‹ le pavillon aux livresChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les années ont passé sur le coin du monde où vivent les Flavier. Les saisons ont succédé aux saisons. Alternativement la plaine s'est enflée, puis dégarnie de ses récoltes, qui sont comme la palpitation même de la terre. Les taillis de Guerneville ont revu les étés lourds et les froids hivers. Six fois le printemps a fait sourdre du sol sa moisson de fleurs des champs : bleuets, coquelicots, ravenelles, sauves, œillets sauvages, pieds-d'alouette vivaces ; et six fois les fleurs des champs se sont fanées.

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Le village de Guerneville s'est accru.

La prospérité de sa minoterie a presque doublé son importance. Des charrettes remplies de grains entrent jour et nuit dans la cour, s'encombrent, et se poudrent de farine. Et les commerçants et les paysans bénéficient de ce va-et-vient.

Le moulin de la Croix-Brisée s'est arrêté, ruiné pour toujours. Ses bras immobiles dessinent sur le ciel une immense croix de saint André, qui, le soir, au couchant, paraît sanglante.

Robert a trop douté de lui : la minoterie donne d'excellents résultats pécuniaires.

Combien d'années lui eût-il fallu dans l'armée pour économiser les iSo.ooo francs qu'il vient de mettre de côté en cinq ans ?

Guichard, l'ancien maréchal des logis devenu comptable, est aujourd'hui gé-

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rant et déploie de rares qualités d'ordre et d'intelligence. Malheureusement il n'est pas marié ; entraîné aux amours faciles du régiment , il est tombé dans les filets de Louise François. Et l'influence de cette fille ne peut qu'être néfaste sur cet homme faible et sensuel.

La ferme de Bissey dégage cet air de richesse qui frappe les rares touristes qui s'égarent en Beauce.

La propriété de Guerneville, bien entretenue, garnie de fleurs, a retrouvé le temps de sa splendeur. Ses habitants y sont plus nombreux. La domesticité a doublé ; et Robert et Suzanne ont maintenant deux petits garçons de quatre et six ans, Pierre et Jacques.

Ces enfants sont le seul véritable lien entre leurs parents.

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Du ménage Flavier, on ne dit rien de défavorable; mais il est médiocre, comme tant d'autres, comme tous ceux qui ne reposent pas sur la mise en commun de toutes les heures.

Un grand changement pourtant s'est produit dans les caractères. Suzanne a pris son parti de ce qui l'a fait souffrir au début de son mariage. Son goût pour le monde a grandi. Car on ne fait pas au monde la place que l'on veut. Quand une fois on a cédé au snobisme, à la vanité, au désir de paraître, on devient l'esclave de ces mille servitudes mondaines qui suffisent à remplir la vie de tant de gens. Suzanne, au début, avait pressenti le danger. Elle ne le voit plus aujourd'hui, et elle commence à remplir sa vie d'une quantité d'occupations aussi indispen-

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sables qu'inutiles. Il n'y a guère de jour où elle ne s'en aille en automobile chez ses voisins, quand elle ne reçoit pas ellemême.

Elle n'a pas pu, ni voulu nourrir ses enfants. Mais elle se sent apte aujourd'hui à en faire des hommes éclairés, à l'esprit large, aux bonnes manières.

Robert, au contraire, s'est alourdi. La vie absorbante qu'il mène le rend incapable de suivre aussi ardemment le mouvement artistique de son temps. Il s'ennuie dans le monde. Il ne lit plus guère qu'en chemin de fer, lorsqu'il se rend chaque semaine à Paris pour ses affaires, et que sa femme ne l'accompagne pas pour ses emplettes...

C'est dans le grand salon de Rorémont, que le ménage Flavier se trouvait

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en visite durant une après-midi du mois de mars. Les hôtes n'avaient point changé, si ce n'est qu'avec le temps, leur agitation mondaine et joyeuse s'était accrue.

