‹ Le pavillon du mandarinChapitre 15 sur 22 · DE JOSÉ GARCIA GALDERON · texte numérisé non relu

DE JOSÉ GARCIA GALDERON

Le 3 mai liîiG, mourait à Verdun, au champ d'honneur, dans les rangs de larmée française, le jeune José Garcia Calderôn, qui s'était, dès le début de la guerre engagé dans la Légion étrangère, au service de la France qu'il aimait. Il avait été décoré de la Croix de guerre avec trois citations à l'ordre du jour, et il avait gagné tous ses grades sur le champ de bataille, un à un, jusqu'à celui de sous-lieutenant.

11 n'avait alors que vingl-huil ans, étant né à Lima, le 22 juillet 1888. Il était fds de don Francisco Garcia Calderôn, homme d'état et juriste péruvien et de dona Carmen Rey Basadre. Il vint à Paris en avril 1906, et entra à l'École des Beaux-Arts, section d'architecture. Il y obtint beaucoup de médailles à divers concours et, en 1912, une bourse de voyage offerte par la revue d'art : r Architecte, ce qui lui permit de voyager en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne et en Suisse, développant ainsi une sensibilité fort vive, attentive à toutes les manifestations de l'art et de la vie.

C'était un esprit infiniment actif et curieux, qui ne

se satisfaisait point d'une réalisation dans un certain genre : il était fort cultivé, très au courant des littératures et des arts dans diilerents pays, et il s'exprimait aussi volontiers par la plume que par le burin ou le crayon, ainsi que l'atteste le bel album, que la piété de ses trois frères Francisco, Ventura et Juan, lui a dédié sous ce titre émouvant : Reliquias.

Il y a de tout dans ce recueil, qui s'ouvre par son propre portrait, un dessin au crayon de Juan Gai"cia Calderôn : une jiyure à la fois jeune et très accenluée, avec derrière le lorjiuon des yeux pleins de méditation mélancolique et d'acuité observatrice, la bouche expressive sous la courte mousiaclie, le front très haut et plein de pensées et de rêves... Il y a de tout dans ce recueil : des fragments d'un journal intime, dos notes hàlives jetées sur un carnet de combattant, un article sur Wagner, naguères publié par la Revue d'Amérique, de Paris, sous le pseudonyme d'Alonso Panza, des vignettes, des dessins pour la Gazette du Bon Ion et de nombreux croquis inédits.

Je ne connais rien de plus poignant que le contraste qui exisle entre les fragments du Journal intune, écrits en pleine paix au milieu de cette joie que donnent la jeunesse et la découverte de la vie et les noies de ce livre, qu'il voulait écrire sur la guerre et qui sont restées à l'état d'ébauche, hélas! interrompues qu'elles ont été par le trépas. D'un côté, l'exaltation d'une nature artiste, fine, délicate, merveilleusement douée pour ces subtils plaisirs, pour ces divines sensalions que donnent les chefs-d'œuvre de l'Iiomme, les beaux inslanls de la

nature. Non pas que José Garcia Calderôn manquât de sens critique. Il en avait, au contraire, beaucoup. Mais ii entendait n'en pas stériliser son talent. Au contraire, ce que lui donne ici la culture, il le fait servir à sa joie. Il y a dans son exaltation, qui est constante, quelque chose de docte superposé à quelque chose de natif, d'irrésistible, d'ingénu. Et, au bout du compte, c'est cela même la qualité maîtresse de l'esprit latin : cette mesure, ce goùl parfait, ce sentiment toujours juste de lanuance, (|ui fait que ceux qui en sont doués sont toujours à égale distance du pédautisme (jui tue le naturel et du désordre d'une sensibilité sans frein. Sans préjugés, mais non sans direction intellectuelle et morale, .lose Garcia Calderôn traversait le monde sans s'arrêter davantage au musée que dans la rue. Malicieux, il observe les ridicules, mais délicat, il n'insiste pas. Les croquis charmants dont il illustre ces pages, attestent l'humeur décorative qu'il avait, si je puis dire, dans l'esprit. Il a un sens étonnant de l'arabesque, de la jolie ligne sinueuse, calligraphique et aussi des masses de blanc et de noir, ([u'il équilibre avec science, en de puissants contrastes. Et au milieu de tout cela, souvent éclate une réflexion d'une si terrible maturité, qu'on en demeure stupéfait.

« Il y a des chagrins si beaux qu'on souffre à les détruire. »

Cette pensée (écrite à Paris en 1911, et en français, car le jeune homme parle cette langue avec une perfection iiiissi sure que la sienne propre), cette pensée ii'a-t-elle pas le -son di\ celles même des grands

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psychologues : des Airiiel, des .ioubeil;, des Stendhal? Elle a été écrite j)ar nu adolescent de vingt-trois ans!...

