‹ Le pavillon du mandarinChapitre 19 sur 22 · RÉVEIL · texte numérisé non relu

RÉVEIL

Dans un pays d'enfance retrouvée en larmes, Dans une ville de battements de cœurs morts, (De battements d'essor tout un berceur vacarme, De battements d'ailes des oiseaux de la mori, De clapotis d'ailes noires sur l'eau de mort), Dans un passé hors du temps, malade de charme; Dans un pays d'enfance retrouvée en larmes...

— Mais le jour pleut sur le vide de tout. —

Pourquoi m'as-lu souri dans la vieille lumière

Et pourquoi, et comment m'avez-vous reconnu,

Étrange fdle aux archangéliques paupières,

Aux riantes, bleuies, soupirantes paupières,

Lierre de nuit d'été sur la lune des pierres:

Et pourquoi et coinment, n'ayant jamais connu

Ni mon visage, ni mon deuil, ni la misère

Des jours, m'as-lu si soudainement reconnu,

Tiède, musicale, brumeuse, pâle, chère.

Pour qui mourir dans la nuit grande de tes paupières?

— Mais le jour pleut sur le vide de tout. —

Quels mots, quelles musiques terriblement vieilles Frissonnent en moi de ta présence irréelle, Sombre colombe des jours loin, tiède, belle, Quelles musiques en écho dans le sommeil ? Sous quels feuillages de solitude très vieille. Dans quel silence, quelle mélodie pu quelle Voix d'enfant malade vous retrouver, ô belle, 0 chaste, ô musique entendue dans le sommeil? — Mais le jour pleut sur le vide de tout. —

Les Sept Solitudes sont le témoignage d'une longue et véhémente crise intérieure, traversée d'accès terribles. La résolution s'en devinç proche, tellement la souffrance en est parfois intolérable. Mais quelle sera-t-e!le? On se le demande avec anxiété.

L'éveil mystique.

U Amoureuse Initiation .

Puis mx silence de quatre longues années, pendant lesquelles M. Milosz n'écrivit pas une ligne, et qu'il employa je crois uniquement à des voyages. Il se croyait fi,ni comme pioète. Et déjà il parlait de l'inspiration comme d'une chose absolument tarie. Or il se trompait. Il ne faisait que traverser une de ces périodes, — elles paraissent parfois interipinables, — o;i l'homme qui s'est beaucoup dispersé, à son insu se recueille. El lorsqu'il se réveille de cette torpeur, c'est riche d'une force nouvelle.

En 1910, l'activité littéraire de M. Milosz reprit, et depuis elle n'a point cessé. Elle fut même particulièrement féconde : coup sur coup, en moins de six ans : deux volumes de vers, trois drames, deux romgms et des traductions. Mais quelque chose de plus important vraiment que. cette abondance venait de se produire. Le poète était devenu mystique. Cette bouillonnante préparation de jeunesse, ces iwesses de mélancolie, ces dépressions de désespoir, ces retours morbides vers le souvenir et ces sursauts d'énergie, toute cette crise dou-

188 LK l'AMLLON DU MANDAUIX

loureuse avait abouti à la révélation un jour de laniour universel.

A vrai dire, exprimé d'abord de la façon la plus indirecte. A qui lirait cet admirable roman appelé l'Amoureuse Initiation sans recueillement, il apparaîtrait comme un livre bizarre, truculent, plein d'extravagances et tout désordonné, et de fait je connais des personnes, qui d'ailleurs le goûtent beaucoup, mais qui n'ont pas été plus loin que d'y voir une savoureuse parenté avec les confessions d'un Restif, d'un Casanova. L'analogie est extrêmement superficielle et sans doute vienl-elie à l'esprit à cause du lieu où se passe l'action : la Venise hétéroclite du xvm*' siècle, de la langue cynique et ornée qu'emploie le principal personnage. Ce n'est là qu'apparence. Pinamonte, le héros, est une caricature volontaire, vieillie de plus de vingt ans, et si l'on peut dire l'envers misérable de l'homme que nous avons vu jusqu'alors errer dans les Sept Solitudes. Et il parle de soi-même avec une ironie des plus verveuses, des plus trompeuses, se décrivant comme un roquentin hanté de malsaines curiosités et d'hystériques inquiétudes, et les décrivant dans un style savamment décomposé. Oui mais, à tout moment, le poète se réveille, son lyrisme retrouve des accents merveilleux.

Le sujet du roman? car c'est un roman. Ûh! peu de chose. Un homme, d'un certain âge, s'éprend d'une femme très indigne de lui, quoique d'une beauté ravissante, très vile, et qui le trompe et le bafoue, et avec laquelle il descend en complice et inême parfois en corrupteur jusqu'aux abîmes de la folie sensuelle. Voilà le

sujet apparent, le prétexte pour ainsi dire. Mais le sens second est tout différent. Il est d'un autre ordre : et ce n'est rien moins que la théorie même de la mysticité. Le mot amour en effet y est pris dans le sens purement idéal où l'entendent les mystiques. Un homme aime une femme, fervemment, dans l'absolu, comme on aime une idée, comme on aime Dieu. D'ailleurs il le confond avec une idée, — avec Dieu.

Elle n'est pour lui que l'instrument de son exaltation spirituelle si je puis dire, le moyen de bondir sur ces cimes de l'extase où l'on touche au divin, où l'on se confond avec lui. Peu lui importe donc de la découvrir ignoble. Au contraire, le contraste n'en sera pour lui que plus précieux. Plus sera répugnant son a,coquinement avec la gourgandine, plus l'amour en lui, en tant que sentiment, s'épurera, s'allégera. IN'ayant plus de motifs raisonnables capables de le maintenir attaché à une créature par les mille illusions de l'estime, de l'amitié, de la tendresse, cet amour deviendra tout simplement l'Amour, une hyperesthésie magnifique et souveraine, une tension extrême de toutes les facultés de l'âme, un état surhumain et génial.

