CHAPITRE VIII
Sourd, il était sourd 1 II était tout à coup retranché du monde, lui qui aimait les fines causeries où l'esprit s'excite et s'échauffe^ et les bruits de la plaine qui s'éveille vers le soir.
Son âme était désormais prisonnière, comme emmurée, inaccessible à toutes les voluptés qui nous arrivent par les oreilles : la musique, le chant des oiseaux, certaines paroles.
Mais à mesure qu'il se sentait plus étroitement reclus dans cette enceinte fermée aux rumeurs du dehors, sa vie
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intérieure grandissait, comme si Dieu lui eut envoyé sa surdité pour le faire réfléchir à la vanité de ses anciennes souffrances.
Il se mettait à grouper ce qu'il avait vu et entendu autour de lui, et il essayait d'en déduire des idées générales sur la vie et sur la société. Et comme pour donner raison aux Jésuites, ses anciens maîtres, c'est vers le catholicisme que le conduisaient ses réflexions.
A vrai dire, ce n'était point les spéculations de sa raison qui l'amenaient à cette orientation nouvelle, mais plutôt une force intérieure, une inquiétude sentimentale, qui sait? une grâce, un don divin, venu, il ne savait comment, des profondeurs de son âme.
Il en avait assez de l'anarchie de la pensée, qui en arrive à se détruire elle-
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même, à entraver toute action féconde.
La vie pratique, la véritable vie le conduisait à la discipline. Et de lui-même, sous la poussée d'une force inconnue, il allait se remettre sous la férule de l'Eglise, comme un jeune garçon va tendre ses petites mains à la règle du m agi s ter.
Le même souffle passait sur toute la nation française. Elle était écœurée par les miasmes morbides que ses écrivains, sous le prétexte de la liberté, avaient remué si longtemps dans les bas-fonds de la pensée. A certains signes avantcoureurs, il était permis de croire qu'elle serait bientôt prête à se donner enfin à quelque grande tâche, digne d'elle. Elle commençait à aimer les jeunes poètes qui chantaient l'action, le goût de la vie, la
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beauté de la conquête, la sainteté de la guerre...
Une de ses premières visites pendant sa convalescence fut pour le curé de Reversay. Il laissa l'automobile à la porte du petit presbytère^ adossé, dans son manteau de lierre, à l'église de campagne, et en entrant il tendit les mains au jeune apôtre.
(.(. Monsieur le Curé, dit-il, je vous apporte, pour votre société de gymnastique, le concours d'un ancien officier de cavalerie... »
L'abbé Rivemale se défiait, car il avait entendu autrefois Robert faire étalage d'un dilettantisme peu orthodoxe. Il avait d'ailleurs toujours refusé le patronage du château pour sa société de Francstireurs de Reversay. La qualité de châte-
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lain n'était pas à ses yeux une recommandation ; et il estimait que la fortune était, pour donner droit au commandement, une supériorité insuffisante.
Cependant Robert se mit à raconter ce qu'il appelait « sa conversion ».
c( Je ne vois plus les choses comme autrefois. Mes épreuves m'ont ouvert les yeux et le cœur. Je sens aujourd'hui que notre religion alimente seule tous les besoins de aion âme. Je ne saurais pas démontrer pourquoi... mais je le sens.
— C'est vrai, reprit le petit abbé, dont le visage se transfigura d'enthousiasme.
Et maintenant que vos yeux sont ouverts, vous verrez combien le spectacle de la vie tout entière viendra confirmer votre impression. Notre catholicisme offre seul un dérivatif à la tristesse, un fond de
réserve pour les suprêmes infortunes, l'explication de Finjustice et un objet toujours présent pour les appels de Fâme vers l'infini.
— Ce qui me frappe, reprit Robert, c'est qu'il est la seule école de sacrifice...
— Vous êtes bien placé. Monsieur, pour voir de près nos paysans, et les châtelains du voisinage qui vivent dans l'indifférence religieuse. Nos cultivateurs, même les meilleurs et les plus riches, comme Cintrât, ne savent que gagner de l'argent; et les d'Angely et leurs amis ne savent que s'amuser. Aucun d'eux ne sait plus se renoncer luimême. Ils se croient d'abord un droit sacré au bonheur, le droit de vivre toute leur vie. Le jour approche où tout ce qui a été fêté par les ancêtres comme une
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gloire, le mépris de la vie, la mort pour la patrie, le dévouement au prochain, va être tourné par eux en dérision.
Si le catholicisme n'offrait pas un rempart à Fégoïsme, sous un masque d'humanitaires raffinés les hommes du siècle retourneraient à la loi primitive de l'écrasement des faibles.
— Pourtant, hasarda Robert, il n'y a jamais tant eu de philanthropes.
— Des philanthropes, mon cher Monsieur, il n'y en a que trop à l'heure présente. Ce qui nous manque, ce qu'il faut ressusciter, c'est l'idée d'autorité, qui s'est dissoute : autorité morale et autorité matérielle. Or, où trouverez -vous une autorité morale indiscutable, sinon dans la vieille Eglise catholique, immuable comme la vérité I Et quant à l'autorité
matérielle, elle ne sera restaurée que par des chefs, et nous en manquons.
