CHAPITRE V
Suzanne lisait. Peu entraînée à discipliner son esprit aux études sérieuses, elle délaissait les livres d'histoire et de philosophie. Elle ne dévorait que des romans, ce dont son mari lui savait peu degré.
A mesure que la saison s'avançait, Robert, plus occupé, restait absent plus longtemps. Juillet dardait Guerneville de rayons brûlants. Pour éviter la grosse chaleur, Robert commençait, dès quatre heures du matin, son inspection dans les champs, et réglait les détails délicats du
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départ de Levassor. Toutes ses aprèsmidis étaient occupées par la mise en place des machines de la minoterie.
Suzanne, énervée par l'attente du petit être qu'elle sentait déjà tressaillir dans ses entrailles, mais qui déformait à peine sa taille, allait choisir un livre dans le Pavillon, et l'emportait dans le parc pour le lire.
Elle ne pouvait décidément s'accoutumer à ce pays monotone, plat, sans verdure et sans eau. L'âme de ses grands horizons lui restait étrangère ; et l'enthousiasme qu'il provoquait chez son mari lui paraissait incompréhensible.
C'est que Robert l'avait connue enfant, cette plaine à qui le soleil prêtait la splendeur de ses jeux d'ombre et de lumière. Il l'aimait sous les grands
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nuages blancs chassés par le vent et galopant à travers le ciel bleu ; il l'aimait sous l'écrasante chaleur de juillet, jaunie par les épis mûrs ; il l'aimait sous la brume légère des matinées de gelée blanche ; il l'aimait aux labours ; il l'aimait aux moissons ; il l'aimait toute nue et habillée de ses trèfles écarlates et de ses moissons dorées.
Suzanne, elle^ avait vécu les vacances de son enfance dans un pays coupé de haies, à l'abri du vent, devant les eaux d'un calme étang, qui reflétaient sans imprévu les grands arbres du parc et les deux tours du petit château d'une cousine éloignée. Un horizon borné, peuplé de libellules et de martins-pêcheurs, un boqueteau plus joli à l'automne qu'au printemps, à cause de ses graines aux
tendres couleurs, peint en noir par l'hiver, en blanc par la neige, en vert par les premiers coups de pinceau du printemps, avaient été le seul champ de ses rêves d'enfant et déjeune fille.
Sa sensibilité ne vibrait pas, durant la canicule de cet été-là, devant la splendeur de la plaine immobile, endormie sous la chaleur de Thermidor, et comme recueillie avant l'apothéose de cette moisson tant attendue, qui allait venir avec ses chars branlants de gerbes blondes, avec ses faucheurs et ses glaneuses.
Pour ne pas s'ennuyer, Suzanne se réfugiait dans la lecture.
Daudet l'attira d'abord par sa psychologie facile et la souplesse de son talent. Le cœur de Suzanne se mit à battre successivement pour ces tristes héros dont
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un petit hasard insignifiant gâchait toute la vie. Elle s'intéressait au Petit Chose ; elle s'attristait des malchances de Jacques et des trahisons de ces pauvres fantoches que la vie balottait de déchéance en déchéance. Elle s'habituait à ne rencontrer chez aucun d'eux une vraie conscience.
Elle croyait enfin le « Roi en exil » arraché à sa vie de débauche. Mais voilà que, dans le compartiment du train qui devait le conduire à la tête de ses partisans, une femme montait en même temps que lui... et que le roi restait en route, abandonnant ses fidèles au carnage...
Elle entrait avec Risler chez la petite Delobelle, etl'écoutait causer doucement avec cette jeune infirme. Tout le bonheur
de Risler est là, dans l'aveu qu'il va lui faire de son amour. Il se rapproche de son fauteuil, et, tremblante du bonheur entrevu, la fille du tragédien raté suspend le travail de ses doigts... Toc, toc, une main gantée de blanc frappe à la porte. ]^me Proment entre en coup de vent :
(( La voiture est en bas », dit-elle; et elle reprend Risler. Et le soir la petite Delobelle, qui n'attend plus rien de la vie, va se jeter dans la Seine...