Et ceci, dès le foudroiement de la première rencontre, où nous allons retrouver le thème si cher du vieux jardin :

Le valet qui nous annonça était revêtu d'une livrée ponceau. Je laissai choir, sur le seuil de la salle inondée de lumière, le gant de la main droite; les tapis étaient d'un rose ancien et tendre. Je levai les yeux et reconnus tout soudain qu'une vie nouvelle venait de commencer. J'aperçus

une dame blonde au milieu d'un groupe de seigneurs mûrs, solennels et chamarrés. Certaine iontaine du parc ancestral, chère à mon adolescence, se prit à chanter dans ma mémoire; il y avait au bord de son bassin un banc rongé de mousses dures et brûlées; le saule pleureur y frôlait de son feuillage les vieux feuillets jaunis de mon Don Quichotte de la Manche. Hélas! l'Amour était là! 0 joie! le temps avait cessé detre! Quelqu'un prononça mon nom, ensuite celui du duc. Le vieux de B... avait gardé un souvenir très précis de ma folâtre grand'mère, la fameuse Guidoguerra. Que tout cela nous rajeunissait peu ! Une dame blonde, vêtue de blonde ancienne, au milieu d'un groupe de béjaunes et de vieux seigneurs solennels et chaiiiarrés!

J'aperçus une dame blonde au milieu d'un cercle de stupides flagorneurs. C'était la vie, c'était à en rire, à en pleurer, la vie, toute la vie. Son apparition était la Poésie, sa démarche la Danse, sa voix la Musique. Je reconnus en elle la trinité sublime du Mouvement. Mais elle-même était bien plus que tout cela : elle était la Vie, rAdoration, la Prière.

Mon regard plongea dans les grands yeux voilés; je me laissai bercer par la pure et tiède voix; je perdis lanotion des choses. J'étais loin, loin de la vie et loin de moi-même. Je me trouvais au milieu d'un vieux jardin clos, malade d'un vaporeux vertige de fleurs sauvages. Le soir tombait. Une vierge, dans l'éloignement, chantait, chantait pour moi seul, le cantique de la vie accomplie. 0 douleur! Perdue à jamais! Fière, énigmatique, pleine de malice et de tendresse, de nostalgie et de cruauté. La vie, la vie même, tout l'enchantement de vivre. C'était Circé de Mérone, c'était Mantode Sulmerre! L'archange de la SensuaUtél le démon du Songe, le songe même de l'adolescence. Ah ! l'horrible chose qu'un rêve qui se réalise! Le plus secret demesvœu.\ venait d'être exaucé; j'avais devant moi la fille sauvage du parc ançe^tj^l de Brettinoro, le fantôme fapiilier de mes jeunes ans...

Et certaines de ses elTasions, ioin d'elle ou même près d'elle, lorsque ne la voyant plus, pauvre prétexte cependant très cher, il s'exalte vers l'Amour infini, ces eiîusions sont de la plus grande beauté. J'élis ce passage, entre cent, mais si expressif et révélateur :

Mon premier soin avec la Mérone fut toujours de lui déguiser ma pensée. La douce venait de trop loin; elle était mon cher tantôme sentimental des jardins sauvages de Brettinoro ; elle était le sens caché de ma vie, la forme de mon existence hors du temps; des paroles que je lui adressais, aucune n'avait trait aux choses du présent; et l'amoureuse simplicité de mes propos étonnait sans cesse mon esprit. Comme je suis primitif! me disais-je en moi-même; que veut donc dire ceci, que signifie cela? Suis-je donc un habitant du Saana? Comme la nature chante dans ma voixl Quels frissons de forêts défuntes, quels battements d'ailes d'oiseaux étranges, disparus, quelles prières enfantines au soleil, à la lune, au silence, au vent! Comme l'on sent que tout ceci a déjà été dit jadis, il y a très longtemps, avant, avant, toujours avant, bien avant tovites choses! Voici le verbe, le verbe nombreux à la signifiance unique, le langage tendre, mystérieux, translucide des saisons renouvelées, des mondes détruits et réapparus, sons passagers dans le cantique sans commencement ni fini Et je répétais : "■ Ma chère vie, mon graiid ange palpitant, mon aimée profonde. Tes yeux, tes mains, tes genoux, ta bouche! La trace de tes pas dans la poussière, ta voix dans la nuit, ton sommeil sous la lune, tes cheveux dans le vent! Pourquoi es-tu comme la fleur sur l'eau, comme le nid au creux de l'arbre et comme l'écho dans la fonH qui menace? » Je disais ces pauvres et saintes choses, et dans chaque mot je trouvais le mot de l'énigme du monde.... '

Ainsi qu'un homme que le sommeil abandonne, je m'approche de toi, o fenêtre ensoleillée et bourdonnante de

mouches, ô Amour, fenêtre ouverte sur la vie I Et voici que je vis le moment de la vague, et le clin d'œil étincelant de l'écume, et l'éclair d'une aile blanche au miheu de l'aveuglemeot des eaux; mon joyeux ami, comme je vous aspire avec amour! Me voici donc comme l'ortie en Heur dans le soleil doux des ruines, et comme le caillou au tranchant de la source, et comme le serpent dans la chaleur de l'herbe I Eh quoi! l'instant est-il vraiment réternité? L'éternité est-elle vraiment l'instant? Vanité des rêves lumiains, noirceurs de l'orgueil cl du mensonge, que je vous moque dans le rire doux des mouches enivrées! Petite palme frileuse offerte uu vent d'acier, petit galet luisant dans l'écume pâmée, et toi, homme de peine en haillons mâchant ton pauvre pain en face des splendeurs terribles du Fils de l'Homme! Quelle sagesse en vous! Comme je \ous aime! Qu'il m'est doux d'être le battement le plus secret de la chair immortelle! 0 éternité! Quel maître doux, quel frère amoureux tu as trouvé en moi !

