est un truqueur, le derrière sur la pierre, pendant un temps assez long, qui cpmpte souvent une nuit blanche.
On mange ce c[u'on a pu appoi'ter, du pain, du cervelas. Les rupins ont un litron sous le bras. Les moins patients reculent quelquefois d'une bonne place pour une goidée qu'on leur laisse prendre à la négresse (bouteille). Des rangs sont changés aussi pour une pipe, quand on a épuisé sa vessie à tabac.
On se distrait comme on peut, en imitant les cris d'animaux, en montant des scies aux souscripteurs pour de bon. La nuit, on allume des lampions.
Et (juand ariive enfin le monsieur à qui l'on a
vendu sa place, ça rapporte tout de suite de cent sous à dix francs.
Et pourtant, si étrange que cela paraisse, il y a des gens qui vivent de ces petits profits. Non de la queue au milliard seulement, mais de la queue en général. Partout où la foule doit attendre, partout où les places sont au premier occupant, on trouve ces qiieiiistes. Toujours les mêmes, reconnaissables cà leur insouciance au milieu de la tlèvre des gens qui sont à la file une fois par hasard.
Eux, que ce soit à un guichet de banque, comme hier, ou sur le péristyle d'un théâtre les soirs de première, ou dans la haie sur le parcours d'un bel enterrement, ou devant l'Institut les jours de réception bruyante, ils sont invariablement gais, rieurs, et d'autant plus qu'on est plus énervé autour d'eux.
En effet, si Tattente est longue, si l'accès est difficile, les places seront plus chères, et, comme je l'ai entendu dire un jour à l'un de ces curieux gagne-petit :
— V*là le monde qui s'agace, chouette! Y aura gras pour les marchands de patience!