‹ Le pavillon du mandarinChapitre 10 sur 22 · CERVANTES EN FRANGE · texte numérisé non relu

CERVANTES EN FRANGE

Je n'ai point la prétention de dire quoi que ce soit de nouveau sur ce grand homme. Tout a élé dit, je le sais, la critique a examiné ce génie littéraire sous toutes ses faces, l'érudition a retrouvé tous les renseignements et toutes les sources possible. .le me contenterai donc d'exprimer sous quel angle, à mon avis, l'œuvre du héros de Lépante nous apparaît à nous Français, quel succès elle a toujours rencontré dans notre imagination nationale. Il m'a toujours semblé que le culte commun d'une belle chose rapprochait plus les hommes que mille arguments destinés à leur prouver qu'ils devraient se rapprocher. Le sentiment et l'intuition restent toujours plus forts que la pure logique.

Je parlerai bien entendu surtout de Do}i Quichotte. Les comédies et les poésies de Cervantes sont certes fort intéressantes et la plupart de ses Novelas ejemplares sont des chefs-d'œuvre. Elles auraient suffi à la gloire d'un écrivain de moindre envergure. Pourtant elles n'ont point

Tampleur, la qualité d'humanité, l'art profond, l'émotion de Don Quichotte, qui reste un livre unique au monde, un des grands livres de la littérature universelle. Il n'y a rien d'illégitime à ce que ce livre ait absorbé tous les autres du même auteur dans son rayonnement. La nature des choses elle-même l'exigeait. Et d'ailleurs toutes les qualités répandues dans les comédies, les pièces et les nouvelles se retrouvent, à un degré plus élevé, et mieux harmonisées entre elles dans l'immortel Don Quichotte. C'est le testament idéal et sublime du poète.

On a maintes ibis observé que Don Quichotte est une œuvre de la plus haute sérénité philosophique, une sorte d'examen impartial de l'éternel procès entre l'idéalisme et le réalisme. Le chevalier et l'écuyer ont également et tour à tour raison, selon le point de vue où ils se placent pour juger tout événement. Une ironie souveraine enveloppe l'ensemble de l'intrigue et les caractères. On dirait la fatalité même de la vie, qui est toujours supérieure, puisqu'elle conduit les événements, aux commentaires qu'en peuvent fournir ceux qui les supportent, en profitent, ou tentent de les surmonter. Don Quichotte et Sancho Pança sont les deux aspects de l'humanité, et c'est en ce sens que leur existence romanesque a quelque chose de symbolique.

Ce caractère d'universalité devait frapper les Français, car les Français ont toujours eu le goût des choses générales : les grands discours, la tragédie classique, la philosophie, etc. Ils n'aiment que par occasions les caractères d'exception, les œuvres d'une originalité si je puis dire ethnologique. Quoique combattue par les meilleurs

d'entre nous, l'incuriosité de la nation elle-même reste trop souvent victorieuse. 'Il a fallu 'beaucoup de temps ici pour admettre Ibsen, pour intégrer Nietzsche, pour comprendre Dostoïevski. C'est que ces grands écrivains sont, par certains côtés, très représentatifs de leurs nations respectives. Les Français, en ceci héritiers des Romains, veulent retrouver, dans le héros d'un livre, un homme dépouillé de tout caractère momentané, fûtce au prix de l'abstraction. Pensez que ce peuple, pourtant éminemment réaliste, a pendant deux siècles fait ses délices d'un forme fie drame où l'homme apparaissait comme une entité psychologique sur une scène indéterminée, et a fini par faire une Révolution pour établir les Droits de l'Homme, non pas même des hommes de sa race, mais de tous les hommes, quels qu'ils fussent. Fraternité certes, mais aussi beaucoup esprit logique.

Au point de vue philosophique, il était fatal que les Français adorassent Do7i Quichotte, puisqu'on trouve dans ce livre les deux types d'hommes qui se partagent l'humanité. Espagnol certes, mais pas essentiellement ; seulement par le costume, le langage, les mœurs. Mais les pensées, mais le fonds moral et mental, les intuitions, les rêves, le secret psychologique seraient aussi bien russes ou arabes, ou anglais. Il y a toujours eu des héros qui foncent sur les moulins à vent, et des pauvres êtres qui en sont stupéfaits, et toujours ces deux espèces d'hommes ont fait amicalement société.

De fait, il n'y a pas de pays, après ceux de langue espagnole, où Don Quichotte ait eu plus de succès qu'en

France, et je ne crois rien exagérer en disant que nous n'avons pas un livre de notre littérature, fût-ce le plus illustre, qui ait eu auprès de nous Français, la vogue immense du chef-d'œuvre de Cervantes. Tout le monde l'a lu, et dès l'enfance. Je ne me rappelle pas, pour ma part, une époque de ma vie où- je n'aie su ce que c'était que Don Quichotte.