Mais, malgré ces élévations sublimes, Pinamonte est un homme, encore à peine sorti de sa boue, de l'ornière des préjugés, et des habitudes libertines. Il a la double nature. Il retombe avec une joie sadique, une amèrc allégresse de désespoir aux pires pratiques de ses vices, de ses manies. Et tout le livre n'est en quelque sorte que le récit de ces va-et-vient détraquants, de ces contradictions douloureuses.

Certes, tel que le voilà, il n'est point à mettre entre toutes les mains. Le cynisme de ses descriptions luxurieuses égale l'audace mentale de ses méditations mystiques. Son secret ne peut donc être perçu que par des âmes radieusement ingénues, ou par des esprits d'une terrible clairvoyance. Lorsque le monde saura mieux

LE PAVILLON DC MANItAUlN l'.j3

quelles vivantes racines plongent à travers la chair de la vie et de la volupté nos plus pures extases et quelle origine sensuelle a presque toujours le vrai mysticisme, on verra dans l'Amoureuse Initiation une œuvre essentiellementannonciatrice;etPinamonte, au lieu de faire figure de vieux galantin aux imaginations folles, apparaîtra ce qu'il est en réalité : le type même de l'homme touché par la grâce, mais qui n'a pas la force de s'affranchir des délectations physiques, le mystique en état de transition.

L'oasis panthéiste, Les Éléments.

A peine achevé ce livre trouble et tourmenté, le poète entrait dans une période de sérénité qu'il n'avait point connue jusqu'ici, et qui apparaît comme une accalmie dans son œuvre véhémente et douloureuse. Je veux parler des Éléments. Ce sont des poèmes d'allure large et paisible, célébrant les grandes joies naturelles, les élévations mystiques de l'homme se sentant en comnmnion avec le sol, avec l'air, avec la lumière, avec le sang de la terre et le feu de la vie. Tout ce qui constituait l'imagination du poète est demeuré essentiellement identique, et cependant a subi une transformation : les contours des images se sont faits plus doux, l'atmosphère d'angoisse et de fièvre où elles baignaient [s'est dissipée : il en émane une impression de plénitude magnifique. Même la douleur, car il ne faudrait pas l'en croire absente, y revêt je ne sais quelle dignité de rédemption {la Nuit). L'alexandrin se prête merveilleusement à ces

inspirations nouvelles : ses belles sonoritçs pji,'o.foncies s'épandent sans brisures, sans sursauts, en larges ondes indéfinies. Les Éléments, so^t ^ne oeuvre de paix et de rnajesté.

LB SILENCl

Tu dors pendant le jour dans la grotte profonde

Qu'Arachné sait défendre aux essaims du soleil.

D'étranges souvenirs visitent ton sommeil :

Tu portes dans ton cœur tout le passé du monde.

Mais quand le crépuscule élargit l'horizon

Je te vois doucement te lever de ta couche

Et glisser, l'œil obscur, et le doigt sur la bouche,

Vers le seuil velouté de ta sombre maison.

Là, caressant, songeur, ta pâleur reposée

Tu cherches à surprendre un dernier mouvement:

Mais la terre sommeille; et tu vois seulement

La lune somnambule errer sur la rosée.

Certes, je veille aussi : mais je me suis caché

Sous le saule pleureur et dans l'herbe assoupie;

Tu ne te doutes point que mon regard t'épie

Et qu'à tes pas secrels je me suis attaché.

Tu quittes ton abri. Malgré ma somnolence

Je te suivrai ce soir aux lieux qui te sont chers,

Dans l'humide forêt, vers la source aux yeux clairs

Et parmi les tombeaux; car je t'aime, ô Silence.

Je connais des maisons pleines de douces voix,

Mais l'accent le plus tendre aujourd'hui m'importune;

Le songe somptueux et dolent de la lune

Me conduit par la main vers la paix des grands pois.

Pourtant je ne hais point les pauvres voix humaines;

A l'appel déchirant de l'amour, de la peur,

Un triste écho répond dans la nuit de mon cœur

Etj'aime à pi'enivrer de ses notes lointaines.

Non, doux Silence, non, je ne hais point les voix;

Elles ne troublent point ma solitude amère;

Ce que je porte en moi de mortel, d'éphémère,

Aime à se rapprocher des hommes, quelquefois.

J'en connais qui sont grands, j'en connais qui sont sages,

Qui vénèrent l'Amour et me l'ont enseigné;

Mais je crains cette angoisse et cet air résigné

Qui rampent lâchement sur les plus beaux visages.

0 Silence, ami sûr, qui ce soir sur le monde

Répand le baume d'or de ta tranquillité,

Endors-toi doucement dans son cœur agité

Ainsi qu'un jeune roi dans la pourpre profonde.

Pose ta froide main sur son sein déchiré

Par ramère pitié, la trompeuse espérance ;

Laisse couler sur lui ta lumière qui pense,

Ton chaste clair de lune étrange, énamouré.

Sois doux à ce dormeur I Et, la tâche accomplie,

Viens me rejoindre au loin sur les monts vaporeux ;

Nous nous prendrons les mains et, sous iea deux heureux,

Nous nous regarderons avec mélancolie.

