‹ Le pavillon du mandarinChapitre 9 sur 22 · LA POÉSIE MYSTIQUE PERSANE · texte numérisé non relu

LA POÉSIE MYSTIQUE PERSANE

L'immense réputation dont Omar-Khèyyâm jouit en Europe, grâce à la fameuse traduction de Fitz-Gérald et à toutes celles qui l'ont suivie, — réputation telle qu'il existe à Londres un Kheyyâm-Club, — fit croire à la majorité du public lettré qu'il n'existe point, à partSaadi et Hafiz, d'autres poètes persans. A vrai dire, c'est une question qui ne semble guère préoccuper même les personnes qui connaissent par ouï-dire l'existence des soufis. L'opinion générale professée à l'égard de ces ascètes tendrait à les représenter comme des sortes de fakirs, plongés dans un détachement perpétuel de toutes choses, dans une inaction absolue, dans un parfait silence. Or, il n'en est rien. Le soufisme est une doctrine qui établit une différence très importante entre le renoncement et l'inaction. Elle s'est gagné les esprits les plus hauts de l'ancien Iran et jusqu'à des souverains même. Et parmi ces personnes éminentes, il s'est trouvé une grande quantité de poètes, dont certains furent même d'une fécondité extraordinaire. Il suffit de feuilleter La Roseraie du Savoir, le beau livre que M. Hocéyne-Azad

a consacré à cette question pour se rendre compte que nous nous trouvons en présence d'une des plus riches littératures qui soient, constellation si abondante et si étincelante en vérité qu'Omar Khèj^'âm n'y brille que comme une étoile de seconde grandeur, ni plus ni moins qu'une bonne vingtaine de poètes, d'ailleurs exquis, et en tout cas très faiblement à côté de lumières telles qu'Attar, Djâmi et Afzel et surtout Abou-Saïd et Sèhâbi, qui jettent un éclat incomparable au ciel de la Perse mystique.

Si l'on y réfléchit bien d'ailleurs, la répulation de Khèyyàm s'explique surtout par ce qu'il y a en lui de moins mystique. La critique n'a pas encore osé se prononcer sur le fait de savoir s'il était initié ou non. Peu importe d'ailleurs. Ce qui est certain, c'est que de la doctrine il semble n'avoir retenu que l'agnosticisme final, cette sorte de résidu de désespoir que l'on trouve au fond du creuset quand, au lieu de s'en tenir à l'élan du mysticisme, à la ferveur du cœur, on interroge la raison. Il y a chez lui très peu de cris d'amour. Toute son œuvre, un peu sèche, nous incline obstinément vers la conclusion du néant. Et c'est ce qui a plu à nos esprits d'occidentaux, par un phénomène analogue à celui qui s'est passé pour Schopenhauer et Hartmann, assimilant, eux aussi, ce qu'ils pouvaient du panthéisme oriental.

Il y a en Rheyyâm, malgré toute sa séduction, quelque chose d'étroit et de pauvre, précisément à cause de cette

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absence d'élan et de ferveur dont sont au contraire pénétrés les autres poètes du soufisme. La plupart de ces hommes avaient déjà consacré toute leur vie à la méditation mystique, avec une sincérité absolue, et leur oeuvre reflète cet état d'esprit, en des accents si puissants et si justes qu'ils vont directement au cœur, tout en nous enchantant par la haute qualité des images.

Attar et Nézàmi, Sènây et Sayer d'Ordoubâd, Djèlalel-din Maulèvi et Djami, Rezâ de Chiraz et Afzel, Bàqi de Tebriz et Né îm, Haçan de Dehli et Bèhài, tous ces noms sont illustres en Perse, tous sont ceux d'hommes célèbres par leurs austérités, la dignité de leur vie et leur talent, et de beaucoup d'autres encore on peut citer des quatrains merveilleux. Mais Abou-Saïd et Sèhâbi se distinguent d'une façon particulière par l'ampleur de leur génie, l'abondance de leur inspiration, bref leur grand style. Le premier vivait dans les temps très anciens, et il était derviche; le second, presque contemporain de saint François de Sales, était un simple serviteur du sanctuaire de Nèdjèf; n'ayant pour tout bien propre qu'une natte de jonc, une gargoulette et une brique. Tous deux possèdent un sens exquis de l'amour divin, servi par une frissonnante sensibilité humaine. Tous deux atteignent sans le moindre effort, et avec des images si simples qu'on en demeure étonné, à une vertigineuse profondeur métaphysique. C'est que, pour les soufis, la vie est essentiellement une; ils ne la conçoivent pas avec ces séparations, ces cloisons étanches dont se satisfont, hélas ! si pédantesquement, nos métaphysiques et nos religions occidentales. La connaissance

de Dieu elle-même n'est pas une opération spirituelle qui demande un tel effort de l'intelligence. Non, elle s'acquiert pour ainsi dire de soi-même, par une poussée organique de la subconscience.