Et comme le soir tombait, sans amener de fraîcheur, sur les gazons desséchés du parc et les arbres languissants, Suzanne fermait son livre et restait assise, les yeux perdus dans le vide, en pensant à la petite Delobelle, et à Jacques le sacrifié, et au petit Chose égoïste, et à toutes ces histoires désenchantantes, qui détrui-
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saient peu à peu dans son cœur tous les principes d'énergie.
Après Daudet, elle se mit à lire les chefs-d'œuvre de Maupassant. Elle vécut des heures charmantes, les sens attiédis par les soleils du printemps, la chaleur odorante des salles de bal, le farniente des parties de canot et des promenades en voiture.
Et c'était encore la même médiocrité que dans Daudet, les mêmes personnages sans principes, sans caractère et sans profondeur, se laissant aller, comme des jeunes bêtes, au courant qui les emportait. Dieu lui-même, dont la recherche tient une si large part dans la vie des ATais hommes. Dieu restait inconnu d'eux, et comme inutile.
Après les œuvres de Maupassant, toutes
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les créations modernes défilèrent pêlemêle dans la tête de Suzanne, avec le Disciple, avec Madame Bovary, avec Julien Sorel, avec Salammbô la mystérieuse.
Cependant, toutes ces lectures ne faisaient pas d'elle une femme cultivée. Elle oubliait, au fur et à mesure qu'elle lisait ; et, pour tout profit, elle développait en elle ce sens du romanesque qui existe à l'état latent chez la plupart des femmes. Toute cette nourriture intellectuelle se convertissait chez elle en sentimentalisme. L'amour doré des romans lui faisait regretter son simple amour, et ce sentiment véritable qui n'est pas dans l'hystérique passion des amants, mais dans la mise en commun de la vie, en vue des devoirs de la famille. Elle, qui ne rêvait jamais, commençait à rêver et à s'ennuyer.
Ses pensées n'étaient point toutes favorables à Robert. Elle commençait à le juger, et constatant qu'il ne revenait plus guère chez lui que pour les repas, elle se demandait : « Pourquoi m'abandonne-t-il? » Autrefois, en le voyant s'écarter d'elle, elle se jugeait seule coupable, et ne songeait pas à l'accuser.
Aujourd'hui, certains petits traits d'égoïsme de son mari lui revenaient en mémoire, et surtout elle ne lui pardonnait pas le peu d'enthousiasme qu'il témoignait devant l'échéance, chaque jour plus proche, de la paternité.
Les mois succédaient aux mois, et la chaleur durait toujours. Pourquoi donc Robert abandonnait-il en effet sa femme aux suggestions de son esprit, impressionné par les premiers malaises de sa grossesse ?
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« Il me préfère Edith Mounier, se disaitelle avec amertume ! Quelle supériorité a-t-elle sur moi ? Elle est moins jolie que je ne le suis. Robert ne se laisse séduire que par l'esprit, et Edith a flatté ses goûts artistiques. De quel ton elle disait : Firenze ! l'autre soir; et comme Robert buvait ses paroles I Que de pose il y avait dans son attitude ! »
Les idées de Suzanne, durant ces longues journées torrides, dans l'accablement de fréquentes nausées, allaient s'assombrissant.
« Robert m'aime encore, pensait-elle ; mais de quel amour avilissant ! de celui qui ne repose que sur le lien fragile de de la chair I »
De tous, elle le savait, c'est le plus puissant, mais aussi c'est le moins dura-
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ble : il ne tient qu'au charme éphémère de la femme.
Robert, au contraire, retrouvait avec plus de joie son foyer quand il rentrait le soir. Sa complication maladive ne résistait pas à la vie pratique ; et son esprit, désormais employé, commençait à se dépeupler de ses chimères.
