‹ Le pavillon du mandarinChapitre 16 sur 22 · L HOMME. ET L OEUVRE · texte numérisé non relu

L HOMME. ET L OEUVRE

Je veux parler aujourd'hui d'un poète français, certes déjà célèbre parmi nous, mais dont la réputation est loin d'avoir atteint le degré où elle parviendra dans l'avenir, tellement son œuvre, originale et pure d'influences, ressemble peu à ce que l'on a l'habitude d'admirer. C'est M. O.-W de Lubicz-Milosz, l'auteur des Sept Solitudes ei de l'Amoureuse Initiation , de Miguel Manara et de Méphihosefh. Depuis tantôt quinze années que je suis les manifestations de ce beau talent, loin d'éprouver une déception, je n'ai assisté au contraire qu'à un développement sans cesse plus large des plus rares qualités poétiques, et j'espère faire partager ma conviction à ceux qui liront cette étude.

Rejeton dernier d'une très vieille famille de gentilshommes lithuaniens, c'est en France que M. O.-W. de Lubicz-Milosz fut élevé et c'est en français qu'il a composé toute son œuvre. Hommage suprême à l'excellence de notre langue, tout particulièrement fait pour nous loucher, car rien ne l'eût empêché d'employer sa langue natale, qui se fût ainsi enrichie d'un monument glo-

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rieux. 11 y a quelque chose de mystérieux dans ce choix d'une langue de la part de quelqu'un qui est apte à penser dans plusieurs, quelque chose d'analogue à la transfusion de sève dans une greffe, un rajeunissemeni imprévu. Et je discerne parfaitement dans les poèmes de M. Milosz ce que la langue française a gagné de robuste, d'accentué, de vibrant à cette iooculation d'une pensée de poète barbare. Ce mot, auquel je tiens cependant, ne doit ici désigner que l'état brut et pur de l'inspiration d'un écrivain au contraire fort cultivé, connaissant à fond les langues et les littératures française, polonaise, russe, anglaise et allemande, ayant voyagé partout : de Rome ;ui Maroc, de Francfort à Varsovie, de Venise à Londres, de Tunis à Moscou, comprenant partout les formes diverses de la vie sociale et s'y pliant. C'est, dans toute la force du terme, un esprit sans préjugés, européen.

Mais ce cosmopolitisme d'habitudes, cette aisance à entrer dans les mœurs des milieux les plus divers n'ont chez lui rien de mimétique, n'altèrent en rien l'intégrité du domaine intérieur. L'homme, au-dessus de cette couche superficielle et changeante, est resté ingénu, presque primitif : quelques sources d'inspiration, profondes et naturelles, alimentent sa pensée et son art. Il n'aime au fond, en esthétique, que les grandes œuvres simples, canoniques, et dans la vie que les sentiments essentiels, directs : en quelques mots il exécute le reste, et le nie. Il chérit la liberté et la solitude. On le voit peu. Il a surtout en horreur tout ce qui, même de loin, ressemble à la réclame, à l'arrivisme, à l'effet. Sa vie

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personnelle est très distante et, somme toute, assez secrète. Mais son œuvre, par contre, riche d'un puissant excès d'émotion humaine, nous livre quelque chose de plus précieux que ce que pourrait nous révéler une confession de psychologie : c'est-à-dire sa vie intérieure.

L'adolescence.

Le Poème des décadences.

Les premiers essais poétiques de M. O.-W. Milosz parurent en 1897 chez un éditeur aujourd'hui disparu : Gérard et Villerelle, en une plaquette, devenue introuvable et précieuse, intitulée : le Poème des décadences. C'était à peu près en pleine période symboliste. Qui n'aurait cru. sur la foi de ce titre, à des poèmes décadents en efïet? Et du reste on rencontrait bien dans le recueil quelques-uns des thèmes chers aux écrivains du moment : tableaux d'orgie, invocations plus ou moins sacrilèges à des créatures de joie, descriptions automnales, que sais-je? et aussi des rythmes libres, parfois amorphes, dont se suivait mal la ligne conductrice. Et pourtant, qui se fût arrêté à cette apparence se fût trompé. Ces vers au contour indécis recelaient une musique intérieure, sourde et mystérieuse comme une voix entendue dans le demi-sommeil... Ces thèmes, rebattus, se vivifiaient d'images tout à fait rares, absolument neuves et personnelles. Et déjà apparaissaient certains sujets qui ne devaient plus jamais par la suite disparaître du champ de la vision du poète. N'avait-il

point passé son enfance, paresseuse et méditative, dans l'emnii d'un grand parc familial, à demi-abandonno. élisant pour retrailo certain kiosque en ruines, où sur les pages d'un Don Quichotte cent fois relu, il rêvait longuement à un romanesque et impossible amour, à quelque féerique apparition?. .. Nous avons ainsi, cliacun, de notre prime jeunesse gardé quelque souvenir essentiel dont le regret, symbole de tous nos désirs irréalisables, finit par rester seul au milieu du désert de nos désillusions. Mais jamais je n'ai vu comme chez M. Milosz ces images primordiales prendre une place aussi importante, au point de diriger toute une partie de sa vie, au point de devenir le leit-motiv le{)lus constant et le plus pathétique de son inspiration. Et telle est la force incantatoire de ce thème que chaque fois en effet qu'un accord, le moindre, une noie, la plus fugitive, le rappcllen!, nous aussi lecteurs, nous tombons dans une nostalgie analogue :

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