Le salon était toujours rempli des mêmes gens : le lieutenant de Régier et sa femme, Raoul d'Humery, quelques châtelains du voisinage. Les Régier avaient amené avec eux Edith Mounier qu'ils recevaient en ce moment. Les yeux de la jeune fille s'étaient attristés ; des rides légères sillonnaient son front, et, toute jolie qu'elle était encore, une impression de lassitude se dégageait de son visage quand il était au repos.

On jouait ce jour-là mollement au bridge, lorsque tout à coup, par les fenêtres ouvertes, une musique aigre monta du parc, une musique de saltim-

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banques, faite des sons confondus d'un orgue de barbarie , de tambours de basque et de castagnettes.

Tous se précipitèrent pour aller voir.

C'était une troupe de bohémiens, qui, passant sur la grande route, avaient eu l'idée de venir donner une représentation au château. Il y avait un montreur d'ours, aux longs cheveux noirs et au teint jaune, entouré de sa femme, aussi jaune que lui, et d'une nuée de petits moricauds crépus, eu haillons, jolis comme des amours, avec leurs yeux de charbon ardent et leurs cous d'ébène.

(( Si nous nous déguisionsen bohémiens, proposa tout à coup M""® d'Angely ! Nous irions donner une aubade aux d'Apremont. Ce serait très drôle. Ils ont justement des amis chez eux en ce moment. »

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Le projet fut adopté sur-le-champ avec enthousiasme. On alla fouiller dans les cartons à déguisement, qui, dans les greniers du château, attendaient les prochaines charades.

On distribua les chambres au hasard, et au bout de quelques instants tous arrivèrent au salon, méconnaissables.

jy[me j'Angely apparut en Garmencita, de Régier en Italien, Robert Flavier en toréador et Raoul d'Humery dans un costume de bohémien.

Les automobiles étaient déjà prêtes. On s'empara des instruments de la troupe de passage, qu'on avait installée dans la cuisine. Suzanne, très gaie, voulait faire entrer l'ours, avec sa muselière, dans sa limousine. Raoul l'en empêcha, monta avec elle, et prit un petit singe sur ses genoux.

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Robert s'empara du volant et le chauffeur s'assit à côté de lui. Edith, une guitare à la main, délicieuse dans un costume de gitane, les d'Angely et leurs hôtes s'entassèrent dans les autres automobiles ; et tout ce cortège de carnaval commença à défiler dans la camj^agne, au grand ébahissement des paysans, qui, binant leurs champs, levaient la tète, et voyaient passer, à soixante kilomètres à l'heure, ces modernes saltimbanques.

(( Vous êtes ravissante. Madame, avec cette mantille multicolore et ce corsage d'Andalouse, disait Raoul dans la voiture ; jamais vous n'avez été aussi jolie.

— C'est une déclaration que vous me faites là, répondit Suzanne en riant.

Prenez garde : mon mari est devant nous.

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— Votre mari s'occupe bien de nous !

Il semble vouloir rejoindre à tout prix l'automobile où se tient la gitane Edith Mounier. Son volant l'accapare tout entier. »

(( Où nous mène-t-il ? reprit-il après un instant de silence. Je voudrais pour ma part que ce soit au bout du monde, loin de cet affreux pays plat, sans arbre et sans eau. Je voudrais fixer cette minute pour toujours... Je parcourrais l'univers à côté devons. Nous longerions les falaises de la mer, nous traverserions les forêts enchantées, nous monterions à l'escalade des montagnes, dont les dents s'enfoncent à même le ciel bleu... Au bord d'un lac solitaire, endormi sous la lune au creux d'un mont, je m'arrêterais avec vous...

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— Taisez-vous, dit Suzanne, je ne vous laisserais pas aller plus loin ».

Mais pour imposer silence à son voisin, elle avait été obligée de faire un grand effort, tant sa voix chaude, mêlée à la griserie d'aller vite, la berçait doucement. A son regard enveloppant, lascif, prolongé, elle finit par mêler ses yeux, les yeux qui déjà disent oui quand le cœur se défend encore et quand l'esprit n'a point failli.