Il ne s'étonnait point de trouver Suzanne absorbée et de lui entendre parfois répondre à ses propos par un mot aigre. Il attribuait son impatience à son état et n'y pensait plus. Il se résignait à voir l'indifférence se glisser dans leurs rapports, à ne plus connaître que les étreintes sans amour, à ne plus désirer, quand il songeait à Suzanne, que le plaisir de la retrouver le soir. S'il fût resté officier, Suzanne aurait été environnée
d'amies, et, devant les obligations mondaines à remplir, son imagination n'aurait pas travaillé, vacante, comme à Guerneville. Robert le sentait confusément, et cherchait à distraire sa femme. Quand, par hasard, il avait une après-midi libre, il lui proposait de se rendre « au jour » de leurs voisins. Suzanne ne se faisait plus prier comme autrefois ; ces sorties étaient devenues peu à peu pour elle une occupation indispensable.
Le monde est si prenant ! On décide de ne lui donner que ce que Ton veut et de ne rien lui sacrifier de sérieux. C'est impossible. Il faut le fuir... ou le laisser
entrer en maître sous votre toit, s'installer à votre foyer, avec ses vanités, ses lâchetés, ses hypocrisies, ses sottises.
C'était presque toujours chez les d'An-
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gely que le ménage Flavier se rendait en automobile ; car Robert était presque sûr d'y retrouver tous ses anciens camarades.
Quelle maison joyeuse !
Robert se félicitait de voir sa femme s'y transformer, et se mettre en quelques instants au diapason de la gaieté. Elle n'avait plus cet air désorienté, un peu timide qui l'avait frappé lors de leur première visite à Rorémont.
(( C'est un miracle, pensait-il » ; et, dans ces moments-là, il aimait véritablement sa femme.
Un jour qu'ils arrivaient, en passant devant les communs, une grêle de marrons-dinde les accabla. Ils levèrent la tête, et, sur les toits, dans les greniers, ils aperçurent leurs amis qui jouaient à cache-cache, et qui avaient préparé cette
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farce pour les nouveaux arrivants .
Ils les rejoignirent aussitôt, et bientôt Raoul d'Humery et Suzanne furent chargés de garder le but ensemble. C'était un gros marronier, dont les branches pendaient jusqu'à terre. Suzanne tournait autour de l'arbre pour empêcher les joueurs d'approcher ; le lieutenant courait après eux, et, de temps en temps, il prenait la main de sa partenaire pour l'aider à courir aussi. Sa main s'attardait dans la sienne; et, quand ils s'arrêtaient, il la regardait de son beau regard affectueux et prolongé.
La partie finie, le maître de maison décida qu'il faisait trop chaud pour retourner au château, et fit apporter le goûter sur la pelouse. Les domestiques arrivèrent avec des plateaux chargés de
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sandwichs, de brioches et de bouteilles. D'Humery s'installa à côté de Suzanne, et lui versa de nombreuses rasades de cidre. Il tenait avec ses voisines et un lieutenant de ses amis des propos remplis de sous-entendus. Il faisait rire tout le monde, sauf Suzanne, qui s'en montra d'abord un peu gênée. Un moment elle se demanda si sa place était bien là, au milieu de cette société inutile ; mais, le cidre aidant, elle finit par faire sa partie dans ce concert de plaisanteries légères...
Les jours suivants elle fut hantée par les souvenirs de cette journée. L'éclat velouté des yeux du lieutenant d'Humery semblait flotter autour d'elle, et, confuse, elle cherchait à le chasser de sa mémoire.
Elle recommença ses lectures dans le Pavillon, et, pour se reposer des romans,
elle prit au hasard, un volume des ^55^/5 de Montaigne.
A peine l'avait-elle ouvert qu'une lettre s'en échappa, pour tomber sur le sol. Elle développa le feuillet jauni, couvert d'une belle écriture droite, qu'elle reconnut être celle de M""^ Flavier, cette belle-mère de Robert dont il lui avait si souvent parlé.