Tâchez, Monsieur, de faire de vos enfants de véritables chefs, des autorités sociales, comme disait Le Play. »
C'était tout un programme qu'élaborait en quelques phrases l'abbé Rivemale.
Robert y donna sa complète adhésion. Il se mit, malgré sa surdité, à s'occuper de toutes les œuvres catholiques qui venaient d'être fondées. Il se demandait parfois, en présidant une soirée récréative de patronage, ce qu'il faisait là, dans cette assemblée peu nombreuse, où les paysans n'étaient venus que pour voir leurs enfants évoluer lourdement sur les planches. Il se jugeait ridicule de prêter son concours à cet insignifiant effort ; et ce n'était qu'en raidissant sa volonté
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qu'il continuait cette œuvre ingrate.
Suzanne cFailleurs ne l'accompagnait que rarement, et sa solitude lui pesait. Elle avait repris sa vie mondaine, agitée, inutile. Il semblait qu'un parti pris d'indifférence l'eût envahie tout entière.
Lorsque Robert donnait avec gravité à ses enfants des enseignements sur la vie, avec une légèreté plus voulue que sincère elle protestait :
(( Ne les ennuie pas, ces pauvres chéris ; ils n'ont pas l'âge de comprendre ! »
Robert s'apercevait chaque jour que le fossé qui le séparait de sa femme s'approfondissait et que le désaccord était plus douloureux que celui dont il avait souffert au début de leur mariage. Il la croyait toujours coupable, mais il s'attribuait à présent tous les torts.
Durant ses longues promenades dans la plaine, soit qu'il parcourut les terres de Bissey, soit qu'il se rendit au village et à la minoterie, il se laissait aller à de longues rêveries. Il reprenait un à un tous les événements de sa vie. Il leur découvrait un sens caché ; et dans l'histoire de son ménage, il ne voyait plus que le processus, logique et fatal, de l'orientation qu'il avait imprimée à sa vie :
(( Comme je me suis plu à la gâcher, se disait-il î J'ai rencontré Edith Mounier, dont j'aurais pu faire ma compagne bienaimée. Quelle est donc la force obscure qui m'en a séparé. Le goût de la richesse? Non, je ne suis pas si intéressé ! C'était donc le pressentiment que cette jeune fille ne serait pas la digne continuatrice
de ma mère, et que l'autre, Suzanne d'Aigier, perpétuerait mieux les traditions de ma lignée. Pourquoi donc alors lui ai-je demandé autre chose que d'être une épouse attentive et fidèle, et une mère capable de faire de mes enfants des hommes de bien ? Pourquoi l'ai-je poussée à lire, pourquoi l'ai-je déformée ?
Qu'ai-je fait du beau champ de son âme, si ordonné, si fertile I »
Et, parcourant les guérets, de cette démarche alourdie qui était devenue la sienne, au vent rageur qui faisait flotter son capuchon il jetait toujours les mêmes paroles :
« Qu'est-ce que j'ai fait d'elle, mon Dieu ; qu'est-ce que j'ai fait d'elle? »
Il se sentait embrasé d'un amour épuré, quasi mystique, pour cette âme
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dont il avait eu la garde, qu'il n'avait pas su préserver contre les déformations littéraires, et qu'il n'avait développée que dans le sens de la frivolité. Il brûlait de la reconquérir et se faisait très doux, très tendre avec elle. Mais Suzanne était inattentive à ses prévenances. Elle avait toujours à Foreille les injures proférées par Robert dans le délire de sa maladie. Depuis la nuit fatale, elle restait butée dans sa fierté, révoltée, résolue à n'échanger avec son mari que les entretiens les plus insignifiants.
Rarement Robert pensait à Edith Mounier. Pourtant le hasard des travaux à surveilller l'amenait souvent à la ferme de Martinville, qu'il exploitait aujourd'hui directement. Il reprenait le chemin de traverse, toujours boueux en hiver; et
pour mieux voir ses laboureurs au travail, il gravissait le petit monticule, et s'appuyait à la charpente en ruine du moulin de la Croix-Brisée. Parfois le soleil se couchait en triomphe, et quelque berger se détachait sur le ciel rouge. | D'autres fois, un nuage chargé d'un grain traversait l'horizon de part en part. Mais, même lorsque le soir était plus tiède, la brise parfumée emportait rarement ses pensées vers son amie. Il s'imaginait] que pour toujours elle lui était devenue] lointaine, presque étrangère.
Il la jugeait, il était sauvé. Il dépouil-j lait son âme de sa parure d'illusions, de ce manteau de Peau-d'Ane dont les amants revêtent l'objet de leur amour, et qui ne doit son éclat qu'aux rayons de la ^' lune. Si la lune disparaît, si le jour vient^
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à naître, le manteau superbe n'est plus qu'une harde de soie effilochée, jetée sur les maigres épaules d'une Chimère.