Notez que tous ces lecteurs n'ont pas de l'œuvre une opinion rationnelle, une notion complète. Il y a, en effet, outre mille nuances intermédiaires, trois étapes de compréhension pour Don Quichotte, selon les âges où on l'aborde et, à chaque étape, il révèle une signification successive, plus profonde que la précédente.

L'enfant y voit je ne sais quel comique immense, comme d'un théâtre de Marionnettes : une humanité comme il la conçoit, à la fois puérile et démesurée, un grand songe de plaies et de bosses, où l'imagination est seule reine.

Le jeune homme y satisfait son goût de romanesque et d'aventure. Comme il l'émeut, cet amour obstiné pour quelque chose qui n'existe pas! Et tout ce décor de fêtes et de galanteries l'enthousiasme...

Enfin, l'homme mûr en comprend le sens secret, la valeur humaine et philosophique, l'art profond, mélancolique et savant avec lequel y sont fondus ensemble l'ironie et la tendresse, la foi et le scepticisme, l'ardeur et le désespoir, tous les sentiments qu'inspire le spectacle de la vie.

Il est bien évident que ceux qui s'élèvent jusqu'à cette interprétation-là sont les plus rares. La grande majorité

s'en tient à sa première impression d'enfance ou de jeunesse, et elle va répétant, sans trop y croire d'ailleurs, comme on le lui a dit : que Don Quichotte est une satire des livres de chevalerie. J'ai même été fort étonné, à ce sujet, de rencontrer sous la plume érudite et subtile de Prosper Mérimée (1) un jugement aussi sommaire. Les générations se le font fidèlement repasser. Il faut bien se dire que cela n'offre aucune espèce d'importance : ce qui est essentiel dans un livre, ce sont les émotions qu'il nous donne, les pensées qu'il nous suggère. Or, môme à ceux qui n'ont pas écarté les voiles du sens secret et « humain » de Don Quichotte, il a donné l'impression de quelque chose de profond, de rare, de tout à fait différent de ce qu'on lit d'ordinaire. Il a suggéré un univers héroïque et burlesque, un monde d'idées, de fantaisies, de rêves. Même pour qui est incapable de le suivre, l'exemple porte; même pour qui ne pourrait la résumer par des mots, la leçon a été donnée. Tout le travail a été fait dans le subconscient. Et je suis sûr de ne rien exagérer en prétendant que notre mentalité doit quelque chose (certes très difficile à analyser mais indiscutable) à l'existence de ce livre substantiel, absorbé dès l'enfance.

(1) Puisque je parle de Prosper Mérimée, je ne veux pas omettre cette occasion de rappeler les quelques pages, vraiment de premier ordre, qu'un homonyme, M. Einest Mérimée, professeur à la Faculté de Toulouse, a écrites dans un modeste manuel d'histoire de la littérature espagnole. 11 y a là, dans un style infiniment simple, une appréciation du chel'-d'œuvre de Cervantes qui m'a semblé définitive, et qui envisage à peu. près tous les points de vue auxquels on pouvait se placer. C'est de la solide et élégante critique.

Dans un certain sens, les étrangers devraient eux aussi aimer et comprendre ce qu'il y a d'universel dans Do7i Quichotte et de fait ils le comprennent. Je ne veux pas leur retirer ce mérite. Mais je veux ajouter que les Français y trouvent quelque chose de plus encore que ce caractère d'universalité; et c'est ce que j'appellerai d'un mot : la chevalerie. Don Quichotte est certes un gentilhomme : fier, noble, indépendant, courtois, d'une distinction que les pires aventures n'altèrent jamais. Mais c'est surtout un chevalier, c'est-à-dire un prince parmi les gentilshommes, un ascète parmi les religieux. 11 a le culte de l'héroïsme : il ne se contente pas d'être brave, il court le monde à Ja recherche des occasions de l'être plus que les guerriers ordinaires. Il raffine sur le devoir, comme il subtilise sur le sentiment, comme il renchérit sur l'amour (1), La canaille le berne : il ne la voit même pas, puisqu'il est en quête de géants. Les suivantes de la duchesse et la fille de ferme se gaussent de sa simplesse : il n'en a cure, puisqu'il aime une femme qui n'existe pas. Encore qu'il juge fort bien le monde, et les petitesses de la vie quotidienne, c'est dans les nuages qu'il a élu domicile. Il vit dans un rêve.

