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GONGORA

La puissance que possèdent les pédants est redoutable. Leurs opinions, une fois transcrites dans les manuels et les dictionnaires, traversent les siècles, et la jeunesse des générations successives les accepte, faute de pouvoir les vérifier. Ainsi s'égare le goût public.

On nous apprend au collège, et Larousse cyniquement nous confirme, que le poète de Cordoue : Don Luis de Gôngora y Argote, désespéré de voir que ses productions normales ne lui procuraient aucun succès, imagina de créer une sorte de kuigage spécial déformant le sens des mots, altérant le mouvement même de la phrase, et que ce jargon, paré de tous les charmes faux que peut avoir le mauvais goût, obtint immédiatement une faveur extraordinaire. Aggravation du conceptisme, le cultisme naquit, et il dura fort longtemps, beaucoup plus longtemps que le poète lui-même, qui mourut pauvre d'ailleurs. Égaré par la folie de cette mode, les meilleurs esprits du temps : Don José Pellicer, Saavedra Fajardo, Fi'aucisco Cascales et Lope de Vega lui-

même, professèrent une admiration profonde pour ce poète, le tenant pour un véritable génie et qui plus est, pour un homme de goût très délicat et très sur. Je ne parle pas de la foule des imitateurs. Il en existe encore. Il paraît qu'au Pérou, par exemple, le gongorisme n'a point cessé d'être à la fois une religion et une école littéraire. Aujourd'hui, tout le monde serait revenu de cet engouement absurde, et la figure de Gôngora, dépouillée de ses lauriers éphémères, apparaît dans la littérature comme une sorte de monstre, le créateur prétentieux d'un pathos obscur, le Lycophron de l'Espagne, le type même d'une espèce de vice spirituel.

N'en déplaise aux pédants et à Larousse, aucune de ces allégations ne tient debout, et elles constituent autant de calomnies envers la mémoire d'un grand artiste, autant de défis à la stricte vérité.

Gôngora n'eut jamais la perversité d'imaginer un langage convenu, après avoir en vain tenté de se faire connaître par des productions « analogues à celles de ses contemporains ». La vérité, c'est que, doué d'une imagination très riche, il s'essaya dans tous les genres, la vérité est qu'après avoir, par exemple dans les Romances et surtout dans les LelriUas, donné la mesure de la malice charmante et, à force de simplicité, quasi populaire de son esprit, il écrivit ses Soîedades, ses odes, son Polyphème et enfin des sonnets, infiniment serrés, denses et subtils, très savants. Mais cela n'implique pas

contradiclioii. Il me serait assez facile au contraire d'établir qu'il y a des analogies réelles entre toutes ses œuvres. L'humour particulier des Letrillas se retrouve assez souvent dans les sonnets (car Gôngora fut un humoriste, un humoriste au sourire parfois très secret), mais il n'a pas changé de qualité. Et non seulement l'humour, mais une certaine espèce dimages. Il y a une unité puissante dans ces poèmes, où l'on retrouve partout !a même forme de l'esprit. Seulement, elle évolue. Ce devait être un homme extrêmement réfléchi, conscient de ses moindres ressources, et décidé à les utiliser toutes. Il cultiva, ce cultiste, le terrain très riche de son moi. Et de sa simplicité primitive (qui ne fut jamais de la simplesse) il arriva au ralTmeraent merveilleux des sonnets, que l'on peut considérer comme son o.'uvre suprême.

Nous pouvons observer un i)hénomène tout semblable chez un de nos plus grands poètes : Stéphane Mallarmé, qui, lui aussi, fut accusé de se perdre exprès dans l'obscurité afin d'acquérir une gloire refusée à ses vers plus clairs. Lui aussi cependant ne fit qu'évoluer selon les lois de sa nature interne, du parnassisme relativement facile du GuignGU et (ï Apparition aux mystérieuses évocations de ses derniers poèmes. C!iez lui aussi ce goùl de l'humour, cette malice gentille, celte courtoisie pompeuse et délicate, dont ses moindres billets font foi. Chez lui aussi l'examen retrouve des éléments toujours pareils et ({u'une volonté d'artiste pur et profondément conscient traita, suivant des réactions toujours plus savantes, jusqu'à en faire un véritable élixir verbal, certes de

saveur incomniunicable aux cuistres, mais combien délicieuse aux amateurs de véritable poésie.

