‹ le pavillon aux livresChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Robert Flavier resta trois semaines entre la vie et la mort, trois longues semaines où l'esprit de l'ancien officier erra, vacillant, prêt à sombrer pour toujours dans le chaos.

Les consultations se succédèrent, conciliabules dramatiques, où de grands médecins arrivés de Paris en automobile échangeaient, dans le cabinet de travail du malade, des discussions interminables. Quand on appelait Suzanne, comme une accusée, devant cet aéropage, elle écoutait, anxieuse, les grandes phrases préli-

minaires des spécialistes : « Organisme nerveux... prédisposé... secousse brusque et inattendue... ébranlement prolongé... »

Elle attendait avec angoisse les derniers mots, les seuls qui lui importassent :

(( Resterait-il fou? » Aucun médecin n'osait affirmer que non, tant les crises étaient violentes.

Au milieu de sa fièvre, un cauchemar redressait Robert hagard, en chemise, sur son lit. Il échappait aux bras de Suzanne et aux bras de la sœur qui l'assistait. Tous les événements de sa vie s'entrechoquaient en sa tète dans une effroyable confusion : « Je veux savoir, criait-il... Guichard a emporté l'argent... je sais qu'il l'a caché dans le moulin de la Croix Brisée. . . d'Hunery et ma femme s'amusent avec... les gueux!... quelles ripailles!...

Où est la lettre?.. Ne la montrez pas à papa... ))

Ainsi, dans son cerveau affolé, ses malheurs se confondaient, se combinaient en de sinistres drames d'un instant, au milieu des ténèbres, des déraillements et des naufrages.

Il revoyait les moindres détails de sa vie passée : la patinoire de Lunéville, la soirée du colonel où Edith était déguisée en marquise Louis XV, ses fiançailles, ses déceptions conjugales, la fuite de Guichard, la nuit tragique, et la trahison de sa femme, dont il accompagnait le nom des pires injures.

Suzanne écoutait ; et pâle, raidie contre ces outrages immérités, elle restait anéantie dans un coin de la chambre, tandis que la sœur humectait les lèvres

et les tempes brûlantes du malade. Bientôt le médecin ordonna des bains froids pour faire reculer la fièvre croissante. Un interne fut appelé, et Suzanne Taida à plonger dans l'eau froide le corps brûlant de Robert. Mais devant cet homme, le débordement d'injures que proférait son mari l'accablait de honte. Elle se raidissait, et, donnant ses forces, son temps, son dévouement au malade, elle restait butée, sans attendrissement.

Auprès de ses enfants seulement, elle pouvait pleurer. Jacques se tenait tout le jour à la porte du Pavillon aux livres, d'où il avait ordre de ne pas sortir. Il attendait anxieusement les nouvelles, dans le culte qu'il avait de son papa. Le petit Michel, gardé par sa bonne, jouait sagement devant le feu.

Et les jours se succédaient, et la maison gardait son aspect d'hôpital.

Un matin de février seulement, vers six heures, après une nuit plus calme, Robert ouvrit lentement les yeux et reprit conscience de la vie. Il regarda autour de lui, et la première image qu'il aperçut, par la fenêtre basse, fut le parc de Guerneville, avec ses taillis dénudés par l'hiver, éclairés par le petit jour. Quand ses yeux furent familiarisés avec les lieux, il reconnut Suzanne, étendue sur une chaise longue, les yeux ouverts, regardant, elle aussi, le lever du soleil. Il vit son visage régulier, ses traits tirés par les insomnies, les arcs classiques de ses sourcils noirs. Alors, peu à peu, il reprit conscience, et la douleur qu'il ressentit lui fit à nouveau fermer les yeux.

Il se rendormit et lorsqu'il se réveilla il reconnut l'abbé Froity qui causait avec sa femme. Leurs voix parvenaient indistinctement à son oreille, comme si la la maladie en avait affaibli la finesse.

A peine le prêtre avait-il parlé que la sœur garde-malade vint chercher Suzanne pour la préparation d'un médicament.

Lorsque l'abbé fut seul, Robert ouvrit les yeux et demanda :

(( Est-ce donc vrai qu'elle est coupable?

