CHAPITRE III
Robert a choisi octobre pour s'installer à Guerneville, parce quHl a voulu parcourir le cycle entier des travaux agricoles avant de faire valoir pour son compte la ferme de Bissey. Cette année-là, comme la minoterie dont il doit s'occuper n'est pas encore fondée, toute sa tâche se réduit à terminer son installation à Guerneville, à faire quelques visites à ses voisins, et à suivre jour par jour le mystérieux travail de la terre qui commence aux labours, pour finir à la moisson.
Les premiers mois se passèrent très vite, dans l'enchantement de l'indépendance reconquise, et dans le charme delà nouveauté.
La poésie de la saison des semailles allait à son âme mélancolique. Sans doute la forêt est belle quand elle allume ses ors et ses rouges au soleil de novembre, quand elle révèle les beautés, invisibles en été, des feuillages de ses sommets.
Mais comme la plaine se fait touchante et familière en automne ! Les laboureurs l'animent de leurs chants ; les fils de la Vierge flottent dans Fair calme, et la troupe bigarrée des pigeons pillards s'abat sur les champs frais ensemencés.
La montagne estlointaine, inaccessible, austère, remplie d'ombre dès que décline le soleil. La plaine est là, à portée des
pas, facile à prendre, sans mystère, parsemée de villages qui, dès quatre heures, s'allument de leurs feux pour la longue veillée. Tout le jour le ciel reste gris ; vers le soir seulement le couchant se teinte d'une lueur rouge, comme si le soleil voulait rappeler, avant son départ, qu'il était là.
Toutes ces heures magiques Robert et Suzanne les goûtaient infiniment, parce que leur sensibilité de campagnards n'était pas encore émoussée. D'ailleurs les journées étaient courtes et remplies par les mille détails de Tinstallation.
Noël vint, et fut une déception. Au lieu de la neige traditionnelle, la pluie tombait sur les chemins détrempés. Au lieu des cortèges de paysans, se rendant en sabots, falots en tête, à la messe de
minuit, Robert et Suzanne croisèrent seulement quelques dévotes sur le chemin de la petite église . Car l'indifférence religieuse sommeille dans le cœur des Beaucerons.
Le jour de l'an les vit à Paris, dans le petit hôtel de M. Dumas. Ils arrivèrent avec de longues listes de commissions, coururent chez les marchands de meubles, et, le soir, se gorgèrent de théâtre, comme les provinciaux ont l'habitude de le faire, pour prendre de Paris, quand ils s'y rendent, le plus possible.
M. Dumas de Ponteau était un vieillard soigné, égoïste, qui tenait à ses habitudes d'élégance. On le voyait au Cercle, au vernissage des Salons, aux répétitions générales, le monocle à l'œil, la jaquette impeccable. Il avait été célèbre pour ses bonnes fortunes, et il parlait de toutes
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les femmes avec une émotion respectueuse. Il aimait à raconter les souvenirs de son amitié pour René Flavier, et chantait à Suzanne les louanges de celle qui Tavait soigné avec tant de dévouement : (( Si vous l'aviez connue ! quelle délicieuse amie c'était, et comme elle vous aurait appréciée! »
Néanmoins Robert et Suzanne s'aperçurent au bout de quelques jours que les sa^crifices que leur séjour imposait à M. Dumas étaient à leur limite. Pour ne pas gêner plus longtemps ses habitudes, ils décidèrent de regagner Guerneville.
Us profitèrent alors des rares belles journées que février leur réserva pour faire des visites aux environs. Robert avait commandé une automobile; mais elle ne devait lui être livrée qu'au prin-
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temps. C'est dans leur charrette anglaise de garnison qu'ils se rendirent d'abord chez les d'Apremont, qui vivaient toute l'année dans un château bas, inélégant, inconfortable, entouré de sauts-de-loups et de remparts.