On arrivait d'ailleurs. Les trois automobiles restèrent cachées derrière un taillis du parc, et la troupe se dirigea, au milieu du charivari des instruments, vers le château. Un domestique s'avança pour mettre à la porte cette bande de chemineaux.

M. d'Angely lui dit à l'oreille :

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c( Nous sommes déguisés ; avertissez M. le Comte que la troupe ne veut pas s'en aller. »

Au bout de quelques minutes, maîtres et domestiques étaient sortis du château et avaient reconnu les visiteurs sous leurs déguisements. Ce fut une ovation : on fit entrer les romanichels improvisés au salon, où le thé était servi.

Raoul s'installa dans un coin avec Suzanne.

« Est-ce que Robert ne fait pas bientôt une période de treize jours comme capitaine de territoriale , lui demanda-t-il ?

— Si, la semaine prochaine.

— Recevrez -vous néanmoins jeudi comme d'habitude ?

— Certainement, pourquoi pas ? »

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Le thé pris, on se levait. Au retour Suzanne et Raoul ne se retrouvèrent pas dans la même voiture, mais Edith monta dans un phaéton avec Robert.

Ils s'interrogeaient mutuellement sur les détails de leur vie :

(( C'est merveilleux, disait la jeune fille, de vous être ainsi improvisé homme d'affaires, et de cumuler les fonctions d'agriculteur et d'industriel.

— Je suis très bien secondé. Tout est là : créer un service, et, quand il est au point, choisir l'homme qui en tirera le meilleur parti ; l'y placer et passer ensuite à autre chose. Les Américains ne font pas autrement.

— Encore faut-il être organisé pour cela .

— Je ne l'étais pas ; je me suis refait. J'étais un rêveur. Je suis en train de

devenir un homme pratique. J'aurais été très malheureux si j'avais vécu désœuvré. La minoterie nous a rendu le plus grand service, à vous et à moi. Elle m'a empêché de trop penser à vous, et, devant certains déboires, de trop regretter votre absence. Elle vous a sauvée de mes visites, qui eussent été un danger de toutes les heures.

— Ohl moi. Ne parlons pas de moi. Je ne compte pas. Qu'importe ce que je serais devenue !

— Pourquoi tant d'amertume, Edith I La vie n'est facile pour personne! »

Après avoir hésité, en baissant la voix, il ajouta :

(( Croyez-vous donc que je sois heureux? Il ne me manquait plus que d'être un mari ridicule. N'avez-vous pas remarqué

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aujourd'hui le tête-à-tête de Suzanne et de mon ami d'Humery ? »

Et il appuya sur le mot « ami » avec une ironie douloureuse :

« Ah ! les pauvres machines à souffrir que nous sommes, reprit-il î Le spectacle de la vie ne me satisfait plus comme autrefois. Je la trouve trop pénible : je voudrais croire à présent à une revanche; j'ai besoin de certitude.

— Vous n'en trouverez point, dit-elle.

Etj répétant une parole qu'elle lui avait entendu prononcer autrefois :

— Nous ne sommes pas capables, en ce monde, d'enfermer dans notre esprit débile une vérité absolue.

— J'ai cru longtemps à ce que vous venez de dire. Je ne sais plus si c'est exact. Mon cœur a tant besoin de croire !

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— Allons, dit-elle en riant, un peu agacée de lui voir renier les idées qu'elle tenait de lui seul, je vois que vos affaires ont déteint sur votre esprit : vous êtes mûr pour la dévotion ! »

Il ne put réprimer un sursaut d'étonnenement, tant il trouvait aujourd'hui ces paroles choquantes dans la bouche d'une jeune fille. Mais il ne répondit pas.

