EDGAR POE CRITIQUE
A lire les Marginalia, la seule œuvre de critique que nous ait laissée Edgar Poe, ou éprouve une impression fort curieuse, un peu trouble d'abord, un peu confuse, un peu décevante, mais qui s'ordonne et se clarifie par degrés jusqu'à ce qu'on sente se trouver en présence d'un véritable esprit critique, de la plus haute portée, de la plus fièrc envergure.
Ceux qui croient qu'un homme comme Sainte-Beuve est un critique n'y comprendront certes pas grand'chose. Ils seront déroutés. Là où ils cherchent un livre ils trouveront un homme; là où ils cherchent un système littéraire tout fait, ils trouveront les germes intellectuels vivants d'une pensée, d'un système.
Mais ceux qui savent que la critique est tout autre chose qu'une systématisation, ceux qui ont assez des raisonnements à perte de vue, des théories, des exclusivismes, etc., ceux-là aimeront le livre d'Edgar Poe, et sont prêts à comprendre sa féconde leçon.
La vie fui dure au poète américain, et il n'eut jamais
roccusion de faire un volume de ses œuvres critiques, tli^persées dans les magazines. Mais, après tout, ce n'est pas nécessaire à sa gloire. Un esprit médiocre cimente extérieurement et artificiellement dans le moule d'une théorie des idées et des sentiments qui ne supportent pas d'être ainsi rapprochés, et la conlradiction n'en apparaît que plus ruineuse. Par contre, un grand esprit ne peut pas retirer aux choses môme qu'il recueille au hasard de ses promenades un certain caractère commun, une certaine unité secrète : le fait seul que ce soit. lui qui les ait choisies. Qui dira la supériorité de l'unité du goût, organique et vivante, sur l'unité précaire des analogies théoriques, lorsque ce goût est absent?
Edgar Poe avait, à un point souverain, cette unité du goût. C'était un grand poète et un grand écrivain, ne l'oublions pas, et, en outre, un homme d'une haute culture. Comme dit Baudelaire, il avait « un vaste savoir, une linguistique puissante, de fortes éludes, des impressions ramassées dans plusieurs pays ».
Et d'ailleurs, appliquant sa méthode critique, il dit : « Divisant le monde de l'esprit en Intellect pur, Goût et Sens moral, il appliquait la critique suivant que l'objet de son analyse appartenait à l'une de ces trois divisions, ïl était avant tout sensible à la perfection du plan et à la correction de l'exécution ; démontant les œuvres littéraires comme des pièces mécaniques défectueuses (pour le but qu'elles voulaient atteindre), notant soigneusement les vices de fabrication; et quand il passait au détail de l'œuvre, à son expression plastique, au style en un mot, épluchant, sans omission, les fautes
de prosodie, les erreurs graimnalicales el loule celte masse de scories, qui, chez les écrivains non artistes, souillent les meilleures intentions et déforment les conceptions les plus nobles. »
Gomme on le voit, Edgar Poe possédait tout ce qu'il fallait pour être un grand, un incorruptible critique, l'oète lui-même, et raffiné, il n'admirait donc que ce qui en valait la peine, (irammairien, puriste sévère, il n'eût jamais laissé passer une œuvre riche de ses seules intentions. La beauté était sa loi. Et pour lui ce n'était pas un mot, comme « l'esthétique » des pédants. C'était un modèle qu'il connaissait bien, une règle rigoureuse qu'il appliquait lui-même.
Qu'importe après cela la rareté de sa production critique? Puisque son principe animateur est absolument pur et complètement juste. Qu'importe que son œuvre s'inscrive en marge des œuvres des autres, d'œuvres oubliées, d'œuvres n'ayant parfois que le mérite d'avoir servi de tremplin à sa pensée? Qu'importe? C'est comme si on reprochait à un beau livre d'avoir été manuscrit sur du papier à chandelle. Rien de plus superficiel, de plus sot que d'attacher de l'importance à ces questions de présentation.
Laissons la parole à Poe lui-même. Avec le ton paradoxal dont il aime à présenter ses idées, il nous donnera la théorie, séduisante et si finement juste, des notes marginales :
Elles jouissent de quelque supériorité sur les déductions gratuites et capricieuses auxquelles donnent lieu de vains propos littéraires, car il n'est pas rare que de semblables
commentaires se succèdent à la façon de bavardages plus ou moins irréfléchis, tandis qu'on Irace les notes marginales résolument, — à cause du besoin qu"épiouve Tcsprit, après une lecture, d émettre spontanément une pensée qui, quelque impertinente qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins une pensée à laquelle il n'a manqué que le temps et descirconslances plus favorables pour éclorc dans toute sa force. Dans les Marrjinalia. nous nous parlons à nous-mèmc; nous causons donc franchement, hardiment, avec originalité avec abandon, sans fausse vanité, beaucoup à la façon de Jérémie Tavlor, de sir Thomas l>rowne, de sir William Temple, de Burton l'anatoniiste, de Butler le logicien, et de quelques autres écrivains de l'ancien temps. Ceux-ci étaient trop pénétrés de leur sujet pour se préoccuper de leur style qui, mis hors de cause, devient un style incomparable, un style modèle, d'allure tièrement marginale.
Dans les .yaryliidlia, Edgar Poe parle de tout avec celte liberté absolue de pensée, celle indiir(!'rence aux idées reçues, celte ingéniosité, qui le caractérisent si nettement. Et ce seront des réflexions grammaticales extraordinairement subtiles sur la valeur et le rôle du tiret en typographie, une théorie personnelle sur la conduite et la conslruclion des contes, l'explication de la prétendue irritabilité des poètes, une exécution en règle et définitive de la conférence considérée connne genre littéraire, des annotations de puriste, ou de ])oète, ou de philosophe sur maint auteur de son temps ou du passé, que sais-je?... Mais toujours perce l'originalité, l'extrême personnalité de son esprit. Il parle 1res simplement, cela paraît le bon sens même, et cependant toujours quelque raffmementde l'expression, je ne saisipKîi dans le ton, dans la ppr.spective de la pensée
relève ce bon sens, et lui donne une valeur inattendue.