Comme il faut toujours qu'une grande chose soit envisagée par ses petits côtés, certaines personnes, qui admirent d'ailleurs les Éléments, semblent n'en admirer en effet que les rythmes : « Voyez, disent-elles, M. Milosz a enfin compris la supériorité de la poésie classique, du grand vers régulier. Il a reconnu impossible et condamnée à l'insuccès la tentative du vers libre, folie de jeunesse. Comme il a raison ! comme son inspiration est plus claire ! »

On ne saurait trop insister sur le danger d'une opinion aussi erronée. Elle méconnaît les droits les plus intimes de l'écrivain. M. Milosz n'a jamais eu des préoccupations aussi naïves, il ne s'est jamais dit qu'il allait rentrer bien sagement dans la tradition après avoir de

longues années vécu dans le désordre. Non, il n'a jamais pris conseil que du tact infaillible qui agit en chaque artiste vrai, à son insu. Il a chaque fois élu un rythme différent suivant la qualité, le sens, l'ampleur de son inspiration. Les Éléments, dont la signification émotive est en quelque sorte universelle, ne pouvaient pas trouver d'expression plus adéquate que le grand alexandrin solennel, rituel (i). Mais il va sans dire que d'autres poèmes, plus subjectifs, devaient se trouver pour euxmêmes des rythmes épousant davantage leurs contours sinueux. Et, do fait, jamais M. Milosz n'employa les mêmes. Chacune de ses œuvres en a un en propre, — qui a d'ailleurs parfois ses références classiques, mais que l'abandon depuis longtemps par des poètes ignorants et paresseux fait paraître nouveaux et surprenants. — Parfois aussi, ils sont absolument libres et inédits, comme on le verra plus tard dans les Symp'uomes, et ce sont les plus attachants.

Quoi qu'il en soit, les Élémenls sont un très beau livre, et, comme on a pu le voir, le fait de s'anéantir ainsi dans la Nature et de s'y consoler des douleurs humaines n'aboutit nullement à quelque chose de froid et d'impassible. Au contraire, ce que le poète jette de soi-même au fond du creuset reste discernable dans l'alliage, et lui

(1) Il devrait d'ailleurs être réservé. C'est une grande pitié que l'emploi irraisonné, constant, machinal de ce magnifique vers pour exprimer les plus vains sentiments, les plus fugitifs, quand ce ne sont pas les plus banals. Cet abus, depuis des siècles, est devenu uu véritable « galvaudage ». .Mais comment empêcher un musicien de chansonnettes d'cinplnyer la pédale forte, lorsque c'est si facile et que cela fait tant d'eSct?

donne même une force et une qualité exceptionnelles. L'indeslructiblo Monade, dans l'éblouissement de son retour au tourbillon cosmique, garde sa conscience propre, la décuple au contraire. Et tout véritable Nirvana prend la couleur de l'imagination qui s'y perd. C'est pourquoi le panthéisme de M. Milosz n'a de rapport que verbal avec celui par exemple d'un Parnassien. Ce n"est pas une notion philosophique, c'est un sentiment, une communion passionnée, où la conscience individuelle, au lieu de se contracter, se propage. El c'est dune très émouvante beauté.

L'œuvre littéraire.

Les traductions.

Avant de passer à ses dernières œuvres, à celles où s'alïirme le plus nettement sa personnalité, je voudrais dire quelques mots de ses traductions. Connaissant comme il les connaît, c'est-à-dire à fond, les poètes des ([uatre grandes littératures septentrionales et souffrant de les savoir quasi inconnues en France, il eut la piété littéraire de traduire (|uelques-uns de leurs chefsd'Œ'Uvre, en s'attachant surtout à rendre dans le français moins que leurs timbres, ce qui est presque impossible, ceci nue j'appellerais volontiers : leur rythme de pensée.

Aux traductions misérables dont nous sommes obligés de nous contenter jusqu'ici il manque presque tout, souvent même l'intégrité du texte et le sens propre des mots. Mais ce dont l'absence est le plus pénible puis-

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qu'il s'agit de poésie, c'est le rythme. On discerne la pensée et l'image brutes, sans aucun rayonnement, aucune atmosphère. M. Milosz a tenté de sauver cette phosphorescence. Il sulTit de lire ses versions de Shelley, de Byron, de Cpleridge, de Schiller pour reconnaître qu'il y a réussi.

De cette entreprise innuense, tout de suite et prudemment réduite à la traduction de fragments, nous n'avons encore que la première partie : celle qui est consacrée aux poètes anglais et allemands. Mai§ opus aurons bientôt les parties russe et polonaise, si peu connue?. Et ce sera une révélation.

Entre temps, M. O.-W. Milosz, qui a pour Gœthe un culte fervent, une véritable vénération, s'est engagé dans le travail considérable de traduire les deux Faust, et il a déjà achevé le prologue et le premier acte de la première partie. Sa version, toute ponvelle, précise et puissamment musicale, a la beauté d'une œuvre directe. Elle fait ressortir la plus grande qualité de Gœthe, qualité scandaleusement négligée au profit de je ne sais quel olympisme scientifique, moderniste et naïf; le mysticisme : un mysticisme de poète philosophe, à la fois serein et véhément.

Le drame de l'ascétisme.

Mir/ucl Mafiara.

.le me rappellerai longtemps la soirée où fut représenté le premier drame de M. de Lubicz-Milosz : Miguel

LE PAYILl.O.\ DU MANDARIN 190

Manara. Une première d'Hemani, disait-il lui-môrae, en raillant. Et c'était bien quelque chose comme cela, en effet. Mais t>ien peu s'en cloutaient.

Cela se passait à Paris, chez madame OEdenkhoven, une dame de Hollande, passionnée d'art et de littérature et qui prêtait généreusement son hôtel aux manifestations esthétiques tentées par une courageuse et fer vente petite troupe d'acteurs : le Tliéàire idéaliste, sous !a direction d'un jeune poète plein d'ardeur, M. Carlos Larronde. Je me rappelle la stupeur des gens du monde que nous avions amenés là, parce qu'on y accédait par un escalier qui descendait comme s'il avait mené dans un souterrain : un souterrain magnifique, blanc et or, d'une ornementation pleine de goût. Et visiblement, ces excellentes gens s'apprêtaient à l'audition de quelque chose d'extravagant. Au fait, n'était-cç point quelque chose d'extravagant que d'entendre une pièce de pure poésie, au lieu des éternelles comédies galantes habiluelles?...