Depuis quelque temps déjà, un travail se faisait en lui, qui le rapprochait des simples croyances de sa jeunesse. Ce n'était point les spéculations de son esprit qui Vj ramenaient, mais les observations sociologiques qu'il recueillait chaque jour dans la vie pratique. Le frein religieux, les consolations religieuses, les fêtes religieuses, lui apparaissaient indispensables à la masse des

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hommes. Il voyait ces derniers, sans ces soutiens, tituber comme des ilotes ivres.

Il allait raconter à son amie l'évolution de ses pensées lorsqu'ils aperçurent dans le lointain la ferme de Martinville et le Moulin de la Croix-Brisée. Il faisait un capricieux temps de mars, mi-soleil, mipluie. La plaine était si dégarnie à cet endroit, que ces deux seuls détails, la ferme et le moulin, apparaissaient en pleine lumière, criblés de rayons de soleil et d'ondées obliques emmêlés.

Edith, elle aussi, reconnut les lieux de leurs anciennes promenades, et son esprit se reporta à la journée de mai qu'ils avaient passée ensemble. Robert lui demanda :

« Si ce jour-là, il y a six ans, je vous

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avais suppliée de vous enfuir avec moi, Fauriez-vous fait ?

— Oui.

— Et si je vous le demandais maintenant?

— Je ne le ferais plus. J'ai vieilli. Je suis attachée à ma misérable vie. Je suis comme ces arbres rongés par un parasite, qui le laissent s'enrichir de leur substance, qui lui font sa place, et qui continuent à verdir et à fleurir... jusqu'au jour où ils meurent. Mon cœur a fini par s'accommoder de mon amour. Il y est accoutumé, et, malgré ce poids mort qui l'oppresse, il s'est créé des habitudes. Il a trouvé le secret de mener une vie falote, sans grande joie, sans grande souffrance, supportable, qui vaut mieux que le remords... »

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Bercée par la vitesse de la voiture, Edith resta songeuse. Sa vie, dont elle venait de parler avec tant d'amertume, repassait tout entière dans sa mémoire.

Des longues années de sa jeunesse, deux seulement lui apparaissaient ensoleillées : les années de Lunéville où son cœur s'était épanoui peu à peu sous la chaude caresse de l'amour. Gomme elles étaient loin ! Et que la vie lui pesait au moment où l'automobile s'arrêta et où elle quitta son compagnon ! . . .

Jusqu'au jeudi suivant Suzanne eut le temps de se ressaisir.

Robert était parti l'avant-veille pour Rambouillet, heureux d'endosser l'uniforme, et de reprendre, pour treize jours, son ancien métier.

Il ne partait pourtant pas sans inquié-

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tilde. La liaison de Guichard et de Louise François était maintenant de notoriété publique. Le remplacement du comptable était arrêté en principe; mais les deux associés avaient décidé d'attendre la fin de la période militaire de Robert pour lui chercher un successeur. Ce choix était fort délicat et méritait de mûres réflexions . Quelle n'eût pas été l'anxiété de Robert s'il avait pu savoir que depuis des mois Louise François mettait son amant en demeure de s'enfuir avec elle, après avoir emporté la caisse de la minoterie ! Guichard résistait : tout son passé d'honnêteté se dressait contre cette infamie.

Mais depuis de longs jours Louise se refusait à lui. Dans leurs rendez-vous dans la campagne attiédie par le printemps, elle le regardait, la tête renversée.

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provocante, de ses yeux mi-clos d'où s'échappaient des lueurs de fête. Et lorsqu'il voulait l'embrasser, elle lui échappait.

(( Tu m'embrasseras à Londres, lui disait-elle, quand nous aurons fui ensemble. Tu verras quelle vie de fête sera la nôtre!... H y a une grosse échéance au prochain marché. Mercredi, tu me Tas dit, il y aura soixante mille francs dans la caisse de la minoterie... Tu as l'empreinte des clefs du coffre-fort... »

Et Guichard retournait à son travail, emportant le parfum violent de cette fille, sentant ses veines en feu et sa conscience chavirer sous le poids de son désir.