C'était le seul ménage simple qu'ils pussent voir dans un rayon de vingt kilomètres autour d'eux. La Beauce n'est pas un pays de villégiature; elle n'attire pas; on ne l'habite jamais complètement, et Ton n'y vient que pour les tirés de perdreaux, en automne. Alors, c'est la vie de château moderne, avec son faste, dépourvue de cette cordiale gaité qui accompagnait autrefois les amusements simples. Le comte et la comtesse d'Angély, qui habitent le magnifique château de Rorémont, sont les chefs incontestés de
ces oisifs élégants, lancés dans la surenchère du luxe et les réceptions à effet. Ils sont là presque toute Tannée, et s^appliquent à donner à leur maison une réputation dejoyeux entrain. Ils accueillent les Flavier avec enthousiasme, escomptant en eux de nouveaux compagnons de plaisir.
c( J'espère bien que vous n'allez pas vous terrer à Guerneville comme des loups, dit M"^^ d'Angély, et qu'on va vous voir au tennis des Ghampignoles et au golf de Rorselles.
— Nous irons certainement quelquefois, si nous y sommes invités.
— J'en fais mon affaire », répond M"^^ d'Angély, qui est très heureuse de patronner les nouveaux arrivants.
C'est une femme agitée, toujours en quête de distractions, légère par entraîne-
ment et par principe et non pas par goût. Sur son compte circulent certaines histoires scandaleuses dont elle s'affligerait si elles étaient exactes. Gomme elles sont fausses et qu'elle est très fidèle à son mari, elle ne fait rien pour les arrêter.
M. d'Angély est un lourd gentilhomme chasseur, très courtois, et doué de cette distinction vraiment aristocratique qui n'est guère que l'art d'être impertinent à propos. Il accapare tout de suite Robert Flavier pour lui parler de ses affaires.
« Imaginez-vous, lui dit-il, qu'un de mes fermiers vient de m'écrire pour me demander de lui avancer les sommes nécessaires à la construction de maisons ouvrières autour de ma ferme. Il prétend que c'est pour lui le seul moyen de retenir ses ouvriers, son vacher et son berger.
Il me propose de me payer les intérêts à cinq pour cent. Cette combinaison me paraît très dangereuse. Depuis que le monde existe, les vachers ont couché dans l'étable, et ma foi, n'ont pas eu de maisons bourgeoises...
— Cependant, hasarde Robert, sans conviction, la vie d'un ouvrier de ferme n'est guère normale. Ne vivant ni avec sa femme, ni avec ses enfants, il ne peut être qu'un célibataire ou un mauvais mari.
— Cher Monsieur, je vois que votre jeunesse est imprégnée d'idées humanitaires, comme toute la jeunesse actuelle. Les faits sont plus brutaux que les rêveries. En admettant que mon fermier puisse me verser cinq pour cent de mes avances, ce qui est douteux, la plus-value de ma ferme ne serait pas proportionnelle à l'avance
que j'aurais consentie. Si je viens à la vendre, elle ne vaudra pas mille francs de plus parce qu'elle contiendra des maisons ouvrières. »
Et sur ces mots il emmène Robert dans la salle à manger monumentale, où le thé est servi.
En revenant chez eux, Suzanne et Robert, dans la petite charrette anglaise, échangent leurs impressions :
(( Penses-tu retourner souvent à Rorémont? demande Suzanne.
~~ Certainement, c'est une maison joyeuse qui nous empêchera de devenir trop moroses et nous conservera élégants et distingués. M. et M"' d'Angély ont été si aimables !...
— Sans doute, et je leur en sais beaucoup de gré. Mais leur fréquentation est-
elle indispensable ? Ne risquons-nous pas de perdre à leur contact plus que nous ne gagnerons... »
Robert ne comprend pas cette austérité. L'idée que sa femme pourrait devenir frivole le fait sourire. Il la sait si sage... trop sage.
Après les visites des voisins, il fallut entrer en contact avec les gens du village. De longue date, Robert connaissait le curé, Fabbé Froity, excellent gardien du dogme, médiocre apôtre, intransigeant et inactif. Il avait un visage taillé à coups de serpe, un grand nez droit et des cheveux raides.