Elle lut, et d'étonnement ses yeux se dilatèrent, devant le secret qu'elle découvrait par hasard, et qui allait avoir sur sa vie une importance si considérable.
La lettre était adressée à M. Dumas de Ponteau :
Guerne ville, lOf novembre 1881.
« Je vous écris, mon ami, de ce Pavillon aux livres que vous aimez, où nous
avons vécu de si douces heures.. Notre paysage est toujours là par la fenêtre. La plaine est grise à Tinfîni ; mais tout làbas, par une petite échancrure entre les nuages, une lumière rouge filtre au couchant, et baigne le village de Reversay.
(( Tout le reste est dans l'ombre, dans la tristesse, dans l'hiver ; il n'y a qu'un point lumineux; mais comme il suffit à tout embellir!
(( C'est bien l'image de ma vie. Elle a été triste depuis mon enfance : votre seul amour Ta ensoleillée, mon ami.
(( Je me souviens du vide de mon cœur quand vous êtes venu à moi, pauvre jeune femme désespérée, et que vous avez vaincu mes remords.
(( Sotte que j'étais ! de vous résister, et de ne pas comprendre que dans le seul
bonheur je puiserais la force d'entourer de mes soins mon pauvre René, valétudinaire, chagrin, insupportable, exaspéré contre son mal. Je lui mentais; mais mentir à un malade pour lui faire du bien, est-ce donc si mal ? Est-ce bien notre rôle de traquer dans la vie le bonheur qui l'améliore ?
« En songeant à mes souvenirs, à nos souvenirs, je ne me pose même plus cette question : mon âme est dans la paix.
Oui, je les appelle, nos souvenirs, pour cette veillée d'hiver. Et tous ils accourent : nos premiers rendez-vous à Paris, dans notre petit appartement de la rue de Verneuil, nos rares sorties dans les environs de Paris, aux étangs de la Reine Blanche et dans la vallée de Ghevreuse, nos visites des églises et des musées
parisiens, et plus tard nos longs, nos délicieux tête-à-tête dans mon vieux Guerneville.
« Robert travaille à mes côtés, nerveux comme son père Tétait ; et pendant que je vous ai écrit, le soleil s'est enfoncé lentement dans la terre. La nuit descend pour préparer la fête de demain, la fête des Morts. J'irai dès le matin au cimetière pour orner de quelques chrysantèmes la tombe de René ; je ne demanderai pas pardon à ses cendres, car il ne m'en veut point, j'en suis sûre, d'avoir entretenu ses illusions, et de lui avoir fait croire que c'est lui qui me rendait heureuse. Toute la vie n'est-elle point là : ne pas s'éveiller de son rêve, ne pas ouvrir son âme à la lumière avant la mort ? »
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La lettre n'était pas terminée et s'arrêtait sur ces mots.
Lorsque Suzanne en eut achevé la lecture, ses pensées se pressèrent tumultueusement dans sa tète. Ainsi, elle en avait la preuve, celle qu'elle vénérait comme sa mère, que Robert mettait si haut dans son estime avait mené une existence de trahison et de mensonges î Elle chercha un instant à se persuader qu'elle s'était trompée, que cette lettre était d'une autre femme. Mais l'écriture ne laissait pas de doute : c'était bien Marie-Thérèse Flavier qui avait écrit ces lignes, et l'homme auquel elle les avait adressées était le parrain de Robert, M. Dumas de Ponteau.
Elle avait commis la suprême faute de l'adultère. Elle avait dissimulé toute sa
vie, et veuve déjà, à l'âge où les femmes les plus légères commencent à songer au tombeau, et à la grande affaire de la reddition de leurs comptes, pas une pensée de remords ne s'était glissée jusqu'à son âme. De la pitié, oui, elle en avait eu pour celui qu'elle avait si complètement trompé. Mais sa sérénité restait entière, toute pareille à celle de ce complice, qui apportait dans la trahison la même tranquille certitude de son bon droit que dans sa voltairienne incroyance religieuse.
