‹ Le pavillon du mandarinChapitre 17 sur 22 · LA LIE · texte numérisé non relu

LA LIE

î.e parc malade de lune était profond comme une unie, La couleur de la nuit était belle comme la douleur...

(Toutes ces clioses sont si loin, si loin!) Au parc malade de lune régnait une dont la vie Était sœur de la mort des In-ises sur les fleurs. La couleur de la nuit était l^elle comme la douleur.

(Toutes ces choses sont si loin, si loin!)

Les brises des jardins du ?sord et les (leurs savaient le nom De celle qui était leur pensée et leur mélancolie.

(Toutes ces clioses sont si loin, si loin!) [meil, Lalie. La lune, au ciel in'ofonfl, chantait : « Bon sommeil, bon som-

LK l'AVILLOX DU MANDARIN 179

LalieUes parcs (luijaunironL Lalie des roses qui iiiourronl! » Lalie était le nom de ma mélancolie.

(Toutes ces choses sont si loin, si loin!)

Les yeux de Lalie étaient l'heure où les lagunes Pâlissent étrangement de pressentir les ténèbres ;

(Toutes ces choses sont si loin, si loin!) Deux papillons d'un rouge mort étaient les lèvres De Lalie, la princesse conlidente de la Lune. Ah! les beaux baisers de Lalie, nuits d'avril aux tièdes

(Toutes ces choses sont si loin, si loin!) [ténèi)res...

.Mon amour était un peu moins qu'un ange, un peu plus Qu'une l'ieui", mon amour, mon amour perdu!

(Toutes ces choses sont si loin, si loin !) [môme

-Ma pensée était la langueur des jours oij le bonheur lui- Pleure de la douceur de se sentir de Mai.

— 0 mon amour, mon lointain amour, mon amour perdu!

(Toutes ces choses sont si loin, si loin!)

— Et maintenant la neige tombe en louids Ilocons d'oubh, Tombe, tombe lentement, tombe sur le sépulcre de mon

(Toutes CCS choses sont si loin, si loin!) [amour,

lîon sommeil, bon sommeil, Lalie douce, Lalie Des roses mortes, des parcs jaunis!

Dans le sépulcre de l'amour, bon sommeil, lx>n sommeil!

(Ah! toutes ces choses sont si vieilles, si vieilles!)

C'est ce regret de l'atmosphère d'un décor unique qu'il traînera dès lors à travers le monde, jusque dans les heures éblouies du voyage et de l'aventure. C'est à lui que, par une analogie toute naturelle, il devra ce goût de tout ce qui est triste, ruineux, pourrissant et déchu. Il retrouvera dans les faubourgs lépreux des grandes capitales, dans les squares aux formes brouillées de

pluie, dans la boue ou l'aride poussière des rues déserles, dans tous les coins du monde où végètent la peur, la maladie et la misèn;. je ne sais quel retlel, dérisoire parfois, de ce lieu si cher. Et nous rencontrerons à chaque pas, dans son œuvre, cette complaisance à la désolation, cette amertume choyée. Que dis-je? une mélancolie spéciale est née là, éternelle, qui est comme le rythme intime de sa poésie, mélancolie un peu sourde, un peu voilée, sans jamais d'éclats extérieurs, d'indiscrètes plaintes. Elle baigne tout entière dans une lumière diffuse qui en atténue les contours, sœur vraiment de cette clarté vaporeuse qui noyait le kiosque et le parc de jadis. Et que l'on ne croie pas que celte préoccupation devienne obsédante au point de rapetisser sou inspiration, .le dirais plutôt qu'elle la caractérise, et c'est merveille de voir avec quelle ingéniosité et quelle magnilicence elle se diversifie, à la manière vraiment d'un motif musical, en se mélangeant aux autres thèmes. La Poème des décadences, oeuvre d'extrême jeunesse, n'a presque point vieilli; chaque fois qu'il m'arrive de l'ouvrir, j'y retrouve de charmantes invitations à la rêverie. Mais les Sept Solitudes marquent un bond immense.

La jeunesse.

Les Sept Solitudes.

Ce recueil, qui représente six années d'une production poétique ininterrompue est infiniment plus divers, plus

LE PAVILLON DU MANDARIN l.SJ

complet, [>lus parfait aussi que le précédenl. L'inspiralion s'est élargie, s'atlachant à des sujets plus variés, plus vastes. Les rythmes aussi deviennent plus libres, en même temps que mieux discernables. Mais quoique accentués, ils échappent encore à l'analyse, à cause de l'ignorance où ils semblent tenir toute règle extérieure, toute fonnule.