Ses paroissiens lui laissaient, hélas !
des loisirs, qu'il employait à soigner ses abeilles.
Robert constatait que, depuis le temps
de sa jeunesse, on avait changé les paysans de Guerneville. Vingt ans de démocratie en avaient fait des primaires orgueilleux, très fiers de leur savoir, très conscients de leurs droits, et très jaloux de toutes les supériorités.
Pourtant cette race beauceronne avait d'excellentes vertus naturelles : elle était travailleuse jusqu'à la limite de ses forces, amoureuse de sa terre, relativement sobre, et constante dans ses affections. Très méfiante, elle ne se livrait qu'à la longue, mais une fois qu'elle avait donné sa confiance, elle ne la reprenait plus.
Robert s'amusait à démêler tous ces caractères, en dilettante pour qui le spectacle de la vie est la meilleure joie.
Il connaissait déjà presque tous les hommes qui habitaient Guerneville et
les hameaux : Centrât, le gros fermier, qui, avec Levassor, était le plus riche du pays, Gôache, le marchand de bestiaux alcoolique, qui battait sa femme, Leroy, Tépicier, le seul qui fréquentât l'église et qui eût vraiment la foi, et toute la masse des paysans, types pareils, aux cheveux plats, aux oreilles grossièrement ourlées et garnies de poils, au visage glabre.
Il n'y avait dans leur existence qu'un seul but : gagner ; et certes cette préoccupation était excusable chez des gens qui avaient la vie si dure. Deux forces se disputaient leur âme et leur bulletin de vote : le matérialisme d'un côté, qui flattait leurs appétits, qui augmentait leur bien-être, et d'autre part la vieille doctrine catholique, adaptée aux besoins présents.
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Il y avait une infinité d'autres petites forces, mais toutes, dans leur essence, se ramenaient à celles-là.
Robert se promettait d'assister, sans y prendre part, à cette lutte héroïque. Il voyait se dessiner le mouvement tournant des catholiques, qui, s'appliquant aux œuvres sociales, essayaient d'enlever à leurs ennemis le bénéfice de Taugmentation du bien-être. Mais il croyait que la victoire resterait à ce que le paysan appelait « les idées du jour » : elles auraient toujours la supériorité de la surenchère sur le catholicisme. Les hommes vivraient dans la satisfaction de leurs instincts naturels, avec, pour limites, les règles de morale élémentaire sanctionnées par les lois. Et Robert ne s'attristait point outre mesure de cet état
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de choses : « La terre continuera à tourner, se disait-il, et le catholicisme ira rejoindre, dans les musées rétrospectifs de rhistoire, les religions des Grecs et des Assyriens. »
Robert et Suzanne furent bientôt entrés, en saisissant un prétexte, dans toutes les maisons du village; car Suzanne désirait connaître tout le monde.
L'une des dernières maisons qu'ils visitèrent fut celle des François.
(( C'est la seule, avait dit Robert à sa femme, qui soit digne d'être observée. Le chef de famille, Jean François, est un enfant trouvé. J'ai toujours supposé qu'il était le fils d'un grand seigneur, tant sont frappantes, chez ce braconnier et cet ivrogne, la noblesse de l'attitude et l'élégance du visage. »
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Jean François pria, d'un geste noble, les châtelains de s'asseoir.
(( Je suis très honoré de votre visite, Monsieur Robert, dit-il, et aussi que votre dame se soit dérangée. On m'avait bien dit dans le pays que vous n'aviez pas mal choisi. »
Veuf, il vivait avec sa fille, qui n'avait pas brillante réputation. On prêtait à Louise plusieurs amants et le hardi regard de ses yeux en amande, les bandeaux de cheveux qui cachaient son front, ses parfums violents et ses robes provocantes ne permettaient guère de croire à sa vertu. Suzanne surmonta son impression d'antipathie pour lui dire quelques mots bienveillants. Sait-on jamais où peut porter une bonne parole ? Mais elle quitta bientôt cette maison pour continuer
sa tournée de visites dans le village.