A la fin de l'après-midi de son « jour », lorsque Raoul d'Humery se présenta,

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Suzanne le reçut avec tant de froideur, que le lieutenant en fut un instant décontenancé, malgré sa parfaite possession de lui. Il parla d'abord de choses indifférentes, du temps et de la politique. Puis insensiblement il revint à la promenade qu'ils avaient faite ensemble, la semaine précédente, déguisés en bohémiens.

(( Ce souvenir m'obsède, dit-il. Je revis toutes les minutes de cette aprèsmidi ; je vous revois dans votre costume d'Andalouse, que rehaussait si bien l'éclat de vos yeux de velours noir.

— Allez-vous recommencer, et me faire de nouvelles déclarations ?

— Appelez mes paroles comme vous voudrez, répondit-il d'un ton de brusque passion, vous ne m'empêcherez pas de les prononcer. Eh bien oui, Suzanne, je

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VOUS aime, et il y a longtemps de cela. Le jour de votre dîner d'adieu à Ghâteaudun, je vous aimais déjà. Depuis que je vous connais je soupire après a^ous, j'ai soif de vous, je rêve de vous, je...

— Et votre devoir I Si vous m'aimiez vraiment, comme vous le dites, vous ne chercheriez pas à me troubler, à me perdre ! . . . »

Il eut un geste d'indignation :

(( Ah î le devoir, reprit-il ! Combien a-t-on faussé, rétréci de consciences avec ce mot-là, le devoir! Notre premier droit est le droit au bonheur. Notre premier devoir est d'être heureux. Mon seul devoir, vous aimant, c'est de chercher à me faire aimer de vous, à vous avoir... »

Il la tenait, comme un oiseau fascinateur, sous la caresse de son regard, sous

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le charme de sa voix. Son désir l'enveloppait toute entière.

Elle s'arracha pourtant à ce pouvoir de sortilège. Elle se leva et elle sonna. Lorsque le valet de chambre apparut, elle dit aussitôt en tendant la main à son hôte :

«Adieu, Monsieur! »

Mais à peine la porte s'était-elle refermée sur lui que profondément remuée, elle tomba dans une rêverie indéfinie. Le droit au bonheur ! lui aussi en avait parlé, comme M. Dumas de Ponteau, comme Marie-Thérèse Flavier, comme tous les héros de ses romans. N'avait-elle pas, elle aussi, le droit d'être heureuse? Et quand Tavait-elle été depuis son mariage? Robert avait failli à sa tâche, il l'avait délaissée; il lui avait préféré une amie d'enfance. II avait vécu à côté d'elle sans

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que leurs vies se pénètrent, sans que leurs cœurs se confondent. La révolte soufflait dans l'âme de Suzanne. Son sein palpitait d'une émotion inconnue. Elle murmurait : « Pourquoi Tai-je laissé partir?... »

Cependant Raoul d'Humery avait repris, en charrette anglaise, la route de Ghâteaudun.

A peine était-il arrivé à Guerneville, que son cheval, peu habitué à être attelé, fit un écart et brisa l'un des brancards de la voiture. Heureusement Raoul se trouvait à la porte d'un charron qui s'offrit aussitôt à faire à la voiture une réparation provisoire. Il promit qu'en quelques heures son travail serait terminé.

En maugréant, car il était près de sept heures du soir, le lieutenant s'en

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alla dîner à l'auberge du village, et, comme il lui restait ensuite une heure à employer, il s'en fut rôder du côté du château, après avoir recommandé à son ordonnance de l'attendre.

Le souvenir de plusieurs de ses bonnes fortunes le poursuivait, et, poussé par la passion qu'il ressentait pour Suzanne, il se disait en se plaisantant lui-même :

« J'attacherai mon échelle de soie à sa fenêtre, et j'entrerai dans la place ».

