CHAPITRE IX
Le petit Michel, dès les premiers froids, tomba sérieusement malade. Il avait toujours été de complexion délicate. Un refroidissement lui valut une bronchite qui se prolongea et s'aggrava. Robert se décida à appeler de Paris le célèbre docteur Rouvier, qui Pavait soigné lors de sa méningite. Suzanne revit les mêmes scènes de consultation qui l'avaient bouleversée Pannée précédente.
Les deux médecins s'enfermèrent de nouveau pour délibérer, après avoir longuement examiné le petit malade. Rouvier
ouvrit enfin la porte qu'il referma sur Suzanne et sur Robert, et prit seul la parole, le docteur du village se faisant tout petit devant le maître de la science.
(( La vie de votre enfant, déclara-t-il, n'est pas immédiatement en danger.
Mais nous ne pouvons pas vous dissimuler qu'il a le poumon gauche légèrement déchiré par une lésion : un nouveau refroidissement peut lui être fatal. Nous vous conseillons de Tarracher à votre climat de Beauce, qui est si rude... Arcachon nous parait indiqué... la ville d'hiver... »
Suzanne éclata en sanglots : elle se rappelait le long calvaire des mères qu'elle connaissait et qui avaient cherché à prolonger la vie de leurs enfants poi-
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trinaires, en les conduisant de stations d'hiver en stations d'hiver.
Robert n'avait pas entendu. Il pria le docteur de répéter :
« Je disais, reprit Rouvier, en élevant la voix, qu'Arcachon nous paraît indiqué...
— Mais je suis retenu ici par mes affaires.
— Madame Flavier pourra partir seule; vous irez l'installer, et vous retournerez chercher au printemps votre fils guéri. »
Les médecins partis, Suzanne et Robert remontent dans la chambre de Michel. Il y fait chaud; le temps est gris, et la pluie tiède emplit de buée les carreaux.
Le petit malade a collé son nez contre la vitre et il regarde mourir derrière la forêt de Reversay la dernière lueur du
couchant. Il a la peau sèche ; et Suzanne en le serrant violemment dans ses bras, ne peut s'empêcher de sangloter.
(( Nous allons faire un joli voyage, mon petit chéri... »
Arcachon... la ville d'hiver... Une amie des Flavier, M""^ Campradon, dont le mari habite Bordeaux, et qu'une petite fille poitrinaire retient à Arcachon, a loué pour Suzanne une villa toute proche de la sienne. Robert est venu présider à l'installation. Le lendemain de l'arrivée, il fait un temps si tiède, et l'état de Michel s'est, depuis la visite de Rouvier, tellement amélioré, que Suzanne et Robert décident de lui faire faire une promenade sur la plage.
Même en cette arrière-saison, Arcachon n'a pas dépouillé son aspect de plage trop
fréquentée, un peu vulgaire. Des enfants passent, les mollets brunis, le couvrenuque au vent, chargés de filets. La rumeur assagie de la mer monte du bassin avec des relents de sel et de varech.
Et cette étendue d'eau calme, sillonnée de canots automobiles, de bateaux de plaisance, et de barques penchées sous l'effort du vent, semble une mer domestiquée, à Tusage des enfants et des malades.
Le petit Michel, fouetté par la brise, court d'émerveillement en émerveillement; car il n'a jamais vu la mer.
« Et dites, maman, qu'est-ce que c'est ces oiseaux qui se posent dans l'eau ?
— Ce sont des mouettes, mon chéri,
— Et ces gens qui ont des attrape-àpapillons sur l'épaule ?
— Ce sont des pêcheurs avec leurs filets. ))
Quelle que fut leur joie de voir la santé renaître chez leur fils, Robert et Suzanne cheminaient côte à côte sans se communiquer leurs impressions. Depuis la maladie de Michel, Robert s était davantage encore concentré en lui-même. Suzanne ne se sentait point le courage de faire les premières avances. Pour la moindre confidence, il eût fallu élever la voix, presque crier ; et elle avait pris l'habitude de ne dire à son mari, depuis qu'il était sourd, que des choses indifférentes. La surdité de Robert les laissait distants, leur interdisant de mêler leurs peines, de confondre leurs joies, et surtout de provoquer cette explication qui aurait fait éclater l'innocence de Suzanne.