Si le mot dislinction n'avait pas été si j;alvaudé, notamment dans le langage mondain pour désigner les manières les plus niaises et les plus artificielles, avec quelle joie l'emploierait-on pour qualifier la façon dont Edgar Poe se conduit dans le monde intellectuel. Ses manières à la fois distantes et exquises dont parlent avec tant de sympathie ses biographes, il les manifestait vis-àvis des o'uvres de l'esprit. C'est un gentleman. 11 a de la race, de la réserve. Il peut èlre impertinent, on est rassuré, ce sera toujours à l'égard d'une pensée sotte possédant une réputation usurpée.
Ses partis-pris même ne manquent pas de saveur, surtout si on les compare à la banale et perfide politesse * du critique à la Sainte-Beuve, qui affecte de mettre tout le monde sur le même pied, traitant le cuistre et l'homme de génie avec les mêmes formules : injurieuses pour celui-ci, très flatteuses pour l'autre. Au moins, avec Edgar Poe, on sait qu'on a affaire à un homme. Si, indigné, il se révolte et fustige, c'est parce que, par contre, il a gardé intacte sa faculté d'admiration et d'enthousiasme. Et même si parfois il etlleure d'une ci'a vache irrespectueuse des tètes que nous sommes habitués à vénérer, ne lui en tenons pas rigueur. Outre que ces erreurs sont rares, nous ne sommes pas tellement assurés que ce soient des erreurs. Qui sait si la postérité ne ratifiera pas notre jugement, dans le sens indiqué par Edgar Poe?
D'ailleurs, quand il s'élève, alors ses pensées deviennent magnifiques. Témoin cette page, belle comme un
iriO LF. PAVILLON DU MA.NDARIN
portrait moral, un lestaineiit secret, imcri de rame devinant le martyre futur :
Je me suis plu parfois à me représenter, par un effort d'imagination, quel serait le sort d'une homme doué, ou plutôt accablé d'une intelligence de beaucoup supérieure à celle de sa race. Naturellement, la conscience de cette supériorité ne lui ferait pas défaut et, étant constitué comme les autres hommes, il ne pourrait s'empêcher de manifester cette conscience. Il se créerait ainsi des ennemis à tout propos. Et comme ses opinions et ses théories différeraient profondément de celles de tout le monde, il serait évidemment considéré comme fou. Combien un tel supplice serait douloureux et horrible! Passer pour infiniment faible précisément parce qu'on est infiniment fort, — n'est-ce pas là une torture si raffinée que l'enfer même n'en offre pas d'exemple?
Il est également de toute évidence qu'mi esprit très généreux, — éprouvant réellement les sentiments que le vulgaire se borne à professer, — doit fatalement demeurer incompris de tous ceux qui l'entourent, les motifs de ses actes étant faussement interprétés par eux. Tout comme un excès d'intelligence passerait pour de la fatuité, un excès d'esprit chevaleresque ne manquerait pos non plus d'être tenu pour le dernier degré de la bassesse ; et ainsi de suite en ce qui concerne les autres vertus. Ces considérations sont assurément des plus tristes. Que certains êtres aient pu planer ainsi audessus du niveau de leur époque, c'est là un fait qui n'est douteux pour pei'sonne; mais si nous voulions, en fouillant l'histoire, découvrir la trace de leur existence, il nous faudrait mettre de côté toutes les biographies des personnages proclamés « honnêtes et grands » et rechercher minutieusement les quelques souvenirs laissés par les malheureux morts en prison, dans les asiles d'aliénés ou sur l'échafaud.
Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, des moments où Edgar Poe manifeste des pensées moins philosophiques, moins
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sereines, son livre n'en demeure pas moins de l'intérêt le plus vivant. Et je crois bien que ceci restera toujours l'essentiel pour un livre. Je donnerais toute la perfection stérile et froide du style des humanistes pour ce désordre apparent, ces partis-pris passionnés, ce pathétique, cette ardeur, preuves de la vie. La vie est le plus beau des spectacles.
En ce qui concerne la valeur plus spécialement critique d'Edgar Poe, je maintiens qu'étant poète, il ne pouvait pas ne pas valoir cent fois un critique do profession, îl était de la race des Baudelaire, des Mallarmé. Il était donc, de naissance, infiniment supérieur à tous les Sainte-Beuve de l'univers. Et cela pour deux raisons : la première, pour ainsi dire matérielle, c'est qu'il savait à fond le métier de l'écrivain et les ressources musicales du haut style et de la poésie ; la seconde, plus idéale, c'est qu'il avait ce jugement supérieur que donne l'intuition.
Un Sainte-Beuve, au contraire (je l'envisage au point de vue général, comme un type, un être éminemment représentatif, — et d'ailleurs une cohorte immense d'admirateurs aujourd'hui le traitent comme une sorte de parangon et de symbole), un Sainte-Beuve, au contraire, ne sait pas. Il juge de tout au petit bonheur, en conformité avec des règles qu'il n'a jamais pu appliquer personnellement et dont il ignore l'esprit. Combien je préfère le jugement net, concis, définitif d'un Edgar Poe, même s'il sous-entend ses raisons (il en a toujours), même s'il s'amuse à étonner par des boutades. Quel précieux signe de sincérité que les boutades!...