C'est cela qui nous enthousiasme, nous autres Français, et c'est cela qui fait que nous aimons tant l'Espagne, qui s'enthousiasme aussi de la même chose. Depuis les

(1) Tel est le sens profond de cette manie, tant raillée en apparence, du personnage pour les « romans de chevalerie ». Certes ils sont absurdes et d'une « littérature » lamentable. Mais s'ils entretiennent sa folie, ils attisent aussi son courage et sa générosité. Plus on y songe, plus on s'aperçoit que si Cervantes rit de son héros» c'est avec attendrissement.

bravades des Gaulois, qui ne craignaient que la chute du ciel sur leurs tètes, jusqu'à l'élan de notre peuple mobilisé pour défendre la patrie attaquée en 1914, notre histoire n'est qu'un long récit d'expéditions guerrières entreprises pour détendre des idées, des sentiments, pour délivrer des peuples persécutés, que sais-je? Et après, nous en rions, parce qu'il y a beaucoup de Sanchos chez nous. Mais nous avons d'abord agi, et Sancho, même en n'y comprenant rien, même en rechignant, a suivi son maître.

L'Espagne a gardé au cours des âges cette noblesse, cette générosité, cette ardeur, cet esprit de sacrifice, ce culte de l'amour courtois, tous ces sentiments de choix qui portent le beau nom de chevalerie. Elle sourit de Don Quichotte, parce que ce personnage est une « charge » de tout cela, mais la charge est discrète et altère à peine les traits d'un personnage fort sympathique et très élevé. Et nous aussi nous aimons ce personnage dont nous sourions, parce que nous lui sommes très fraternels. Et, après les peuples où coule un peu de sang espagnol, c'est le peuple français qui est le plus apte à comprendre et à aimer le chef-d'œuvre de Cervantes.

Une objection se présente, trop facile pour être sérieuse. Elle nous a été faite par la critique allemande. La voici : « Vous dites que vous aimez Don Quichotte d'un amour particulier. Vous n'en avez cependant pas beaucoup parlé. En comparaison de notre contribution biblio-

graphique à l'étude de Cervantes, la vôtre est très légère. »

Qui ne devine le sophisme que cache cet argument? Il suffit de savoir, pour le démasquer, que ce n'est pas la quantité des livres écrits sur un sujet qui élucide le plus ce sujet. Elle l'écraserait bien plutôt. Cent pages sur un saphir ne vaudront pas pour moi le contact du saphir lui-même, si j'ai le bonheur de le toucher. L'erreur est celle du pédantisme, qui réduit tout à des fiches et à des bouquins. Un enfant qui a lu Don Quichotte dans une sommaire ou mauvaise adaptation, mais qui a vibré d'enthousiasme aux aventures du cher chevalier de la Manche, en sait plus long sur Cervantes qu'un professeur qui aurait passé sa vie à lenter de retrouver les rapports de la biographie de Cervantes avec les événemenls de son livre.

Le mérite de l'érudition allemande est indiscutalDle. Toute recherche, tout travail sont permis avec les éléments qu'elle a accumulés. Mais ces travaux et ces recherches ne sortent pas eux-mêmes du domaine de l'érudition, qu'ils augmentent ainsi indéfiniment. On n'y gagne pas grand'chose pour la vie de l'esprit. Les x\llemands, fiers de leur vaste savoir, se sont donné la tache d'établir en quelque sorte, pour chaque nation européenne, le catalogue raisonné et complet de ses productions propres. Ils ont ainsi goûié l'immense satisfaction de donner à des Provençaux des leçons de littérature provençale et de jouer en Allemagne des pièces de Calderon encore inédites en Espagne, et des drames d'écrivains russes inconnus ou méconnus en Russie. Mais

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qu"ont-ils cru prouver de la sorte? Qu'ils étaient plus « savants » que n'importe qui? Personne ne le leur conteste. Mais la valeur vivante des œuvres, le rapport secret et subtil que ces œuvres avaient avec la race d'où elles étaient sorties leur échappaient entièrement, car ces « impondérables » ne sont pas des choses que l'on puisse saisir avec la main de l'érudition.

Je n'éprouve aucune difïjcullé à admettre que la bibliographie allemande sur Do?i Quichotte soit infiniment plus riche que la bibliographie française, j'en suis même à peu près certain. Mais j'en tire une conclusion diamétralement opposée à celle que les Allemands supposeraient : à savoir qu'en France, au lieu d'être un sujet d'étude littéraire, Don Quichotte a éié un objet vivant d'admiration directe, d'amour personnel. 11 n'est pas resté au seuil de notre mémoire, il est entré dans notre imagination au même titre que les œuvres les plus émouvantes de nos propres poètes, passionnément.

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