.l'eus l'honneur de présenter au public, en une brève causerie préliminaire, cette pièce que je connaissais à la lecture et qui m'avait moi aussi, comme les jeunes acteurs, passionné, et je me souviens très bien qu'on l'écouta ensuite avec xm'd grande déférence. Mais je crains fort que, sauf les quelque deux cents personnes qui déjà connaissaient M. Milosz (et celles-ci le tiennent pour un grand poètej. les assistants ne se soient pas rendu compte de la qualité exceptionnelle de cette. œuvre, ni surtout de sa signification. li y auront pirobabiement vu une sorte d'adaptation littéraire ingénieuse

200 LE Px\.VILLON DU MANDARIN

du type de doii Juan, qui les cliangeail des inlerprélalions classique et romantique. Mais le fond de la question n'était pas là. D'ailleurs, avec M. Milosz, il ne s'agit jamais de thèmes littéraires, mais de la vie intérieure. Le malentendu sera éternel entre ceux qui envisagent la poésie comme un travail de l'esprit et ceux qui la contemplent comme une manifestation de l'âme.

Après une jeunesse pleine d'orages, brûlée à tous les feux de la passion et déjà gorgée de toutes les cendres de l'ennui, don Miguel Manara Vicentela de Leca s'éprend d'une jeune fille, presque une enfant : Girolama €arillo de Mendoza, et il l'épouse. Elle meurt trois mois après. Écrasé de douleur, il voit dans un si court bonheur l'indication providentielle que décidément il n'est pas fait pour goûter la félicité dans le siècle. 11 entre dans un couvent, y devient un moine exemplaire, célèbre en Espagne par l'austérité de sa pénitence, la beauté de ses exhortations. Il fait même des miracles et meurt très vieux, aussi édifiant qu'il avait été criminel.

Nous savons que tous les dramaturges qui se sont occupés de don Juan s'en sont tenus à la première partie de cette vie. Mais rien n'est supérieur à la vérité. Ils ont faussé l'équilibre. Car la beauté profonde de la ligure de don Juan vient de cette double nature, de ce contraste, de ce revirement sublime. M. .Milosz au contraire, qui a suivi pas à pas la vie de don Juan, a compris la supériorité ici de l'histoire sur les légendes littéraires. Il a compris que toute la force et la passion de don Juan étaient trop démesurées pour s'accommoder des petites satisfactions des plaisirs terrestres.

Je mange l'herbe amère du rocher de l'ennui ,

(avoue Manara à ses compagnons de débauche, dans lu scène

du premier acte) J'ai hesoj^né Vénus avec rage, puis avec malice et dégoût. Aujourd'lmi je lui tordrais le cou en bâillant. Et ce n'est point la vanité qui parle par ma bouclie. Je ne me pose pas en bourreau insensible. J'ai souffert, j'ai l)eaucoup souffert.

L'angoisse m'a fait signe, la jalousie m"a parlé bas, la pitié

m'a pris à la gorge.

Môme ce furent là les moins menteurs de mes plaisirs. Eh quoil mon aveu vous surprend : j'entends des rires.

Sachez donc qu'il n'a jamais commis l'action vraiment détestable celui-là

qui n'a pas pleuré sur sa victime.

Certes, dans ma jeunesse, j'ai recherché tout comme vous

la misérable joie, l'étrangère inquiète qui vous donne sa vie et ne dit pas son nom. Toutefois le désir me vint très tôt de poursuivre cela que

vous ne connaîlrez jamais : l'Amour immense, ténébreux

et doux.

Plus d'ime fois je l'ai cru tenir : ce n'était qu'un fantôme

de flamme.

Je l'étreignais, je lui jurais une tendresse d'éternité, il me

brûlait la bouche et m'emplissait de ma propre cendre

la tôle, et lorsque je rouvrais les yeux, le jour hideux de la solitude

était là, le jour si long, si long de la solitude était là, avec un pauvre

cœur dans ses mains, un très pauvre doux cœur léger comme le passereau d'hiver. Et un soir la Luxure aux yeux vils, au front bas, s'assit sur

ma couche et me contempla en silence, comme on regarde

les morts.

Une beauté nouvelle, une douleur nouvelle, un nouveau

bien

â02 LE PAVILLON DD MANDARIN

dont ou se lasse vite, afin de mieux goùtei' le vin d'un mal

nouveau, une nouvelle vie, un infini de vies nouvelles, voilà ce qu'il me faut, Messieurs :

ceci tout simplement, et rien de plus.

Ah! comment le combler, ce gouffre de la vio"? que faire?

Et plus tard, lorsque sa femme sera morte, il comprendra (indication plus saisissante encore) que même cela, même ce pauvre et légitime amour n'a pas à combler le goufTre immense.

Migud Maîiara est résolument conçu et exécuté dans la forme d'un mystère. M. Milosz n'a pas craint d'y introduire, comme le lit son maître Gœthe dans les deux Faust, des personnages entre ciel et terre. Cette audace (dont l'elTet est lamentable chez un poète médiocre, parce qu'il n'aboutit qu'à ouvrir le magasin d'accessoires) est profondément juste au point de vue de la psychologie héroïque. Pensez donc : au lieu du froid monologue, sorte d'examen de conscience plus ou moins didactique et voulu, ôette matérialisaiion soudaine, cette projection vivante des ordres, des velléités de notre conscience!... Certes, tout nous est intérieur, tout est en nous. Mais le rôle sacré de la scène n'esl-il pas précisément de le faire apparaître?