J";'à longtemps pratiqué Mallarmé, je ne connais G6ngora que depuis cinq années, mais le poète français m'a beaucoup aidé à comprendre le poète espagnol, et j'ai aujourd'hui acquis la certitude d'une sorte de fraternité mentale entre ces deux êtres, qu'un malentendu absolument identique et entretenu par la même malveillante sottise lit accuser de la même supercherie, alors qu'ils furent au contraire, chacun à sa manière, des héros du scrupule littéraire (î).

Les différences sontd'autant plus superficielles qu'elles sont évidentes. Déblayons-les vite. Gôngora fut un poète très abondant, alors que Mallarmé écrivit très peu. Une grande partie de l'œuvre du Coidouan est de circonstance, et il est vrai de dire qu'il y avait en lui du poète lauréat. Il dut, hélas ! pour vivre (car

Camina mi pension con pies de jjIoiiio)

écrire beaucoup d'éloges, d'épithalames, d'épitaplies, de compliments, de prières. Il s'en tirait d'ailleurs avec infiniment d'esprit et de dignité, et dans le plus noble style. !\lais enfin on lui rendrait service en le réduisant

(1) Inutile, n'est-ce pas? de dire que Mallarmé ne dut, ne prit absolument rien à Gôngora. Je ne sais même pass'ille connaissait, s'il l'avait lu. 11 s'agit ici d'analogies profondes de l'instinct poétique, échappant essentiellement au L:jiiti'61e de l'autocritique.

à une anthologie, à une anthologie pareille à celle que Mallarmé fit lui-même, pour lui-même. 31 est païen de goût ou dirai-je mieux arabe, mais catholique de conviction comme on l'était en Espagne, à cette époque, d'un catholicisme ardent et sombre même parfois, et funéraire, comme celui de son ami le Greco. N'oublionspas qu'il est Andalou, et qu'il est aussi un peu d'église. Enfin il y a trois siècles de distance et une frontière antre lui et le poète parisien camarade de Manet et de Zola. N'importe, ils sont plus près l'un de l'autre qu'ils ne l'étaient respectivement, l'un de Garcilaso etd'Herrera, l'autre de Léon Dierx et de Coppée,

Je trouve chez tous les deux une prédilection, vraiment rare, vraiment poussée à un poinL spécial, pour certains thèmes : par exemple, la chevelure féminine, les fleurs, les pierreries (ces deux derniers termes toujours interchangeables, indéfiniment comparés et mêlés l'un à l'autre); et plus encore que la prédilection, une certaine manière de les traiter, ces thèmes, d'en extraire tout ce qu'ils peuvent contenir d'analogies et de symboles. Gôngora, certes contenu par son éducation religieuse, ne peut pourtant s'empêcher de louanger la beauté féminine en termes dont on n'a voulu voir que l'artifice et la joaillerie. Mais sous cette parure un peu barbare de nacre, de lys, de marbre, de roses, d'ambre, de saphirs, d'œillets, de rubis, quelle ferveur, quel amour vrai de la réalité physique transparaissent sous tant d'allusions et de voiles, quel amour tout simple de

l'amour (1)! A la fin d'un sonnet (LX[) où sont Gnuni(5récs, comme par jeu, toutes les matières précieuses du monde comme ayant composé la pâte idéale dont fut formée l'amie, avec quelle grâce de soupir se meurt ce tendre vers, tout de musique, contraste étrange avec ceux, minéraux et brillants, qui le précèdent :

0 l'ubia CJori, 6 dulce mi enemiga/

Et la chevelure, l'obsédante chevelure, qui pour Mallarmé était devenue toute la femme, comme si le front n'était que « son ancien loyer »,

La chevelure, vol cVune flamme, à Vextrème Occident de désirs, ...

pour Gôngora est aussi un objet indéfini de rêves : il y revient sans cesse, il ne se lasse pas de la décrire.

Peinaba al sol Belisa sus cabellos Con peine de marftl, con mono bella; Mas no se 'parecia el peine en ella Conio se oscurecîa el sol en ellos.