Ils rentrèrent avec la fraîcheur du soir. Ils croisèrent d'abord les derniers baigneurs de la saison, des bourgeois bordelais en vacances tardives, heureux, dans leurs espadrilles et leurs vêtements flottants, d'échapper à leurs habitudes de ville, à leurs bureaux et à leurs affaires. Puis les passants devinrent plus rares.
Ils entrèrent avec le soir dans la ville d'hiver, ouatée de silence, endormie dans ses arbres verts et ses arbousiers, traversée de ses grandes allées de sable fin. Leurs pas eux-mêmes étaient étouffés par les aiguilles des pins qui jonchaient le sol. Que de tristesses éparses ils sentaient flotter autour d'eux ! que de longs espoirs, que déchireraient subitement une quinte de toux !
L'âme serrée, ils rentrèrent dans leur
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villa louée, avec cette impression d'isolement que les gens qui ont longtemps vécu chez eux éprouvent chez les autres.
Les jours suivants furent plus favorables. L'état de Michel s'améliora à tel point que Robert voulut tenter de conduire son fils à Lourdes. Suzanne redoutait la fatigue d'un semblable voyage. Mais Robert, qui avait retrouvé l'esprit de la foi, insista pour mener Michel aux pieds de la Vierge miraculeuse. Ils évitèrent à Lourdes la cohue des grands pèlerinages, et toute cette exhibition^ si inutile et si scandaleuse pour certaines âmes, de la piété extérieure. Il n'y avait à la grotte qu'un petit groupe de paysans irlandais, égrenant ensemble leurs chapelets, tendant vers Marie leurs regards bleus et
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leurs âmes endolories de paysans persécutés.
Robert et Suzanne mêlèrent leurs prières à la prière de ces hommes simples. Robert tenait Michel contre lui et il clamait vers le ciel sa misère et son désir. Dans ce beau décor, enlaidi comme à plaisir par les constructions et les ornements religieux du siècle, il sentait son âme s'enfler au souffle de la Foi. Il lui semblait que la Vierge allait cicatriser le poumon de Michel, verser dans ses veines un sang nouveau, allumer à ses joues d'éclatantes couleurs. Du même coup, elle lui rendrait l'âme de Suzanne, en la rapprochant de lui. Et Robert offrait à Dieu sa surdité d'un cœur léger pourvu que sa prière fût exaucée.
Rappelé par Hirner pour ses affaires, il
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accompagna sa femme et son fils jusqu'à Arcachon, et revint à Guerneville par le rapide. Suzanne, à peine abandonnée à elle-même dans le grand silence d'Arcachon, troublé seulement par le murmure lointain de la mer, et par le sifflement du vent dans les pins, se sentit tout-àcoup étreinte par son isolement. Elle se rapprocha de M""*" Gampradon qu'elle avait connue autrefois, dans une retraite faite au couvent, du temps qu'elle était jeune fdle.
Leur pareille angoisse de mère resserra vite leur amitié.
(( Vous pouvez sauver votre fils, disait la jeune femme ; moi, je n'ai plus d'espoir : ma fdle est au troisième degré! »
La petite Gampradon toussait et était contagieuse. Il était interdit à Suzanne de
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la voir. Aux descriptions de sa mère elle entrevoyait une petite fille au visage exsangue, aux pommettes rouges, désagréable, irritée contre son mal, ne voulant pas mourir.
C'était à l'heure où leurs enfants dormaient, entre midi et trois heures, que les amies pouvaient se voir. Elles s'asseyaient sur un banc de la promenade, abrité par les pins, et se racontaient leur vie tout entière. Une fois, elle décidèrent d'aller ensemble jusqu'au cap Ferret, au bord de l'Océan. Elles traversèrent le bassin sur un bateau de service, distraites par cette mer en réduction, si calme et pourtant si animée, avec ses mille canots et ses petites vagues. Quand elles furent en face de l'immensité, tout de suite elles furent empoignées par le contraste.