Autrefois (dit Djâmi) je t'imaginais en dehors de moi; je te supposais au terme de ma course.

Maintenant que je t'ai trouvé, je sais que tu es celui que j'ai laissé au premier pas.

Malgré leur très haut degré de cérébralité, il y a une profonde ingénuité chez les soufis. C'est même cela qui les caractérise. Ce sont des hommes qui expriment simplement, naïvement, leur amour de Dieu. Ils reviennent fort souvent sur cette vanité de l'intelligence et de la raison, à laquelle ils substituent l'intuition, la vision directe de la nature et de la vie. Ils insistent beaucoup également sur l'impossibilité de communier avec le divin autrement que dans un acte d'amour. Ils ignorent plus encore qu'ils ne récusent les rites et les dogmes des religions établies. C'est pour cela que parfois ils passent pour sceptiques. Il est impossible de Tètre moins qu^eux, qui sont tout assentiment, tout croyance et tout foi. Mais une seule réalité les préoccupe.

Ce qui existe véritablement (dit Nècir-ed-dîn de Tous) c'est l'unité primordiale; tout le reste est conjectural et imaginaire.

Cette sagesse suprême qu'il faut acquérir, cette vision nirvânique, ce dieu intérieur qu'il s'agit de dégager de nous-mêmes, il l'appellent, pieusement, amoureusement : la Bien-aimée, la Divine Amie. Et vraiment,

lorsqu'ils la nomment ainsi, au féminin, nous percevons dans celle tendresse à demi humaine, à demi surnaturelle, comme une correspondance profonde de celle dont notre sainte Thérèse est consumée. Et aussi (la doctrine est la même sous tous les cieux et derrière tous les masques religieux) nous pensons à ce suave poète bengali iRabindranath Tagore, Tagore qui a dit :

Tu es le ciel et tu es le nid aussi bien. 0 toi plein de beauté! ici, dans le nid des couleurs, des sons et des parfums, c'est ton amour qui enclôt l'âme.

Mais celte parole n'est-elîe pas comme un écho de celle d'Abou-Saïd :

Je lui demandai : « A qui te destines-tu, toi si belle? » Elle me dit : « A moi-même, car je suis l'Unique. Je suis l'amour, l'amant et l'aimée, je suis le miroir, la beauté et la vision. »

La Vie universelle dans son unité primordiale et secrète, tel est le grand sujet de l'inspiration des poètes soufis. Non pas, cette vie, telle qu'elle apparaît aux yeux des monistes modernes, d'un point de vue tout extérieur, tout abstrait. I^lais au contraire, comme la seule chose qui nous concerne, encore qu'elle nous déborde de toutes parts, tel l'océan fait à la goutte d'eau. Et avec joie, avec une passion constante. Le soufi ne se désintéresse de rien. Il tire de sa doctrine une philosophie et une morale, il juge des vertus et des vices. Seulement, il le fait toujours en fonction de son idée primitive, de son amoureuse obsession. Et il en revient toujours

au renoncemeul, au renoncement qui nous débarrasse plus vite des illusions des sens, afin de nous faire toucher la seule réalité de l'univers, de nous faire fondre avec elle.

Avec une profondeur de pensée qui fait songer à Pascal comme aux auteurs des Upanischads, avec une ferveur amoureuse qui rappelle sainte Thérèse et Fénelon, avec une grâce naturiste et une ingénuité qui évoquent le petit frère d'Assise, avec enfin quelque chose qui est proprement persan, c'est-à-dire une mesure exquise dans la concentration, un lyrisme intense et bref, un saisissant génie de l'image physique à répercussions philosophiques, l'œuvre des poètes soufis s'apparente aux plus belles manifestations de la littérature mystique universelle. Leurs noms de sages, d'initiés, de métaphysiciens et d'ascètes méritent de prendre place à côté des plus purs et des plus aimés des nôtres.

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