Préciosilé? Oui, peut-être. Mais quel ralfinemenl de vision! Et comme le miroir, qui ne sera nommé qu'au quatrain suivant, est déjà pour ainsi dire présent aux yeux du spectateur invité à considérer ce jeu d'une image avec son reflet, ce tableau dont les contours tremblent, subtilement troublés par l'indécis de cette opposition, verbale, entre parecia et oscurecîa !

On comprend très bien, en lisant des passages de ce

(1) Cf. Ma(,larmk : Tristesse d'été ; Hériodade.

genre, le malentendu qui s'est produit à propos de Gôngora. De telles exqui sites la première apparence seule était perceptible à la majorité des admirateurs, des imitateurs, des demi-poètes, enchantés de trouver là tout un stock d'images littéraires faciles à exploiter. Les pédants, eux, n'y virent rien du (out, et ne se donnèrent pas la peine d'essayer.

Plus je relis ces fameux sonnets, si décriés, moins je puis admettre ce qu'on en a dit. Quelques-uns sont obscurs, certes, mais jamais de cette obscurité qui vient du désordre ou de l'incertitude de la pensée. Il serait plus exact de dire qu'ils sont difficiles (1), en ce sens que leur prodigieuse contraction verbale désoriente dès l'abord cette mauvaise habitude que nous avons de nous laisser porter par le courant des images et des pensées banales, quitte à rencontrer de temps à autre, dans cette dérive paresseuse, quelques îlots plus solides de sens. Transitions! Et il y a des écrivains qui se contentent indéfiniment d'elles. Gôngora ne nous laisse pas le loisir de cette torpeur, il exige notre attention. Il entre, de plain-pied, dans un jeu d'images, parce qu'elles se sont imposées à lui si souverainement qu'il ne voit plus la nécessité de s'en expliquer par des comparaisons. Il commence ainsi un sonnet sur une flotte :

Velero bosque de àrboles poblado Que visteii hojas de biquieto Uno...

(1) Mendès disait que Mallarmé était un auteur difficile.

Hallucinante, brusque, directe, l'image de la forêt se dresse, à peine atténuée du mot veJero qui l'aère en quelque sorte, et en précise la valeur métaphorique; puis elle se développe, et immédiatement se raffme, évoquant avec ce terme si sensilile : mquieto le frisson môme dont la brise agite, sur ces arbres marins, les feuilles vivantes de la toile. C'est, en deux mots, un tableau complet, animé, dans sa juste perspective : on voit la flotte glisser sur la mer lumineuse.

Qu'on ne s'y trompe pas, nous saisissons ici, dans son origine, la démarche même de l'esprit poétique, en opposition avec celle de l'esprit rhétorique, lente et donnant raison de tous ses pas, à coups de : « comme, c'est ainsi que, semblable à, de même que, on dirai! que », et autres articulations verbales. La poésie vraie agit toujours par incantation directe, sans préparation d'aucune sorte, qu'il s'agisse d'une poésie de sentiment comme celle de Verlaine ou d'une poésie d'intelligence, comme celle de Mallarmé ou de M. Paul Valérv.

Jusqu'ici, rien que de normal et, somme toute, d'assez simple. Mais Gôngora ne s'en tiendra pas là. Sans le vouloir, obéissant à l'entraînement de son propre esprit, il rebondit d'idée en idée, chacune s'éloignant davantage de la métaphore originelle. Ainsi cet étonnant sonnet cxxvin :

Érase en Cuenca lo que nunca fuera^ Èrase un caminante muy ayuno;

Pidio un mollete, si habia tierno alguno,

Y diéronle un bizcocho de gnlera.

Dcsla impiedad fué un dngel la arrobera ;

Y si pidiera mas el imporluno, Le dieran los penascos uno à uno Que Jucar bana en su âspera ribera.

De bizcochos apela el caminaïUe

Para piedras; que en Cuenca eso se usa,

Y deso estdn las piedras tan comidas.

Quiza viéron el rosira de Médusa Estas fénascos, coma la viô Atlante, 0 damas son de pedernal vestidas.

Comme elle est amusante, cette petite pièce, oii se mêle d'une façon insaisissable la rancune du voyageur déçu à la fantaisie du poète, toujours prêt à bondir en pleine fable, en pleine folie.

Desta impiedad fué un àngel la arrobera.