Ce lamentable secret d'une existence que Suzanne avait cru pure, tant Robert lui en avait parlé avec piété, était confié à cette lettre à peine jaunie par le temps. M™® Flavier avait dû longuement la chercher, l'ayant sans doute égarée dans ce volume, après l'avoir écrite. Peut-être
avait-elle songé aux conséquences de la perte de ces quatre pages dans l'avenir ; et problement son sommeil en avait été troublé quelques nuits. Mais quelle eut été son angoisse si elle avait pu deviner qu'un jour la femme de Robert découvrirait le fatal papier, si elle avait pu prévoir le trouble que celle-ci en ressentirait !
Le jour était mort peu à peu dans le pavillon. La plaine, par la fenêtre, s'alourdissait des ombres du soir. Suzanne restait là, accablée par sa découverte imprévue, tremblante devant l'avenir.
Cette vertu qu'elle croyait tenir des générations précédentes, n'était-ce donc qu'une illusion? Et les romans, dans lesquels elle s'était plu à ne reconnaître que les charmes de la fiction, étaient donc puisés dans la vie réelle?
Il y avait des femmes qui, pratiquant l'adultère, vivaient et mouraient heureuses ? Et ce c( droit au bonheur » qu'elle avait entendu revendiquer si souvent par M. Dumas, et pour cause, c'était donc autre chose qu'un vain mot et un sophisme ?
Le regard de Raoul d'Humery lui revint à cet intant même, obsédant comme une tentation, qu'elle chassa, pour ne plus penser qu'aux suites de sa découverte.
Quel mystère écrasant pour la femme de Robert! Qu'allait-elle lui dire? Lui révéler son secret, c'était lui faire maudire la mémoire de sa belle-mère, détruire en lui sa plus chère foi, le brouiller à tout jamais avec M. Dumas.
Elle décida sur-le-champ de tout lui taire.
Mais un secret si pesant n'est point
fait pour faciliter les rapports entre deux époux. Si l'un d'eux garde à part lui tout un domaine réservé de ses pensées, où l'autre n'ait point le droit de s'introduire, toute vraie confiance finit bientôt par disparaître.
Chaque fois que Robert parlerait de sa mère ou de son tuteur, il verrait le visage de Suzanne se fermer. Il l'accuserait d'indifférence pour les siens, et il lui en voudrait.
A mesure qu'approchait la moisson et qu'augmentait la chaleur du soleil, Robert était de plus en plus accablé de travail. Il fallait que dans quelques semaines la minoterie fût prête à marcher, et l'essai des machines révélait qu'elles n'étaient pas encore au point. L'heure était venue d'embaucher les ouvriers et les deux
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comptables. Cette question des comptables était très importante : tout le sort de la minoterie y était lié. Les deux associés se décidèrent à s'adjoindre un ancien sous-officier, Guichard, que Robert avait eu sous ses ordres, qui lui avait servi de fourrier, et dont il avait pu apprécier l'ordre et les écritures.
En même temps il avait à faire les expertises du cheptel de Levassor. Le fermier de Bissey affichait des prétentions exorbitantes, et Robert était obligé de les discuter pied à pied.
Ni son éducation, ni son passage dans l'armée ne le prédisposaient aux tracas des affaires. Les difficultés qui surgissaient énervaient cet homme, habitué jusque-là au travail régulier, sans imprévu, de la vie d'officier.
S'il avait été parfaitement heureux dans sa vie sentimentale, il aurait supporté plus facilement ses ennuis. Mais sans qu'il le voulût, une comparaison constante s'établissait dans son esprit entre Edith et Suzanne. Il reprochait à sa femme de ne pas s'intéresser aux choses de l'esprit, de ne pas rechercher sa propre pensée, de rester indifférente à la joute des idées. Il se refusait à rendre justice à sa compagne, pourtant toute prête à s'oublier elle-même et à agir, pour peu qu'elle eût été soutenue et encouragée.