Aussi M. Milosz n'hésite-t-il point à susciter en face de don Juan les esprits de la terre, l'esprit du ciel, d'autres spectres. Il le fait d'ailleurs avec un tact souverain, une science étonnante des nécessités de l'action. A la fin de l'orgie du premier tableau, au moment où Mailara est de nouveau plongé dans ramertume et le

Spleen, Tombre de sa vie passée Vient lui parler, lui faire honte, mais aussi prendre congé de lui, tel un compagnon qui vous quitte au carrefour. Et lorsque, après cette exquise idylle, cet adorable dialogue de tendresse chaste entre Miguel et Girolama qu'est le second tableau, le rideau se relève sur la chambre mortuaire de la jeune épousée, le malheureux mari, accroupi dans un coin de la salle, ce sont les esprits de la terre, ironiques et féroces, qui se matérialisent devant lui et lui chantent, conune pour Taifoler, la louange sinistre de la vie qu'il faut continuer à vivre malgté la douleur. Mais Tesprit du ciel dissipe ces ombres funestes et apporte au malheureux la consolation et le conseil. Il lui fait comprendre quelle prédestination indique im sort si obstinément contraire et quel être est seul digne d'une aussi grande puissance d'amour que la sienne.

f! faut lire Miguel Mafia ra pour comprendre à quel point sont nécessaires ces apparitions et combien les eût mal remplacées l'emploi du monologue. Les pensées secrètes du héros, les mouvements de son cœur ne sont point de froides et informes poussées du cerveau ou du tempérament : ce sont des êtres vivants qu'on objurgue, qu'on prend à partie, et que l'on vainct à moins qu'on n'y obéisse.

Si le premier tableau synthétise toute cette première phase de l'existence de don Juan, celle dont s'étaient jusqu'ici contentés les écrivains attirés par cette noble ligure, si le second et le troisième sont consacrés à la description de la crise, du point tournant, à ce bref essai de bonheur humain si, vite déçu, les trois derniers

nous montrent l'homme de pénitence et de sainteté. Tâche aride et difficile; mais M. Milosz a ce don particulier de faire vivre avec une puissance physique et une emprise matérielle les abstractions les plus éthérées de nos sentiments.

Le quatrième tableau se constitue d'une longue conversation entre l'abbé du couvent de la Caridad, à Séville, et don Miguel, qui est venu y chercher un refuge, après la mort de sa femme. L'abbé accueille le pécheur, mais non sans une sorte d'ironie afïectueusc et comme s"il le trouvait outrecuidant, ce gentilhomme parfumé et bien velu, de s'imaginer qu'il pourra, comme cela, de plain-pied, entrer dans l'austère maison de l'expiation. Il lui fait de la vie monastique le tableau 1c plus décourageant. Il insiste surtout sur la déconcertante aridité de la pénitence, que le néophyte croyait peut-être remplie d'une douloureuse et sombre exaltation :

La vie est longue ici.

11 faut une enfance et une éducation, une jeunesse cî un

enseignement, une maturité curieuse du poids lionnètc des clioses et une

lente vieillesse amoureuse du tombeau.

Il faut donc nous mouvoir avec quelle prudence 1 Car la haire brûlante n'aime pas la violence qui éteint la

démangeaison dans le sang, et il faut se tenir bien coi

dans un cercueil étroit et court, pour peu que l'on s'y blottisse avec le sain désir de dormir

une heure ou deux d'un somme vide et profond comme

l'instant.

Faire couler son sang, c'est chose doucement perfide: et l'insomnie consume le cœur.

LE PAVILLON DU MANDAULN 20d

Or la vie est longue ici, m'enlendez-vous?

La faim trop passionnée est aussi une tentation.

Il faut broyer l'herbe mauvaise et la racine tiède d'une

mâchoire d'animal qui a une belle prairie et de longues,

longues heures d'été devant soi.

Et il faut parler à l'Éternité on syllabes précieuses et claires

même la nuit, quand son amour prend à la gorge comme

l'assassin.

Sache aussi qu'il est excellent de s'en tenir au verbe

ordonné, digue de granit pour les grandes eaux amèrcs

de ton amour I Car il faut que prière soit jeune avant d'être festin. Et nudité du cœur avant d'être manteau de ciel bruissant

de mondes.

Mais Manara, que brûle un amour trop grand, ne se laisse point efTrayer par la perspective d'une aussi longue patience. Il franchit le seuil. Et nous le retrouvons, au tableau suivant, devenu frère iMiguel de Dieu, rendant l'usage de ses mouvements au vieux paralytique Johannès Melendez, persécuté par la populace. Et celte scène se rattache, par un lien direct et profondément, à la pensée générale qui anime tout le drame : c'est, en eiret, après avoir demandé au mendiant ([uel nom il donne à Dieu dans ses prières qu'il le guérit. Il a invoqué le Seigneur, il a appelé à soi tout le pouvoir accumulé par tant d'années de pénitence, mais pour que le miracle soit accompli, il faut que le mot essentiel, le mot libérateur soit prononcé. Et lorsque Melendez, avec toute l'ingénuité profonde des humbles, a dit qu'il donnait à Dieu « le nom qui est le sien propre », c'est-à-dire « Amour », aussitôt Manara peut lui crier de se lever, et Melendez peut jeter ses béquilles.

20(j LK PxVVILLOX DU MANDARIN

Je connais peu de scènes qui soient aussi belles et émouvantes que celle de la fin, au dernier malin de frère Miguel. Dans le jardin du couvent, au moment où il va mourir, il est une suprême fois tenté par l'esprit de la terre, qui lui apparaît, essayant de le troubler en lui rappelant : « Ne m'as-tu pas donné le meilleur de toimême, la poésie de ta jeunesse? » pour que cette évocation, trop suave, obtienne du moine au moins une complaisante pensée. Mais Miguel ne va pas perdre le fruit de trente années de pénitence en tombant dans ce piège grossier. Il ferme les portés de ses cinq sens et, IVisant à sa volonté un appel formidable, il donne à son dieu intérieur le pouvoir de lui parler une dernière fois, de dissiper le mauvais fantôme. Et l'esprit du ciel ne prononce qu'un mot, son nom : « Miguel ! Miguel! » Et le vieux moine, épuisé par cet elïbrt, meurt aussitôt, dans la sérénité.

Alors le frère jardinier, celui qui fut témoin naguères de son miracle et le dernier compagnon vivant de Miguel, sort de sa cellule. Il voit le cadavre. Il croit d'abord qu'il dort, il l'appeilc.