On connaît le jeu qui consiste à retrouver, dans les vers libres de quelques écrivains modernes, les traces, souvent très visibles, très suivies, do la mesure régulière, à peine altérée par l'interpolation de quelques syllabes parasites : travail à quoi se discerne le désir de l'auteur de s'évader des formes connues, mais non son aptitude naturelle à le faire. Chez M. O.-W. Milosz, rien de semblable. Son vers ne se résout pas en quantités habituelles, il échappe à cette analyse numérale. Et pourtant son charme est certain, sa mélodie très perceptible. C'est qu'il s'appuie sur des convenances musicales infiniment variables et subtiles, il s'adresse toujours à l'oreille, jamais à l'œil. Pour le bien entendre (dans les deux sens du terme), il ne faut songer à aucune des théories formulées par les professeurs de versification, mais simplement se laisser porter par son cours sinueux et souple : et tantôt il coule brisé, torrentiel, entre des rives abruptes :

CUAJVSON

Sur ma guitare dont les acconls

Ressemblent fort

Au grincement d'un rat dans une tête de mort,

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Je veux, ivre de solitude et dé dégoût ïo'ùrd

Du soir au jour

Chanter ton inavouable amour.

Car il ne reste àui cheVàliérs doublés de trouvères

— Ne reste guères —

Que le charme des pires misères.

Accueille donc sans rire, Iribade,

Cette ballade

Oui sent le frottoir d'automne et le i'aubourg malade,

et tantôt, et c'est le plus souvent, il se développe dans l'étalé et calme langueur d'une belle laisse de quatorze, et parfois ^îeze pieds :

chaîsSOa pour DOA' juax

Aimez-vous l'odeur vieille des bruines de printemps :' C'est le mois oii sent bon la poussière des très vieux livres. Un peu d'ennui, d"ombre et de vent sous les grands saules Et puis dormir, oublier ce qui fut, ce qui sera... [frais

Leau tinte, le lointain pleure et rit, les Heurs sont si faibles, La jument blonde gaiement dévore un tout petit arbre. Et don Juan cherche la bouteille dans son bissac. Don Juan, le maigre cavalier aux éperons d'or.

Inutile d'ajouter que, qi.iand on se livre à une poésie de ce genre, il faut chaque ibis payer de sa personne et avoir toujours quelque chose à dire. C'est la supériorité du vers libre : il ne supporte pas la faiblesse de l'inspiration que l'alexandrin, lui, masque si complaisamment.

M. Milosz n'a rien contre l'alexandrin. Il s'en est servi à l'occasion, et même très souvent. Mais justement parce qu'il Fa réservé pour certaines occasions où là poésie prenait un aspect d'éloquence, de didactisme, ou de solennité, il a évité la monotonie qui s'attache à son emploi exclusif, et trahit auprès d'une oreille vraiment délicate les meilleurs moments do nos poètes.

Dans les Sept SolUudefi, M. O.-W. Milosz est en pleine effervescence de jeunesse. L'univers s'offre comme une table magnifiquement servie où peuvent se satisfaire tous les appétits du désir : il s'y installe royalement. Voici la mélancolie, et voilà l'orgueil, et l'ivresse, et la luxure, et la rêverie, la perversité, Fenthonsiasme, la colère, le goût des décors tristes et des choses lépreuses comme l'espoir des illusions candides et des amours irréelles. Quelque chose de romantique et de byronien, c'est-à-dire au fond la passion de l'excessif et de l'impossible, oui, mais avec une ferveur si sincère, sans aucune attitude. 3L O.-W. Milosz n'a jamais rien dit qui ne fût arraché de lui-même par une irrésistible nécessité organique. C'est un des plus purs tempéraments de poète que je connaisse. Pourtant je me suis mal exprimé en parlant d'appétits satisfaits : au contraire, rien ne l'apaise en lui, ce désir sans forme et sans nom, ce désir d'infini dont la première révélation lui fut donnée au fond du parc ancestral, à l'époque des rêveries enfantines. Rien ne le comble, et toutes ces expériences, véhémentes ou suaves, de l'amour, de l'aventure, du voyage, de l'amitié, du spleen, ne font que le révéler plus terrible et plus dévorateur. Et le poète, triste jusqu'à l'ivresse de

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la tristesse, en est venu, par une sorte de diversion monstrueuse, à se complaire dans l'idée de son désespoir, à le couvrir de Heurs menteuses, à l'adorer comme une idole, à le confondre, perversement scmble-l-il, avec les effusions les plus profondes de l'amour :

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