‹ Le pavillon du mandarinChapitre 13 sur 22 · LE LYRISME DE WALT WHÏTMAN · texte numérisé non relu

LE LYRISME DE WALT WHÏTMAN

Le lyrisme de Wall Whitman est un phénomène unique et précurseur dans la littérature du xix'' siècle.

Il est prodigieux, je n'en connais pas de plus intense, de plus direct, de plus humain, de plus ardent, de plus personnel. Vous pouvez ouvrir au hasard de l'épingle et lire la première strophe venue : vous serez surpris de son accent. C'est celui de l'optimisme absolu.

Walt Whitman, qui n'a commencé à écrire qu'à l'âge mûr, découvre le monde avec l'innocence et Téblouissement d"un enfant, mais sa force et son enthousiasme sont d'un homme, et d'un homme au puissant cerveau, aux sens développés, à la sensibilité de cœur vibrante. Il se jette, littéralement, sur l'Univers, comme un nageur éperdu dont la main tâte l'épaisseur et la résistance voluptueuse du flot; il touche toutes choses passionnément, prodigieusement vite; et, pour ainsi dire du même acte qu'il les juge, les connaît, les compare et les quitte, il les aime aussi, comme un amant sa maîtresse, en une possession pleine et tranquille, profonde, définitive, heureuse.

Ce qui chez les philosophes idéalistes n'est qu'un artifice de dialectique, une abstraite façon de parler, lorsqu'ils prétendent que l'univers est en nous, — ce qui signifie simplement ce truisme : que l'intellect peut se 'représenter tous les spectacles du monde, — chez Walt ^Vhitman est une habitude de sentir, aussi essentielle à sa nature qu'il nous est ordinaire d'être sanguin, bilieux, gras ou maigre. Il est, vraiment, tout ce qu'il veut, tout ce qu'il voit.

On dirait qu'il n'a pas de personne, tant il est protéiforme. Sa force animatrice et quelque chose de sa vie entrent à chaque minute dans un être et dans une chose différente, dans une bête, dans un état d'âme, dans un paysage, dans un élément. Pourtant, il se retrouve toujours. Sa puissante et tranquille conscience est calme et immobile, à l'image d'un soleil autour duquel tournerait le vertige infini des apparences terrestres qu'il éclaire.

Ce qui n'est pour les philosophes qu'une froide faculté verbale, une spéculation sans effet sur la sensibilité, est chez Walt Whitman quelque chose qui exprime la plus réelle émotion de son cœur, une sorte de conscience joyeuse que rien ne peut le décevoir et que, en dessous des souffrances les plus vives auxquelles il sera soumis, une région de lui-même demeurera intacte, je ne sais quoi d'éternel et de divin sur lequel la mort et le changement n'ont pas de prises. La doctrine théosophique ne dit pas autre chose, et rien n'est plus curieux que de noter les rencontres fréquentes de ce poète américain, panthéiste, voluptueux, vagabond, avec les théoriciens de l'ésotérisme. Rien n'est plus riche en suggestions

métaphysiques, rien ne prouve mieux l'intuition géniale des vrais et grands poètes, (^ar Walt Whitman n'a certainement pas connu de théosophes. Mais le meilleur de leurs Uiéories est par lui rendu vivant, sensible, passionnant. Et ils devraient bien l'adopter pour leur poète, à cause de cette partie-là de son inspiration.

Mais je crois qu'ils seraient déconcertés par son. ellarante ardeur sensuelle, sa libeité étrange de païen invétéré, son refus souriant et irréductible de toute croyance, si légère paraisse-t-elle à l'esprit, son réalisme violent et fiévreux.

Walt Whitman, malgré ses dithyrambes en faveur du patriotisme américain, — qui parfois vont jusqu'à lui donner vaguement l'air d'un poète lauréat, — Walt Whitman reste l'aède de l'humanité. A l'entendre, on dirait qu'il se fait de l'homme une idée éternelle, comme si, du commencement des âges, un seul homme avait existé, perpétuel et jeune témoin de l'histoire du monde, acteur tour à tour de l'opéra édénique, des drames perses et grecs, du triomphe américain. Et c'est cet homme-là que Walt Whitman chante. Il n'a pas d'accents assez ardents pour célébrer sa beauté, le caractère sacré de ses fonctions naturelles et de son rôle social. Il est ivre de joie à le contempler. Il l'aime. Ce culte lui tient lieu de religion et ses plus belles inspirations lui sont venues en face de lui lorsqu'il le contemplait comme une image résumative du monde, un univers en mouvement. On ne peut pas se faire une idée (à moins d'avoir lu les Feuilles d'herbe) de l'extraordinaire richesse avec laquelle il le décrit, corps et

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àme, apparence physique et velléités morales, ni surtout de l'étonnante joie que cette constatation lui donne. L;\, vraiment, un frisson religieux passe.

D'autres poètes ont chanté la douleur, Whitman non. Pourtant il a souffert, et la douleur, il peut la décrire en maître, mais il n'y arrête sa pensée avec aucune morbidcsse. Peu d'hommes ont été moins pervers ni inquiets. Je ne sais quelle prodigieuse santé anime l'œuvre de Walt Whitman jusqu'aux derniers moments de sa vieillesse, alors que le lyrisme du jeune homme, assagi par degrés, est devenu très calme, puis 1res faible. Mais la santé est restée.

La santé, et aussi la ferme croyance en la grandeur de son rôle de poète. Pas la moindre vanité d'écrivain, mais la conscience de sa place dans le monde, de son utilité.

A côté de son lyrisme grandiose, fervent, religieux, illimité, celui d'un poète comme Hugo apparaît d'une piteuse mesquinerie. Et si on compare ces deux hommes, on mesure du même coup la distance qui séparait du véritable génie celui qui passe encore chez nous auprès de beaucoup de gens pour un grand homme. On demeure étonné de l'injustice immanente de la gloire. La gloire! Elle est allée tout entière à ce rhéteur sans àme, à ce bourgeois exaspéré, aux petits désirs et aux grands mots, alors qu'on la marchande encore à cet ami passionné de l'humanité, à ce simple et à ce pur, à cet homme agissant et vivant que fût Walt Whitman.

Et je défie bien que l'on trouve, dans toute l'oi'uvre de Hugo, un poème, qui ait l'accent, la qualité d'àme,

{■inspiration, la grandeur lyrique de ceci, par exemple, une feuille comme vous en trouverez des centaines dans celte loulfe qui sent bon la terre éternelle :

J"ai ce];i en moi — je ne sais pas ce que c'est — mais je sais que cela est en moi.

Je me tords couvert de sueur — puis mon corps de\ient calme et rassis.

Je dors, — je dors longtemps.

Je ne connais pas cela — cela est sans nom — c'est un mol quon ne dit pas.

Il n'est dans aucun dictionnaire, aucun propos, aucun symbole.

Cela oscille sur quelque chose qui est davantage que la terre sur laquelle j'oscille.

Pour ce je ne sais quoi la création est l'amie qui m'éveille en me prenant dans ses bras.

Je pourrais peut-être en dire davantage. Ébauches! Je plaide pour mes frères et mes sœurs.

Le comprenez- vous, ô mes frères et mes sœurs?

Cela n'est ni le chaos, ni la mort, — cela est forme, union, plan — cela est la vie éternelle — cela est le bonheur.

Jamais la pensée idéaliste, jamais l'optimisme (même celui d'Emerson) n'ont prononcé une affirmation plus belle.

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