Ainsi rêvant, il fit sans s'en douter les deux kilomètres qui le séparaient du château. La lune montrait sa corne entre les branches d'un gros noyer mort. 11 arriva devant un pan de mur d'enceinte écroulé. Par la brèche, il s'aperçut, à sa grande surprise, qu'il y avait de la lumière dans le pavillon aux livres. Poussé par Tins-

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tinct brutal des amoureux, sans se rendre compte de Ténormité de cette effraction, il escalada les pierres amoncelées, et comme un papillon fasciné, il se dirigea dans la nuit vers la lumière.

Suzanne, en effet, lisait encore dans le petit temple à cette heure tardive. Après avoir embrassé ses enfants, elle était restée quelques instants dans sa chambre. Inquiète et désœuvrée elle avait fini par retirer d'un coffret, dont elle seule avait la clef, la lettre de M"^^ Flavier, découverte un jour par hasard, et dont sa conversation avec Raoul lui avait rappelé Texistence. Pourquoi ne Favait-elle pas brûlée ? Peut-être pour pouvoir se replonger, aux heures de nervosité, comme ce soir, dans ce secret romanesque, auquel

son esprit s'était accoutumé, et qu'au-

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jourdliui elle trouvait plus touchant que pénible.

Lorsqu'elle eut parcouru les quatre pages, désespérant de pouvoir dormir, l'envie lui vint de finir sa soirée en lisant et, bien qu'elle fût dans un léger déshabillé du soir qui la garantissait mal contre le froid, elle se rendit par le passage couvert jusqu'au Pavillon.

Elle chercha un livre. Elle en avait ouvert un, et puis un autre, lorsque tout à coup, elle entendit frapper à la porte.

Avant qu'elle eut eu le temps de se ressaisir, Raoul d'Humery s'introduisait devant elle, et d'une voix tremblante d'émotion :

(( Je viens d'avoir un accident, dit-il ; ma jument s'est emballée dans la côte de Guerneville. »

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Suzanne en le voyant entrer, avait reculé de quelques pas.

(( Vous n'êtes pas blessé, demanda-t-elle avec inquiétude !

— Non, répondit-il. Mais vous voyez, Suzanne, tout nous rapproche. Mon destin m'a empêché de m'éloigner. Il m'amène ici malgré moi, pour vous rejoindre, comme un aimant invisible, qui nous attirerait Tun vers l'autre, et dont la force dépasserait nos volontés. . . Suzanne, ne me chassez pas... donnez-moi une parole d'espoir... dites-moi que vous m'aimerez... »

C'est à ce moment même, par une de ces fatalités qui accumulent, en quelques instants, les éléments de tragédie d*où surgissent les drames, que Robert Flavier revient inopinément

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à Guerneville. Un appel téléphonique de son associé lui a appris la disparition de cinquante mille francs dans la caisse de la minoterie.

Lorsque Hirner a ouvert son coffre-fort, il Ta trouvé vide. Il s'est rappelé alors qu'un mois auparavant, il avait laissé ses clefs sur sa table, durant une après-midi entière. En les retrouvant, il avait cru y distinguer, sans s'attacher à cette idée, des traces de cire. Nul doute n'était permis aujourd'hui : Guichard avait pris l'empreinte des clefs, s'était emparé de l'argent destiné à la grosse échéance du lendemain et s'était enfui avec sa maîtresse.

Hirner avait couru à la gendarmerie, d'où le signalement des deux misérables avait été télégraphié dans toutes les directions. Puis il avait convoqué son

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associé au téléphone, le priant de voir immédiatement le procureur de Chartres, et de rapporter de la banque l'argent nécessaire pour le lendemain.

Robert a obtenu aussitôt une permission et revient à Guerneville par le train du soir. Hirner l'attend sur le quai de la gare, et ils se rendent à la minoterie. Ils y discutent longuement sur les mesures à prendre; et ce n'est que vers neuf heures que Robert regagne à pied le château.