L'Océan semblait rouler ses eaux le long de Tîle, comme un fleuve immense qui aurait rompu ses digues . La mer agitée avait les reflets plombés des eaux profondes. Au large, un seul navire.
Tout semblait coalisé contre lui : et l'océan mouvant qui le balottait, et le ciel gris, terreux, livide, et le vent sinistre. Et doucement il continuait sa promenade autour du monde.
Les deux amies se racontaient leur histoire. Suzanne en vint aux confidences les plus précises :
« Ma pauvre amie, je ne suis pas heureuse. Il n'y a entre mon mari et moi aucune véritable intimité.
— Vous trompe-t-il ?
— Je suis sûre que non. Ce qui m'afflige, c'est que je ne suis même plus jalouse
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de la jeune fîUe qu'il m'a préférée autrefois. Je n'ai rien à reprocher à Robert. Mais nous ne sentons pas de même ; nous ne pensons pas de même; nous sommes très loin l'un de l'autre ; l'indifférence s'est glissée peu à peu entre nous. Je vous ai raconté la nuit tragique qui entraîna sa surdité. Je suis sûre qu'il me croit coupable, et mon orgueil m'empêche de me disculper à ses yeux. »
M™' Campradon était une femme vaillante, qui ne comprenait pas cet état d'âme.
« Qu'on me rende la santé de ma petite Thérèse et je ne demanderai rien d'autre ! Et pourtant combien ma vie est plus dure que la vôtre I Mon mari est ingénieur dans une usine de construction de camions à Bordeaux* Il me revient le
soir seulement pour dîner, harassé, nerveux, l'esprit plein de chiffres et de devis. Vous vous plaignez d'être distante de votre mari. Avez-vous tout fait pour vous rapprocher de lui?
— Autrefois oui; maintenant je ne peux plus.
— Il faut essayer ; c'est votre devoir. » Assises sur un rocher, elles songeaient
chacune à leur ménage. Suzanne, les yeux perdus à l'horizon devant cette immensité qui lui rappelait la Beauce, revoyait sa vie, et un amer regret lui montait au cœur.
Elle pensait tout haut à son enfance austère, qui s'était terminée, si naturellement, par un mariage excellent :
« Après les quelques mois de vie de garnison, les meilleurs de ma vie, disait-
elle, avec quelle bonne volonté je suis descendue au bras de mon mari à la gare de Guerneville ! Je vois encore le décor de mon arrivée : la plaine sans fin, le clair soleil d'automne, les moutons qui rentraient à la ferme en bêlant...
(( Quelle foi dans le bonheur gonflait ce soir-là mon cœur, et quelles déceptions m'attendaient dans le vieux château où j'entrais en souriant ! Je ne demandais qu'à aimer Robert... Il s'est éloigné de moi. Je ne puis m'empècher de conserver contre lui un fond de rancune... Et pourtant n'ai-je pas moi-même été coupable ?... Mais non, c'est la destinée seule qu'il faut accuser. »
Regardant une dernière fois TOcéan, avant de repartir elle murmura, les dents serrées : ce La vie est à base d'amertume. . . »
Pendant qu'elle était au cap Ferret, Michel avait profité d'une absence de sa bonne pour se rendre, malgré le mauvais temps, sur la terrasse de la villa, afin de voir la mer. Il était resté là, pensif, une demi-heure, en grelottant. Suzanne ne le sut jamais ; mais trois jours après, une forte fièvre s'étant déclarée, elle rappela son mari par un télégramme.
Lorsqu'il arriva, Michel était perdu.
Tout prostré qu'il était, il reconnut pourtant son père et il lui dit : « Papa, quand je serai grand nous irons tuer les lapins du Bois -Brûlé avec Baconnier. » Il mourut en faisant ce rêve enfantin d'avenir.
L'enterrement se fit à Arcachon, enterrement honteux des villes d'eaux, qui se font à la dérobée pour ne pas impres-
sionner les malades et ne pas nuire à la renommée du climat. Le corps fut ramené à Guerneville. Bien peu des jeunes gens et des jeunes filles qui meurent là-bas, loin des leurs, sous un ciel d'emprunt, dorment dans le petit cimetière qui domine la mer et la ville d'hiver.