Et voilà les boulangers de Cuenca livrés aux puissances vengeresses. Mais aussitôt ce pain, si dur, voici qu'il évoque une autre dureté, celle des rochers, qu'on aurait tous offerts au voyageur, s'il avait insisté. C'est donc alors le même. Mais oui certes. Et la preuve :

Y deso esiàn las piedras tan comidas.

Dès lors, qui empêchera le rêveur, décidément lâché, d'imaginer toutes les possibilités mythologiques de pétrification et d'évoquer la face de Méduse, et mieux encore, de supposer que ces rochers sont une rangée de '^ dames vêtues de pierre « ?

l'iO LK PAVILLON Dl" MANDARIN

11 n'y a pas moins ici de quatre rebondissements, depuis la primitive anecdote jusqu'à la fantaisie finale, et tout cela môle, atténué, adouci d'une sorte d'imperceptible humour. Encore une fois, on ne retrouve que dans Mallarmé ce dosage subtil. Pensez à la Chanson bas (Hors de la poix, rien à faire), à l'espèce de sourire de sylphe malicieux qui se joue dans les derniers vers de Une dentelle s'abolit.

Cette aisance à se mouvoir dans un monde de combinaisons créées par eux au moyen d\me seule image primitive, cette facilité à faire foisonner, cristalline, une génération de formes sur chaque plan de cette image initiale, ce don particulier de passer sans cesse de l'abstrait au concret et réciproquement, bref cette haute intelligence, elle est commune à Mallarmé et àGôngora, elle est leur qualité maîtresse, celle qui, les faisant si pareils, les oppose à tous les autres poètes. Ils se sont fait chacun leur univers. Encore une raison de leiu' impopularité. En s'abstrayant de la foule, en ne chantant pas les émotions communes sur le mode commun. ils ont vite fait figure d'orgueilleux, Icares punis de leur audace. Mallarmé alla d'ailleurs plus loin que Gôngora. Au delà des Sonnets et de la Prose pour des Esseintes, il imagina le Coup de dés, qui est un essai de composition écrite tenté sur les confins mêmes de la composition musicale. Mais si loin qu'il ait été, c'était sur le même chemin. Et il est à observer combien cette haute intellectualité, ce raffinement cérébral coexista, chez les deux

LE PAVILLON DU MANDARIN lil

poètes, à un don prodigieux d'évocations d'ordre pictural d'un côté et de l'a^utre musical. C'est une joie de déclamer leurs vers, même sans aucun souci de les comprendre (1). On sent qu'on a afîaire à des maîtres de la langue. Pour ne citer, entre cent autres, qu'un seul passage, est-ce que les trois derniers vers du sonnet consacré au tombeau du Greco (2) n'évoquent pas, au milieu de je ne sais quelle dense fumée funèbre, la pesante magnificence du monument : cubique, brillant, dur? absolument comme chez Mallarmé la fin du Toaul funèbre, pour la tombe de Gautier.

Chez les deux poètes on perçoit l'intention bien nette de tirer des mots leur maximum d'évocation, au point de vue descriptif, comme au point de vue de l'harmonie. Et c'est sans doute de leur pnjfonde connaissance de la valeur des mots que leur est venu ce respect qu'ils en ont, celle minutie dans le choix qu'ils en font, la place où ils les mettent, ce resserrement toujours plus sévère. Mérite encore plus grand chez le poète espagnol, qui avait à lutter contre une abondance naturelle de rhéteur courtisan. Cette constriclion aboutit à l'ellipse, et l'ellipse choque la [)aresse du lecteur, et surtout celle, encore plus chatouilleuse, du pédant. D'oi^i nouvelle source de malentendus.

(1) Ainsi, chez Gôngora, l'étonnant et presque insaisissable sonnet CLXVI (Tonante monsenor) que tiavorsent des lueurs si fulgurantes, et chez Mallarmé le sonnet A la nue accablante tu. Ils ont tous deux ce même poids de basalte, et ces mêmes éclairs légers. (2i Tanta urna, â pesar de su diireza,

lAgrima'. beba y cuantos siida olores, Cortesa funeral de ârbol sabeo.

Enfin, parmi ces beaux sonnets de Gôngora, il en est que je trouve particulièrement admirables, où l'artislr' n'abandonne aucun de ses droits et où cependant l'homme parle, dans toute l'angoisse et la vérité d'un cœur profond .