« Cette promenade me fera du bien, pense-t-il ; elle me distraira de cette affreuse affaire. »

Il ne retrouve un peu de calme qu'en franchissant le seuil du parc. Personne ne l'entend rentrer. Les domestiques sont couchés, et il ouvre la porte avec sa clef. Quelle surprise aura Suzanne, dont il a

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VU de loin la chambre éclairée, lorsqu'il apparaîtra devantelle ! Mais d'abord il veut aller embrasser son petit Pierre et son petit Jacques. Les deux enfants dorment dans leurs lits pareils, et la lune éclaire leurs boucles dorées et les gestes inachevés de leurs bras, que le sommeil a fixés.

Il dépose un baiser sur leur front, et frappe à la porte de Suzanne qui relie les deux chambres. Personne ne répond.

(( L'imprudente, pense-t-il ! elle s'est endormie sans avoir éteint la lumière ! » et il ouvre. La pièce est déserte, le lit est intact. A côté de la lampe, il y a un coffret ouvert, et à côté du coffret, une lettre. Il la prend et reconnaît l'écriture, droite, serrée, si aimée, de celle qui lui a tenu lieu de mère. Il lit, et voilà qu'il s'effon-

dre en sanglotant. Cette femme, dont il chérissait tant la mémoire, dont le souvenir Favait préservé contre sa passion pour Edith, avait donc joué, toute sa vie, une infâme comédie!..

Comme un somnambule, il se met à chercher Suzanne dans la maison. De la fenêtre d'un escalier, il aperçoit une lumière dans le Pavillon aux livres. Lui aussi, comme un papillon affolé, il se dirige de ce côté. 11 entend des voix à l'intérieur. Etonné, il entr'ouvre un volet et regarde par l'entrebâillement. Il aperçoit Raoul aux pieds de Suzanne ; il se rend compte qu'il la presse ; il voit Fénergie de son attaque ; il voit la mollesse de la défense.

Ses yeux se brouillent. Il repousse d'un geste brusque le contrevent, et, à demi

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fou, il se dirige vers le château. Que vat-il faire? La colère, cette fureur du mâle qui se réveille devant la trahison vont le pousser à décrocher son fusil au râtelier d'arme. Il va tirer sur Thomme qui, au bruit, s'est enfui du Pavillon en rasant le mur, sur le traître qui s'est introduit chez lui avec la complicité de Suzanne. Mais non, voici que son esprit vacille sous tant de coups répétés. Il s'affaisse, frappé d'une congestion...

Des voix se croisent, des lanternes s'agitent dans la nuit. Les Baconnier, attirés par le bruit, sont sortis de leur maisonnette. Le vieux garde se précipite pour relever son maître entre ses bras.

Aidé de Suzanne, il Tétend sur le lit le plus proche, dans une des chambres du rez-de-chaussée . Bientôt Robert com-

mence à prononcer des mots sans suite.

Vers minuit seulement, il semble plus calme. Alors Suzanne croit pouvoir se rendre auprès de ses enfants et surveiller leur sommeil.

Mais tandis qu'elle est montée dans leur chambre, brusquement, dans un violent accès de délire, Robert s'échappe de son lit. Il s'enfuit dans le parc, à deminu, en gesticulant comme un fou. Ses pieds s'écorchent aux cailloux des chemins. En passant devant la maison du garde, il délire encore. Baconnier, qui n'est pas couché, Tentend par hasard. Il sort, et sans que Robert le reconnaisse, il passe son bras autour du sien, et le ramène au château, où Suzanne commence à le chercher, affolée, et où il le recouche à demi mort, grelottant de fièvre...

On put retracer le lendemain le chemin qu'il avait parcouru. Il était passé devant le Pavillon aux livres, et avait longé le Bois Brûlé : de place en place, sur les routes boueuses, les compresses que Suzanne avait appliquées sur son front étaient tombées.

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