Frère Miguel! dormez-vous?

(Il le touche légèrement.

Silence.

Il récite une courte prière et fait un large signe de croix

embrassant les quatre horizons.) Maintenant je suis seul.

Maintenant, je suis seul au milieu des vivanls, comme la branche nue dont le hruil sec faiL peur au vent

de soir.

Mais mon cœur est joyeux conîrae le nid qui bC souvient et

comme la terre qui espère sous la neige.

A cause que je sais que toutes choses sont où elles doivent

être et vont oîi elles doivent aller : Au lieu assigné par une sagesse qui (le ciel en soit loué)

n"est pas la nôtre.

(// considère longuement le visage calme de Miguel) Voici ton frère, Madeleine.

Voici ton frère. Thérèse.

Qu'est-ce au fond, en tant que type d'humanité, que Manara, sinon notre vieil ïimi Pinamonte, dépouillé de ses parliculapités burlesques et purifié de son orde luxure? L'aventure du moine représente la suite logique de celle du roquentin. Ce que celui-ci n'avait fait que rêver dans son imagination fumeuse et ardente, celui-lq. le réalise, ayant passé des anijées à canaliser dans « la digue de granit » de l'ascétisme quotidien « les grandes eaux amères de son amour ». Mais c'est le même héros. Et alors une perspective commence à s'établir, logique, harmonieuse, dans l'œuvre de M. Milosz. Et YAmourevfse mUiatlon apparaît, non plus comme un roman nous décrivant les billevesées mystiques d'un vieux gentilhomme extravagant, mais comme une « initiation » ^n eftet, ail sens strict du ternie. Nous sommes à peine sur le seuil. Le temple est ouvert, et l'on voit les lampes sacrées briller dans la chaude et profonde pénombre du sanctuaire, mais l'homme n'est pas encore entré, il se débat, dans la rue de boue et de passantes. Une, cellelà même qui, sans le savoir, l'a nnené jusque sur le péristyle, le tente, et le retient au dehors. Mais Manara franchit le seuil où avait hésité Pinamonte. Et le romao du désir de Dieu est devenu îe drame de l'amour divin.

La trilogie do riliuminalion.

Méphiboseth. Saut de Tarse.

Mais voici qu'à mesure que le poêle s'avance dans la voie spirituelle, les perspectives qu'il découvre se moditient encore cl. deviennent toujours plus vastes. A mesure qu'il y réfléchit, le drame de l'illumination mystique ne se réduit plus à ce prologue qu'était VAmon- ■reuse Initlalion. à ce premier hcXq (\\\g?X Miguel Mafia ra. D'autres sujets se ])résentent, d'autres » actions », sont proposées, plus amples, plus approfondies, plus significatives. Et voici que se constitue presque d'ensemble, ou du moins dans une succession si rapide qu'elle équivaut à la simultanéité, une sorte de trilogie d'amour mystique dont nous allons examiner les deux dernières phases, je voudrais plutôt dire : les deux derniers aspects.

Méphiboseth est, essentiellement, la tragédie qui se joue dans le cœur de David, le roi coupable, de David qui vola sa femme à Urie, son lieutenant et son ami. Mais ne croyez pas qu'il s'agisse ici de quelque vague drame du repentir. Non. M. iMilosz imagine un David pressentant à travers les âges le rôle sublime de sa lignée, qui était d'aboutir enfin à l'Homme de la Rédemption, au Prophète de la paix et de l'amour. Ici éclate le génie du poète. David adultère, puis repentant, c'est une quelconque pièce biblique, une anecdote. Mais qui ne voit la signification nouvelle de la tragédie, son sens secret et symbolique, son arrière-plan

spirituel si, au delà du roi puni, se dresse l'homme exultant dans son cœur à la pensée du rôle sublime qui rachète la faute, rôle dont celte faute d'ailleurs était la mystérieuse condition?

Le rideau se lève sur la salle du trône. Songez que c'est la même sans doute, exactement, que celle dont (justavc Moreau (qui fut parfois un visionnaire) nous a donné l'image d'angoisse et d'immensité, — la même que celle où il a représenté, aux pieds de Saiil rongé de remords et d'insomnie, précisément ce même David, ;dors dans toute la grâce acide de sa jeunesse de pàtro et de musicien. Mais maintenant ce n'est plus le vieux Saiil qui est assis sur le trône, c'est David à son tour, dans toute l'assurance de sa maturité, entouré de gardes, de conseillers, de scribes et de sacrificateurs. Deux secrétaires. Seraïa et Jéhosaphat lui rapportent ce qui s'est passé dans l'étendue du royaume. Scène d'une noblesse sobre et puissante.

Cependant l'on introduit Tsilia, un vieillard, ancien serviteur de Saiil, et à ([ui David avait donné commission de découvrir quelqu'un qui fût « demeuré du reste du sang de Jonathan », le protecteur des premiers jours du roi. Tsiha a trouve, dans le pays désert et mélancolique de Lodébar, un homme malade et misérable qui est Méphiboseth, fils de Jonathan, le fils de Saiil. David exulte. Il accueille et retient le nouveau venu, avec quelle suave et fraternelle tendre:;sc :

Il y a, dans lu cour de ma maison, un coin tendrement ombragé; là, l'eau de la solitude fait un bruit comme de la dormeuse qui respire l'air des jardins.

210 T.K PAMLLOX DU MANDARIN

Et j'entends la griffe de la tourterelle sur la pierre vêtue de temps; et lé palmier fait de sa douce tête un mouvement comme de l'enfant qui dit oui.

Et les senteurs d'alentour sont comme des visages de sœurs qui écoutent. La porte soupire, et le pas du serviteur n'est-il pas comme une poignée de sable répandue?

Et soudain, c'est silence, et comme si Ton marchait, le souffle suspendu, en un lieu de midi où sommeille quelqu'un qui vous a volé le cœur.