Je pense à celui intitulé : /!/ ano cirmatérico de su edad et qui finit par ces vers splendides :

/ Oh aquel dicJioso que la ponderosa Porciôn depuesia en una piedi-a rinida, La levé da al zofiro soherano !

Jamais les plus profonds mystiques n'eussent exprimé avec plus de vigueur et de simplicité ce geste suprême de l'homme au moment de sa mort, ce double geste qui se termine par l'ofïrande sublime de l'âme. Et comme ce mot zafiroici est touchant! C'est comme si le poète précieux, l'ami fervent des pierreries, au plus grave moment, maintenait encore son droit à parler le doux langage de l'amoureuse courtoisie, en appelant ainsi le ciel : « saphir souverain ».

Je pense aussi à cet autre sonnet que je transcris lout entier (et qui a inspiré à M. Azorin une de ses plus belles

pages :

Descaminado, enfermo, ptreyrino, En tenebrosa noche, con pié incierto, La confusion pisando del desierto Voces en vano diô, pasos sin tiiio.

Rt'peiido lalir, si no vecino.

Distinto oyô de can siempre despierlo.

Y en pastoral albergue mal cubierto Piedad hallô, si no hallô camino.

Salie el sol, y entre arminos escondida, Soûolienta beldad con dulce sa'ua Saltéo al no bien sano pasajero.

Pagard el hospedaje con la vida; Màs le valiera errar en la montana Que morir de la suerte que yo muero.

ici l'art de Gôngora coupe tous les liens qui raltacheiiL au vraisemblable quotidien ie tableau qu'il présente. Que! est-il, ce voyageur étrange, ce pèlerin perdu marchant dans la « confusion du désert »? On ne le sait pas, et cela épaissit encore l'atmosphère d'angoisse qui flotte autour de lui. Tout conspire à rendre son sort plus misérable. Est-il en effet quelque chose de plus affreux que d'entendre toute la nuit le gémissement d'un chien que rien n'endort? Et quelle est cette auberge où il trouve la compassion, lacompassion seulement, maispaslecliemin?

Un peu de douceur va peut-être venir avec le jour. Tous les mois, pendant deux vers, se font si câlins, si veloutés, si chauds!... comme pelages d'hermine enveloppant la« somnolente beauté »... Hélas! ce n'est qu'un répit, pour retomber dans une horreur plus grande encore, dans l'épouvante absolue. Car pourquoi ce voyageur paiera-t-il de la vie cette énigmatique hospitalité? Oui, pourquoi? Nous ne sommes guère plus éclairés quand nous apprenons que ie poète agonise d'un mal auprès duquel est enviable le sort de cet infortuné. Et

toute notre pitié revient malgré tout à ce passant perdu et malade, pèlerin qui sait? de la vie même, de Tincompréhensible, obscure et terrible vie.

N'eùt-il écrit que ces quelques vers, le jugement inique porté sur Gôugora par les pédants serait à reviser. Non seulement il n'est pas ce qu'ils ont dit. 11 est un grand, un pur poète. Ne leur en déplaise, c'est Lope de Vega qui a raison contre eux. Erudiciôn y dulzura (érudition et douceur), dit-il, pour caractériser cet art, qu'il admirait. Comment ne voit-on pas que toute cette érudition, celte science, cette habileté, il les mit au service, non pas d'un arrivisme dont il n'avait nullement besoin, car il était célèbre et admiré, mais d'une forme littéraire (ju'il voulait sans cesse plus belle et plus parfaite. Il fait partie de cette grande famille d'esprits à qui nous devons Philip Sidney et Lily, le chevalier Marin, les pélrarquisants, Maurice Scève et Saint-Amand, et il y brille d'une manière éclatante. Il fut un roi parmi les poètes conce})tistes, il fonda, un peu malgré lui, une sorte de religion poétique, mais il valait mieux que sa gloire, et les beaux vers, savants et purs, qu'il a sculptés dans cette matière composite dont lui seul pouvait oser l'alliage solide et musical demeureront tant qu'il y aura quelqu'un pour comprendre la langue castillane et pour garder le goût des jeux exquis de l'intelligence [\].

• Il Ecrit le 15 août 1918.

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