Cette distraction elle-même s'épuisa vite, et Robert et Suzanne s'enfermèrent au château.
La pluie avait pris possession de la plaine, noyant ses lointains dans la brume grise, descendant en filets serrés sur les bois impassibles et sur les champs résignés.
Robert passait presque toutes ses journées avec sa femme dans le Pavillon aux livres. Qu'aurait-il fait dans les champs, où les travaux de la terre étaient suspendus par le mauvais temps ?
Suzanne et lui s'aperçurent alors que dans la vie qu'ils avaie-nt choisie, ils allaient être tout l'un pour l'autre.
Cette constatation n'effraya pas Suzanne. Elle avait été élevée en province.
par une tante, morte depuis deux ans, dont la grande terreur avait été que sa nièce, en sa qualité de fille unique devint égoïste. Lorsque Suzanne disait : « Je m'ennuie », M"^ d'Aigier lui répondait : (( Ne t'occupe donc pas tant de toimême ». Elle avait ainsi développé son caractère, mais elle n'avait pas songé à orner son esprit.
Aussi Suzanne ne rêvait-elle jamais, ne concevant la vie que dans ses réalités précises, dans les devoirs et dans les joies de la famille . Avoir son mari constamment près d'elle, avoir des enfants à soigner, et une grande maison à diriger, avec les accessoires de la bassecour et du potager, n'était-ce point tout ce qu'il fallait pour être heureuse ?
Robert au contraire, plus tourmenté,
plus exigent, cherchait dans la vie les grandes émotions de la passion et les secousses de l'ambition. Ce fut bien vite pour lui une déception de ne point rencontrer dans sa femme le même goût des choses de l'esprit qui le dominait.
Il avait décidé de former Suzanne à sa guise, et de faire de son esprit le temple idéal de tout ce qu'il avait lu de plus parfait, de tout ce que son imagination rêvait de plus beau.
Expérience dangereuse, qui risquait d'entraver pour toujours le développement naturel d'une âme simple, pour la compliquer et la fausser comme à plaisir!
Bien vite d'ailleurs Robert éprouva dans cette tâche une amère désillusion.
Suzanne semblait ne point comprendre son désir. Voici même qu'elle taxait de
chimère tout ce qui n'était point la vie réelle ; et les ambitions artistiques de son mari lui semblaient étrangères et même un peu dignes de pitié.
(( Pourquoi ne lis-tu pas davantage ?
lui demandait Robert.
— Mon pauvre ami, comment aurais-je le temps de lire, avec cette grande maison à installer, mes domestiques à former, mes visites à faire aux gens du village ? »
Robert aurait moins souffert de ce désaccord, qui allait s'agrandissant, s'il avait conservé sa situation d'officier. Désencadré, dans cette solitude à deux qui est si dangereuse, il devait tout attendre de sa femme : elle lui tiendrait lieu d'ami, de camarade, de relations, de distractions.
C'était trop demander à la pauvre Su-
zanne, à cette jeune ame simple, droite, incapable de complication. Elle ne comprenait pas ce que son mari voulait d'elle ; quand elle le voyait triste, elle se reprochait de ne pas lui faire la maison assez confortable, la cuisine assez bonne, le nid assez chaud. Et ce n'était point cela dont il souffrait.
Cependant, comme il semblait lui en vouloir de ne pas s'intéresser assez aux choses de l'esprit, une après-midi qu'il était à la chasse, elle se rendit au Pavillon aux livres, et, pour lui faire plaisir, elle se mit à résumer le Rouge et le Noir, dont il lui avait vanté la valeur. 'M
Son travail ne fut qu'une réfutation un peu puérile de l'anti-cléricalisme de Stendhal.
Ce jour là, Robert était précisément
dans une de ces dispositions maladives dont il avait hérité de son père. Pour chasser sa tristesse, il avait décidé de parcourir tout le domaine le fusil sur l'épaule.