Dans ses heures de lucidité il se rendait compte que toujours l'esprit artistique est au détriment du caractère. Il se demandait alors si les sentiments qu'il éprouvait pour Edith ne provenaient pas de ce qu'elle représentait pour lui le
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changement^ et l'amour irrégulier, si séduisant, de ses lectures.
Lorsqu'il n'avait eu qu'un mot à dire pour l'épouser, il ne Tavait pas prononcé. Maintenant qu'elle était au loin, impossible, il la parait de tous les attraits du mystère. Et l'inconnu, pour cette âme tourmentée, contenait toutes les beautés, toutes les émotions, toutes les joies que la vie réelle est impuissante à donner.
Il se persuadait qu'il était malheureux, et se trouvait privé de ce soutien indispensable qu'est la confiance en soi-même et la foi en son étoile. Il ne croyait plus au succès de la minoterie.
(( Je ne suis pas taillé, pensait-il, pour la vie des affaires. Jamais je ne mènerai à bien la tâche que j'ai entreprise... J'aurais dû rester officier. »
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Cette peur de l'avenir le rendait plus injuste. Jamais sa femme ne lui avait paru si distante. Il la voyait chaque jour plus légère, et avec une clairvoyance quasicriminelle, il se disait :
(( Je ne l'aime plus. Jamais nous ne nous comprendrons. Je suis tout seul. »
Ces mauvaises pensées envahissaient son âme par à-coups, comme par rafales. Elles n'étaient point sans intermittence. Il s'étonnait, durant des semaines entières, de ne plus souffrir. Il se croyait guéri. Mais voila qu'un détail, qu'une phrase plus sotte de Suzanne faisaient renaître ses souffrances. Et il en serait toujours ainsi, jusqu'au jour où la vie l'aurait détaché de tout...
Le lendemain du jour où Suzanne a découvert la fatale lettre, Robert s'est
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levé de très bonne heure et a été, toute la matinée, écrasé de travail. Après le déjeuner, où il a été frappé de la pâleur et du mutisme de sa femme, il traverse les champs, pour donner des ordres à la ferme. Le soleil tape. Des mouches invisibles bourdonnent, essaim échappé, dans les hauteurs. Une acre senteur de chênes et d'ormes chauffés par le soleil monte des taillis. Vaincu par la chaleur, Robert entre dans le bois pour se reposer. A peine couché dans les herbes, ses yeux s'appesantissent... Ildort... Mais la minute approche où quelque bruit insolite, cri d'un épervier rasant le bois, rouleau passant sur la route, va interrompre son sommeil. Il se réveillera, et il retournera dans Tagitation de la vie, dans les tracas, dans la douleur. Un souffle plus vif de la
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brise cruelle vient fouetter son visage. Il ouvre les yeux. Il voit le grand soleil qui dore la campagne. 11 écoute un oiseau solitaire qui chante sur un ormeau. A peine a-t-il repris conscience du présent que tout à coup une fanfare de cavalerie déchire Tair brûlant : Robert, debout, voit défiler, par une brèche du bois, sur la route proche, un peloton de chasseurs, attardé par une manœuvre lointaine, conduit par un maréchal des logis.
Sa vie ancienne lui revient en mémoire. Il se souvient de retours pareils, et de toutes ses joies militaires. Il pense à la solitude qui l'enveloppe, à ses camarades qui vont déjeuner ensemble, heureux de ne plus avoir à penser à rien jusqu'au soir ; et un amer regret lui monte au cœur.
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Il reprend le chemin de Guerneville.
En passant devant la maison du jardinier, il s'arrête. Baconnier a offert à boire aux soldats qui passaient, et il a bu avec eux. A présent qu'il sont partis, rouge de colère, un bâton à la main, il hurle les commandements de l'école à pied.
Et sa femme et sa fille, terrorisées font Texercice.