De l'autre côté, c'est-à-dire dans ce carnet de guerre, nous voyons une âme repliée, triste et grave, et qui juge les choses avec froideur. Le mérite de son sacrifice n'en est que plus grand. Pas de ])anache, pas de faux emballement. Par amour pour sa pairie d'adoption, qui soutient une grande idée, il s'engage. El il se bal. Mais il garde la lucidité de son intelligence intacte. Mais il ne peut pas l'empêcher de s'exercei'. 11 voit les choses telles qu'elles sont.

« Vida seca, dit-il quelque part, si/i liristno; en lo^ ados triviales una majestad de agonia ».

Est-il possible de trouver une plus belle foj'niule, une formule plus épouvantablemonl juste de cette vie imposée par la guerre? Cette vie sans lyrisme, il l'a menée avec un courage sans défailUmce, lui ({ui avait un tel appétit de lyrisme. 11 a senti jusqu'à l'angoisse, jusqu'à la pascalienne angoisse, ce dépouillement peu à peu, comme sous im bombardement intense, du paysage mental. Et toute irondaison disparait, et tout signe de la joyeuse vie animale. Il ne reste plus que les lignes essentielles du site, dans leur sécheresse géométrique, le désert de leur projection plane.

« Toda La vida se reduce por momentos à un diàlofjo jormidahle entre la muerte y et aima, con angustia calcada sobre Pascal y una atmôsfera misteriosa de estampa. El saludahle egoismo del animal amenezado nos oprime a

'/•«/oô la f/argaitla y la vida no es kiiio iiiki iirf/enle prp.gunta :? moriré?

Hélas! il est mort, trois mois après avoir écrit cette page effrayante, cette page de philosophe. Que n'aurailil pu faire, s'il avait vécu, doué comme il l'était? I! pouvait préteudre aux réalisations les plus hautes; il avait un avenir splendide. Mais, puisque je viens de prononcer le mot à\i venir, pourquoi cacherai -je que précisément ce qui m'a le plus frappé dans la lecture de ces pages posthumes, c'est l'absence de celte préoccupation de l'avenir chez un homme à qui l'avenir souriait tant? 11 ne le nomme presque pas, il n'a visiblement aucune ambition. îXature éminemment noble et désintéressée, c'est vers un tout autre au-delà qu'il se tourne. C'est le présent qu'il envisage : il le sent à la fois comme un artiste et le juge connne un penseur. Mais il y a déjà en lui ([uelque chose de grave qui pèse tout cela à sa juste valeur, qui en est déjà détaché.

.le ne veux pas linir cette trop coui'le étude sans dire (juelques mots des dessins, (jui com[)Osent la bonne moitié de l'épaisseur des Relir/uias. Les uns sont des ar[uarclles qu'il donna à l'élégante Gaselle du Bon Ton. Et ce sont d'adorai)les silhouettes de femmes, à la mode d'alors, drapées dans de chatoyantes étofîes, coiffées de plumes folles. Les autres, beaucoup plus sérieux et plus poussés, représentent des paysages saisis au cours de ses quatre voyages en Italie, en France, en Allemagne, en Espagne. Et quand je dis paysages, il faut toujours entendre que ce sont des paysages d'architectures. En France, les cathédrales et les ponts ont requis particu-

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lièrement la curiosité de notre artiste. Les ponts snrlout sont étonnants. Il les a représentés sous Ions les angles possible, tirant un parti merveilleux de leur mise en page ; à tel point que parfois on ne voit d'eux que le bas des piles, tout l'intérêt du dessin étant dans l'étude de leur reflet tremblant, moiré, prodigieusement vivant et divers. 11 y a du Méryon là-dedans et beaucoup aussi de cette clarté joyeuse, matinale pour ainsi dire, que le grand Daniel Vierge mettait dans ses œuvres. Je ne sais pas si José Garcia Calderôn le connaissait : cela n'est nullement nécessaire. C'est une simple question souvent d'analogie dans le tempérament. Mais les plus belles pages du jeune artiste sont certainement celles qu'il a faites en Espagne. Il y a dans ces patios, dans ces cours mauresques, ces coins de rues étroites, ces ruines hantées de bohémiens, ces voûtes, ces portes arabes, une intensité de lumière si forte et une telle suggestion de l'atmosphère qu'on éprouve le sentiment d'y être transporté. Peu de dessins sont aussi simplement et sûrement émouvants.

La France et le Pérou ont perdu là, tous deux, un enfant qui leur était commun, et qui leur eût fait honneur à tous deux. Qu'il soit permis à un écrivain français, au nom de la France entière, de rendre un public hommage à ce noble artiste qui vint ici, au moment le plus brillant de sa carrière, mourir pomnotre cause.

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