ENRIQUE RODO VU D'ICI OU LA PENSÉE RE L'AMÉRIQUE LATINE
Le Comité France- Amérique, sur l'insligation de M. Hugo D. Rarbagelata, m'ayant fait l'honneur de me choisir, préférablement à tant d'autres écrivains, pour traduire un choix d 'œuvres de José Enrique Rodô, afm de donner au public français, qui malheureusement l'ignore encore, une notion suffisante de ce bel auteur, je me suis trouvé, du fait de ce travail, dans un état tout particulier de réceptivité à l'égard des idées, des sentiments, et de l'art de l'essayiste uruguayien.
Et tout d'abord, ce qui me frappe en Rodô, c'est l'unité qui règne dans son œuvre et l'explique toute, cette œuvre en apparence si diverse. Il fut successivement orateur, poète, penseur, critique d'art, de littérature et de mœurs, essayiste, conteur. Et son style n'était, selon les sujets à quoi il s'attachait, jamais pareil. On est frappé par ladiiîérence d'accentqui sépare Ariel des Motivosde Proteo, Rnbén Dario de Bolivar, Montalvo des derniers articles qu'il écrivit avant de mourir. Et même dans les morceaux réunis dans le Mirador de Prospéra, quelle variété! Les timbres, les coupes syntaxiques, la
IGO LK l'AYILLON DU MAXDAUIN
qualité des images employées, les cadences favorites, tout varie d'une œuvre à l'autre, surtout l'accent et le mouvement qui entraîne les phrases. Rodo professait d'ailleurs l'horreur de tout ce qui, de près ou de loin, rappelle les facilités verbales, le cliché, le méeaiiisme de la pensée. Il avait la coquetterie de toujours se montrer neuf, de toujours entrer personnellement, pow son compte, dans une pensée, dans une image. Et c'est pourquoi son style offre de si riches ressources : cadencé, pompeux, noble dans les discours, clair et concret dans le maniement des abstractions, chaleureux, persuasif dans les apologues, abondant de métaphores et de points de vue, d'allusions et d'analogies dans les essais littéraires.
Pourtant, c'est son style seul et les sujets extérieurs choisis par lui qui changent. Le reste est immuable. Une même préoccupation d'un bout k l'autre de la carrière de Rodô se fait jour dans l'œuvre tout entière, l'anime, l'explique, en suit les développements jour à jour. Et c'est la préoccupation esthétique.
Avant tout, Enrique Rodô est un amoureux du Beau, et on peut dire qu'il n'a considéré toutes choses qu'en fonction de la Beauté. Rien de moins exclusif d'ailleurs qu'un tel amour. Radicalement opposé au dilettante banal, à l'esthète attardé qui ferme les yeux à la vie pour s'enfoncer dans je ne sais quel rêve d'artificiel ou de perversité, dans je ne sais quelle attitude orgueilleuse de séparation, Enrique Rodô accueille joyeusement au contraire tout ce que lui propose la vie, multiforme et exaltante. Loin de le gêner, les problèmes que chaque
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jour elle lui soumet lui semblent d'autant plus intéressants qu'il délient pour eux une solution nouvelle. Au lieu d'exclure l'art de la vie, il veut au contraire l'y infuser partout. Elles sont caractéristiques, ces pages lumineuses, entraînantes, où il explique que le point de vue esthétique devrait être le point de vue suprême auquel on se placerait pour juger toutes les activités de la vie sociale, qu'il n'y a rien de contradictoire entre le culte du Beau et celui du Bien, qu'au contraire un peuple méthodiquement élevé dans la compréhension et le respect des formes belles, aurait purifié son intellect de telle sorte qu'il lui serait désormais impossible de ne pas se conduire suivant la plus stricte et la plus haute moralité. A ce point de vue, la lecture dWriel tout entier est une lecture révélatrice. Peu de personnes ont été autant que Rodé hantées par la morale. Mais alors que chez d'autres cette préoccupation amène aux pires tristesses de l'ascétisme, aux perversions de l'austérité, Rodô est toujours resté d'une parfaite sérénité, parce que la simplicité extrême, l'évidence enfantine pour ainsi dire des solutions offertes par l'esthétique à tous les problèmes de l'éthique, non seulement il en est persuadé pour son compte, mais il en persuade aussi aisément son lecteur. Selon lui, il n'y a pas de solution de continuité entre les diverses activités de la vie humaine, toutes ont pour origine l'éducation de la sensibilité, de toute la seîisWHité, et l'homme ainsi élevé ne peut être ni bête, ni immoral, ni privé de goût. D'où l'importance du problème de l'éducation, d'où l'insistance apportée par Rodô dans ses conseils à ses contemporains sur l'urgence de modifier
les méthodes générales d'enseignement et de culture dans un sens moins utilitaire, dans le sens du désintéressement esthétique.
Ceci nous amène aussitôt à nous occuper de sa conception de l'aristocratie. Je n'en connais point pour ma ■ part qui soit plus juste. Né dans un pays entièrement démocratique, à une époque où l'utilitarisme triomphant ne rencontrait devant lui aucune résistance et tendait à s'épanouir dans l'ônormité de sa nature absolue, Enrique Rodô a eu le noble courage de crier le premier casse cou. Et il a essayé de sauvegarder la précieuse notion de l'aristocratie. Mais, entendons-nous bien, d'une aristocratie telle que le point de vue esthétique pouvait lui en suggérer l'existence et les modalités, d'une aristocratie recrutée, par la sélection naturelle, dans l'élite créée par la culture des plus nobles sentiments humains. Il spécifie très nettement qu'il ne s'agit pas d'une caste, mais d'une phalange alimentée indéfiniment par le mérite personnel, et rien que par lui : donc toujours fraîche, toujours vivante, toujours capable de justifier les droits qu'elle exerce par les devoirs qu'elle assume. La véritable aristocratie de la démocratie, l'aristocratie de demain.