Lorsqu'il revint, las d'avoir inutilement poursuivi dans les terres molles une compagnie de perdreaux, Suzanne entendit le bruit de ses bottes sur les dalles du perron et se précipita dans ses bras. Son étreinte, et les lumières, et la douce chaleur de la maison étourdirent l'homme, qui revenait, fatigué, de la grande plaine humide. Il se sentit pénétré par la joie d'avoir un foyer. Il embrassa Suzanne, et après avoir quitté ses vêtements de chasse, il alla la rejoindre dans le Pavillon, où le thé était préparé.
Un feu joyeux illuminait les rayons
chargés de livres, les chaises de cuir sombre, la table en noyer massif et tout ce décor où il était si facile d'être heureux.
Mais Robert remarqua que sa femme avait un corsage qui lui allait mal, et que ses cheveux étaient en désordre. Il lui en fit l'observation :
« Pourquoi ne te soignes-tu pas davantage ? Il ne faut pas se négliger à la campagne ! »
Suzanne pensa que s'il l'avait vraiment aimée, il n'aurait pas remarqué ces petites négligences, qui ne lui étaient pas coutumières. Alors, dans une minute de découragement, dans la peur aussi d être ridicule avec son apologétique du christianisme, elle saisit le résumé qu'elle venait de faire et le lança dans la cheminée.
Robert demanda :
« Qu'est-ce que tu jettes donc ainsi dans le feu?
— Rien, dit-elle, des papiers inutiles. »
Mais le cœur gros, en reprenant sa broderie et tandis que Robert atteignait un livre, elle regarda se consumer la page qu'elle avait écrite. Et toute sa bonne volonté s'en allait avec la flamme...
Robert continua à lire jusqu'au dîner, et, bien qu'il eut eu cent fois la pensée de commenter à sa femme ce qu'il lisait, il ne le fit pas, se demandant s'il l'intéresserait.
Ce fut seulement le soir, comme chaque soir, que Robert s'avoua son injustice, et comprit son bonheur. Suzanne et lui gagnaient leur chambre après une courte soirée, en vrais campagnards, à
qui le grand air fait désirer le sommeil.
Lorsqu'il la tint dans ses bras, à demidévêtue, devant la cheminée où flambaient d'énormes bûches, l'amour le reprit tout entier. La flamme éclairait, comme une rampe, le lin menton, les lèvres fraîches, les yeux troublés de désirs de Suzanne. Et la gracieuse chambre Louis XV, s'illuminait comme un féerique décor d'amour, avec ses trumeaux copiés de Boucher, avec son lit contourné aux courtines à girandoles, aux draps blancs déjà entrouverts.
Ah ! le vent pouvait chasser la pluie contre les fenêtres, et, au dehors, la vie pouvait être remplie d'amertume ! Robert avait là, en cette chambre tiède, le secret du bonheur. Il tenait la coupe d'ivresse
et de magie, où il pouvait puiser la joie d'oublier, pour une minute, les chimériques chagrins de son cœur, et les révoltes de son esprit, et les regrets de son passé!
Mais le lendemain, la même scène se reproduisait; et, Robert, poussé par je ne sais quel mauvais génie, essayait encore d'ouvrir à Suzanne de nouveaux horizons artistiques.
— « Vous ne vous êtes pas ennuyée ce matin, lui demanda-t-il, pendant le déjeûner, reprenant ce « vous », qu'il avait, depuis Ghâteaudun, abandonné avec l'uniforme ?
— La vie ne serait pas drôle ici si je ne vous aimais pas, Robert. Mais je vous aime.
— Vous n'avez pas encore épuisé toutes
les distractions de Guerneville. Vous ne lisez pas, mon amie. »
Le soir du même jour, lorsqu'il fut de nouveau en tête-à-tête avec elle, dans le Pavillon aux livres, il ouvrit par hasard la Bible, chercha le Cantique des Cantiques et commença de lui lire le Chant passionné.