— Madame Flavier a été victime de Taudace de votre ami. Il n'a pas tardé d'ailleurs à recevoir son châtiment. Il vient de se blesser gravement en tombant de cheval. Il restera infirme toute sa vie et a déjà quitté l'armée. »

Robert pria l'abbé de parler plus fort, parce qu'il entendait mal.

Il répéta seulement : « Elle est innocente ».

— C'est bien, dit Robert. Je veux vous croire. Et Guichard? »

Aussitôt son chagrin dissipé, ou mieux endormi (car le doute allait le reprendre) , par cet effort du lutteur déjà habitué à faire face au danger du moment, il reparlait de ses affaires.

« Guicharc^ n'a pas été retrouvé. Il faut offrir cette épreuve au bon Dieu.

— Ah î ce sacrifice-là, je le fais volontiers ; ce n'est qu'un sacrifice d'argent. »

A ce moment Suzanne entra. Elle lit un geste de surprise et embrassa son mari.

« Je crois que je suis devenu sourd, dit-il. »

En effet, durant sa longue convales-

cence, les sons ne lui parvinrent jamais aussi nets qu'autrefois. Il espérait chaque jour qu'il entendrait mieux le lendemain. Le lendemain venait sans apporter d'amélioration à l'état de son tympan.

Ce lui fut d'abord un chagrin insupportable de penser qu'il resterait sourd. Ainsi la source de tant de joies allait être tarie! Il n'entendrait plus de musique, il n'entendrait plus les bruits du village : ni les clameurs des enfants, ni l'enclume du forgeron, ni les cris des martinets qui enguirlandent le clocher de leur vol.

Son esprit, à mesure que ses forces revenaient, retrouvait en revanche sa vigueur première. Seulement la crise qu'il avait traversée, qui l'avait jeté si près de la mort et de la folie, avait imprimé en lui à jamais la marque des

grandes épreuves. Il faisait à tout propos un retour sur lui-même et sur son ménage. Il se reprochait d'avoir poussé sa femme à des lectures dangereuses, de Tavoir entourée de mauvais compagnons, de n'avoir pas su la préserver contre les tentations du monde.

Il s'apercevait, pour la première fois, en la regardant aller et venir dans la chambre, qu'elle avait beaucoup changé depuis les dernières années. Elle occupait le temps qu'elle ne donnait pas au malade à lire le dernier roman à la mode ou à parcourir des catalogues de fourrures ou des magazines. Elle n'avait, pour la faire vivre, que la perspective immédiate de quelque distraction. Elle ne s'animait vraiment que pour annoncer à son mari :

ibo LE PAVILLON AUX LIVRES

« M. d'Apremont » ou « M. d'Angely »

a fait demander si tu pouvais le recevoir aujourd'hui. »

Et pour préparer la réception. Elle apportait alors un soin plus précis encore que de coutume à sa coiffure, à sa toilette, à riiabillement de ses enfants, dont elle semblait vouloir faire, avant tout, d'élégants babys, et à qui elle passait toutes leurs fantaisies.

Le jour où Robert put enfin sortir, il se rendit, au bras de sa femme, jusqu'à la maisonnette de Baconnier. Suzanne remarqua qu'il faisait un détour pour éviter le Pavillon aux livres. Le temps était doux et le ciel voilé ; les taillis dégageaient une odeur pénétrante de mousse humide ; les derniers perce-neige émergeaient des pelouses. Malgré l'immense

LE PAVILLON AUX LIVRES l8i

épreuve de sa surdité, Robert aspirait Pair avec ivresse.

Il fut bientôt en état de reprendre la direction de la minoterie. Il était temps : en deux mois l'usine avait subi des désastres.

Affolé par la disparition de son comptable, abandonné à lui-même, Hirner avait accumulé faute sur faute. Au lieu de s'en tenir à la prudence préconisée par Robert, il s'était laissé aller, croyant à des cours en hausse, à contracter des marchés à découvert. Les pertes étaient déjà considérables, et Robert retrouva son patrimoine amoindri, plus faible qu'à son arrivée à Guerne ville.

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