Un tel point de vue constitue un progrès évident sur celui de Renan, un peu trop dédaigneux et surtout trop désespéré, et plus encore sur celui de Nietzsche, tout, à fait féroce, celui-là, et d'une furibonde injustice. Il a, en outre, l'avantage de résoudre toutes les objections que les délicats, que les poètes, que les rêveurs, que tous les esthètes avaient le droit de faire à la démocratie uti-
li taire. Car, dans la conception de Rodô, si la déinocmtie doit arriver à se créer ime aristocralie, elle ne le peut qu'en changeant non seulement ses méthodes, mais son esprit. Elle doit répudier l'idée antinaturelle de l'égalitarisme et admettre, avec la science, la grande loi de la sélection universelle, elle doit comprendre la hiérarchie. Mais il ne lui est pas interdit de rêver pour chacun do ses membres la possibilité d'accéder par le travail, c'està-dire par le développement rationnel des dons naturels, aux échelons les plus élevés de cette hiérarchie. L'égalité existe, mais au point de départ. A partir de là, règne l'inégalité rationnelle et légitime, l'inégalité naturelle. Rodô, esprit hautement libéral, c'est-à-dire généreux et lucide à la fois, professe la noble haine du jacobinisme, ce rêve envieux d'une égalité par en bas, d'une égalité artificielle et inorganique, dont le résultat historique est toujours d'ailleurs de détruire toutes les résistances des supériorités individuelles et libres à la tyrannie abstraite et centralisatrice de l'État. Là encore, dans ce problème si délicat et si urgent de l'éducation des démocraties, le souci de vivre en beauté, le devoir de cultiver avant tout les activités les plus désintéressées de l'esprit paraissent à Rodô la solution unique. Et c'est le plus pur de sa gloire que d'avoir persuadé de cette vérité magnifique et féconde, de cette vérité hautement civilisatrice, les jeunes républiques américaines, si ardentes à s'engager dans toutes les voies offeries à leur développement.
Les oîuvres les plus diverses d'Enrique Rodô portent toutes la trace de cette préoccupation unique. Mais c'était
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une nature si riche qu'il ne lit jamais tant de littérature, ni de meilleure, que quand il s'occupa d'esthétique et de politique générale. Et cela se comprend. Toute question pour lui se présentait sous un angle nouveau et comportait une solution àquoi les utilitaires n'eussent jamais songé. Il a donc pu s'occuper de tout : d'histoire comme de morale, de polémique comme de critique littéraire, en plaçant chaque fois la question dans un éclairage inattendu, nouveau, qui en faisait ressortir des détails j amais observés jusqu'alors. Toujours, partout, il a rappelé les bienfaits, expliqué le rôle et défendu les droits de la haute culture.
C'est ici pour moi le lieu de placer une réflexion fort importante à mon avis : à savoir que Rodô se trouvait sur ces questions d'accord avec les meilleurs esprits de nos générations françaises actuelles. Pour ne citer qu'un nom, et exprès celui d'un homme que Rodô ne pouvait pas connaître (puisque son œuvre entière n'avait point paru) le regretté Robert d'Humières, ce noble et bel écrivain, dans son ouvrage posthume : Le livre de la Beauté, affirme également que le point de vue esthétique est le seul aujourd'hui capable et de nous assurer une morale suflisante au milieu de la débâcle de toutes les autres, et de résoudre les questions de tout ordre de la sociologie. Avec quelques nuances, la pensée de Robert d'Humières a exactement la même origine, se développe suivant la même conception du libéralisme et arrive à des conclusions presque identiques en ce qui concerne les directions à donner à notre vie moderne. Preuve admirable (puisque, je le répèle, Rodô et d'Humières ne
se connaissaieiil pas) de la profonde et inconsciente l'raterniLé des hauts esprits d'une même époque à travers l'espace.
C'est ainsi que m'est apparu Rodô au cours de ce ti'avail minutieux d'approches intellectuelles qu'a été ma traduction. .l'aurais encore bien des choses à dire sur le poète, sur le penseur, surtout sur le styliste, sur cet homme qui a écrit la page admirable qui s'appelle : Decir las cosas bien ou La gesla de la forma. .J'aurais aussi bien ardemment voulu parler du psychologue, si fin, si sensible à la vie secrète des êtres; je pense à l'adorable esquisse Los que Callan et je me demande s'il est possible de parler plus noblement de toute une catégorie d'hommes, des âmes rafïinées, secrètes, des âmes profondes. Rodo avait toutes les qualités de l'artiste et du penseur.
Mais je n'ai voulu ici qu'exprimer les quelques impressions essentielles, les impressions morales que j'ai éprouvées au contact de la pensée d'un des hommes les plus nobles qu'ait produits, depuis la grande poussée de l'Indépendance, la sève du continent austral, et d'un de ceux qui ont eu la plus parfaite conscience de ses hautes destinées.