‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 8 sur 80 · IV — RÊVERIES BLANCHES · texte numérisé non relu

IV — RÊVERIES BLANCHES

On blague volontiers les bourgeois qui aiment à posséder un coin de jardin. C'est un cliché rebattu, de tourner en ridicule leur tonnelle chauve, leurs arbustes pareils à des manches de balais, leur gazon grand comme un tapis de billard hollandais, et leurs maigres plates-bandes qui font penser aux petits enclos fleuris d'une concession temporaire.

Je ne sais trop, en eff'et, quel plaisir peuvent trouver les bourgeois à ce bout de nature. Mais ce que je sais bien, c'est le charme merveilleux qu'y rencontrent les poètes, les rêveurs, les Imaginatifs, tous ceux dont l'esprit nomade est tou-

jours prêt à partir en voyage sur l'appel évocateur d'un tableau à peine entrevu.

C'est ainsi que là, devant un jardinet plein de neige, des paysages sans tîn m'apparaissent, des paysages où la blancheur prend toutes les formes et tous les aspects, des paysages féeriques, et que pourtant je vois réels.

Ces arbres, dont les branches sont des filigranes d'argent, je me perds dans l'inextricable fouillis de leurs arabesques embrouillées, enchevêtrées, en mille figures capricieuses, et j'y contemple un invraisemblable dessin géométrique, absolument étrange, avec ses lignes tracées dans tous les sens, à tous les plans, et toutes également blanches, et toutes se détachant quand même sur la blanche profondeur sans ombres.

Ces plantes, duvetées d'une ouate tremblante, dressent leurs tiges et leurs feuilles comme autant de plumes délicates, et font des panaches à la fois épais et fragiles, plus lourds que des pompons de laine, plus légers que des houppettes de coton, plus aériens que les fumées de plume qui s'envolent derrière la course affolée d'une autruche . *:.

Et par terre, ces mousses poudrées, ces gazons disparus, tout ce blanc d'une douceur infinie, n'est-ce pas une ineffable et miraculeuse fourrure, auprès de quoi l'hermine elle-même paraîtrait grise à l'œil et rude au toucher? N'est-ce pas un tapis fait exprès pour les pieds mignons de

Sylphes moins pesants que des bulles, de Sylphes valsants et tournants qui bondissent sur ce velours sans y laisser de trace ?

Car c'est bien eux et leurs sœurs les fées, que l'on voit ainsi mener une ronde sous forme de flocons, et l'on a beau regarder où ils tombent, où ils se posent comme des oiseaux, nulle part on ne peut distinguer leurs vestiges, sur ce parquet moelleux où la patte des oiseaux fait pourtant un grand trou en étoile.

Mais voici que cette pelouse, d'une blancheur unie, éveille des idées de désert sans limites. Là-bas, le mur disparaît, le mur qui bouchait l'horizon ; et à sa place surgit un horizon imaginé, lointain, comme au bout de steppes infranchissables et de solitudes immaculées.

Ce sont les plateaux de la haute Asie, sous un jour blafard, dans un décor presque polaire. C'est l'immensité blanche.

Et, dans cette immensité, tout petits, tout perdus, voici que s'avancent les Tartares, les peuples errants, les vieilles races touraniennes qui fuient le ciel inclément et partent à la, conquête des pays attiédis.

Ils vont, sans jamais s'arrêter, guidés par un instinct pareil à celui des oiseaux voyageurs.

Ils vont, mangeant la chasse tuée en marche, buvant le lait des juments.

Ils vont, sans enterrer les morts qui tombent en route.

Us vont, et ils clianlent.

Ainsi la pensée agile et vagabonde évoque des paysages féeriques, et pourtant réels, des dessins d'invraisemblable géométrie, des panaches de plumes merveilleuses, des tapis de velours et de fourrures chimériques, des ballets de Sylphes, et les grandes et mystérieuses migrations des Nomades caravanant à travers le désert; et tout cela elle l'évoque, tandis que les regards sont fixés sur un simple petit jardinet de bourgeois, sur un jardinet plus petit qu'un salon de banquier, mais sur un jardinet qu'emplit et illumine la grande Neige.

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