Elle écouta d'abord avec attention ; mais la poésie primitive, éternellement jeune du vieux livre, lui échappa; elle sourit aux comparaisons naturelles que charriaient les phrases du barde rustique, et le ton ému de Robert lui parut incompréhensible. Un ordre à donner à l'office la préoccupait. Elle finit par sonner, et lorsque le domestique se présenta, Robert, agacé, interrompit sa lecture qu'il refusa de reprendre.
Harcelée de la sorte, Suzanne se mit à lire.
Elle commença à négliger les soins du ménage pour se plonger dans les romans. Ils la captivaient au point qu'elle laissait passer l'heure de sa visite quotidienne à la petite église de Guerneville.
D'ailleurs Robert ne l'encourageait pas à la piété. Elle espaçait ses communions, et quand, dans le lit commun, elle voulait s'échapper de ses bras pour la messe matinale, il la retenait, en embrassant ses yeux, et en lui disant : « Ne te lève pas encore, je ne veux pas que tu m'abandonnes déjà... »
Suzanne avait rêvé d'épouser un mari qui fût, sur les questions religieuses, complètement d'accord avec elle. Ce qui la rassurait, c'était le respect admiratif
que Robert affichait pour le catholicisme. Elle savait aussi, parce qu'on le lui avait appris, que les hommes sont tous pareils, et qu'il nefautpas trop leur en demander. Mais le contact quotidien de ce dilettante ébranlait les bases de sa foi.
Si peu qu'elle eut lu, elle sentait que l'esprit de son mari était imprégné de la philosophie de Renan. Il disait, reprenant les paroles mêmes du célèbre écrivain, à la fois incrédules et respectueuses :
c( Qu'est-ce que Dieu pour Thumanité si ce n'est le résumé transcendant de ses besoins suprasensibles, la catégorie de l'idéal... »
« Oh Dieu I C'est lui qui est et tout le reste qui paraît être !... »
(( Pour la grande majorité des hommes
le culte établi n'est que la part d'idéal dans la vie humaine et à ce titre, il est souverainement respectable... ».
« Le paysan sans religion est la plus laide des brutes, ne portant plus le signe distinctif de l'humanité... »
Il aimait à citer une autre phrase du maître :
(( La réflexion est trop avancée, l'imagination trop refroidie pour permettre les superbes contre-bonsens. Rien ne fera revivre la poésie merveilleuse, devenue à jamais impossible ».
Il assimilait toutes les religions et semblait les aimer toutes d'un égal amour.
Et le scepticisme, aussi versé goutte à goutte, dans l'âme de Suzanne, finissait par pénétrer dans ce terrain vierge, où devait lever aussi bien la bonne et la
mauvaise semence. Sa foi était encore vivante; mais, parce qu'on tarissait la source qui alimentait sa sève, elle allait se dessécher peu à peu, pour tomber, comme une branche morte, un jour de grand vent, sous une bourrasque.
Le printemps arrivait, et Robert s'attristait de ne pas recevoir plus souvent la visite de ses anciens camarades. Mais de Régier, et Flandin, qui s'étaient aventurés une fois jusqu'à Guerneville, attendaient, pour une nouvelle visite, le retour des beaux jours. Les officiers possèdent la certitude d'être entourés, où qu'ils aillent, de charmants camarades et de bons amis.
Quand ils changent de garnison, ou qu'un compagnon les quitte, ils oublient vite.
Seul, Raoul d'Humery venait assidu-
ment toutes les semaines. Robert en était touché :
« C'est sur lui que je comptais le moins, disait-il à sa femme, et c'est lui qui me montre le plus d'affection. »
En réalité, Raoul venait à Guerneville surtout à cause de Suzanne. Il avait entrepris un siège en règle du cœur de la femme de son ami, et commençait ses travaux d'approche. Suzanne ne s'en doutait point ; le regard affectueux, la voix chaude du séducteur la caressaient sans qu'elle s'en effrayât. Elle se sentait un peu troublée devant lui, mais sa parfaite honnêteté la rendait incapable de soupçonner le danger et de se prémunir contre lui.