Parfois aussi le vent entre là et s'arrête comme un étranger venu pour épier une vierge : alors la rose du soir frissonne, et le Passé songe au visage du Bonheur. C'est là que tu vivras les heures de ton cœur, Méphiboseth.

Cependant osi introduit Abisa'i, le guerrier, qui vient rendre compte des victoires qu'il a remportées au nom du roi sur les peuples ennemis. Mais tant de preuves de puissance, ni même cet ami, si précieux, qu'il vient de trouver, ne peuvent rien contre une mélancolie soudaine qui envahit le cœur du roi. Il prie qu'on le laisse. Seul dans la salle immense que Fombre envahit, il rêve. Il évoque l'Amour, dont la privation lui fait trouver vaine la possession de tous les autres trésors humains... Comme s'il répondait à ces pensées, au moment du lever de la Urne, un chant de fenime éclate, doux, insinuant, mystérieux comme le souvenir. David s'approche de la terrasse, il voit une forme vaporeuse et suave qui se baigne à la fontaine. Un désir venu de plus loin que les sens et que le cœur, une force irrésistible le saisit. 11 ordonne qu'on fasse venir cette créature.

Cependant qu'on va la chercher, voici que dans l'exaltation de son amour naissant, une vision lui est

envoyée. Il voit son suprême enfant... il ne comprend pas, il ne sait pas... mais c'est le rejelon dernier de sa race.

Que dit-il? Entant, que dis-tu? que tu es de la race de David? Pourquoi fais-tu le vœu du nazsréat? éternel? qu'est-ce que le nazaréat éternel? Il se tait.

Le voici qui lève la main... C'est le temps de la dernière génération, dit-il. Et il ajoute : Elles furent quatorze. Comme il est pâle, comme il est pâle!

Viens, ton père et ta mère te cherchent... Je n'ose pas le prendre par la main... 0 bien-aimé, ô bien-aimé, comme il est étrange! il n'est pas comme les autres enfants. Joab, Abisaï, à moi! ils l'ont saisi, ils l'entraînent.

Puis, plus rien. La vision s'efface, laissant après elle une sorte de vide spirituel empli d'une sérénité singulière. Voici Bath-Sebah. Interrogée, elle révèle son nom. Le roi, avec une douceur qui est terrible, lui mande sa volonté. Elle s'incline, soumise. N'a-t-elle pas, depuis toujours, pensé au mop^rque, avec amour? Il la fait conduire dans la demeure préparée et, sans prendre le temps de réfléchir plus que la seconde qu'il faut à la Visitation de cette pensée mélancolique :

C'est là le visage du dernier bonheur. 11 est étrangement ombrageux et jaloux...

il ordonne à Abisaï qu'Urie le Hétien soit exposé à la prochaine bataille de telle sorte qu'il ne puisse éviter la mort. Malgré la rapidité saisissante avec laquelle elles se déroulent, ces dernières scènes n'omettent aucune nuance de sentiment. Et sur elles plane comme une volonté obscure et supérieure qui annihile scrupules,

212 LF, l'A VILLON- DU MANDARIN

hésitations, révolte. On devine que sont en jeu des desseins mystérieux dont ces puissants ne sont que les exécuteurs presque inconscients.

Au deuxième acte, nous assistons à l'instant de bonheur que le ciel a accordé à David. Bath-Sebah est à ses côtés, el il chante (je veux citer quelques-uns de ces vers d'une musique si simple et si suave) un chant de paix où revient, discret et presque indistinct, le vieux motif du jardin d'enfance :

0 sœur de ma pensée! quel est donc ce mystère?

Éclaire-moi, réveille-moi, car ce sont choses vues en songe

Oh! très certainement, je dors.

Comme la vie est belle! plus de mensonge, plus de remords,

Et des fleurs se lèvent de terre

Qui sont comme le pardon des morls.

0 mois d'amour, à voyageur, ô jour de joie!

Sois notre hôte ; arrête-toi ;

Tu te reposeras sous notre toit.

Tes graves projets s'assoupiront au murmure ailé de l'allée.

Nous te nourrirons de pain, de miel et de lait.

Ne fuis pas.

Qu'as-tu à faire là-bas?

N'es- tu pas bien ici?

Nous te cacherons aux soucis.

Il y a une belle chambre secrète

Dans noire maison de repos:

Là, les ombres vertes entrent par la fenêtre ouverte

Sur un jardin de charme, de solitude et d'eau.

Il écoute... il s'arrête...

Que le monde est beau, bien-aimée, que le monde est beau !

Puis, comme la mélancolie de la reine (Urie est mort) incline le roi lui-même à se recueillir, voici que, pensant

LK l'A VILLON DU MAXHARIN 2[?>

à son fils, au lils de son dernier amour, son regard de nouveau bondit par-dessus les générations, et ce n'est plus cette fois perdu chez les docteurs qu'il Le voil, mais plus tard, au moment du triomphe des Rameaux, au moment du jardin de Gethsémani :

Je le vois : l'arbre a élc frappé, l'écorce est blanche d'épouvante. Je vois de beaux visages qui rient dans le soleil; la route est jonchée de rameaux. Et i'ânesse rusée y fait courir ses petits pas.

La face du monde change : la jeune lune s'est levée. Le vent s'est endormi dans son lit d'oliviers. Pourquoi dit-il que son père l'a abandonné? Pourquoi dis-tu cela, mon enfant? Hélas! ils Tont saisi, ils l'entraînent!

La vision évanouie, il ne reste à David qu'une sourde stupeur; la reine se retire et Méphiboseth est introduit. Il remercie d'ailleurs son bienfaiteur, puis demande la permission de lui conter une triste histoire. Il dit la fameuse parabole de la brebis du pauvre.

David, indigné, s'écrie que « l'homme qui a fait cela est digne de mort ». Méphiboseth répond : « Tu es cet homme- là » et le roi s'abîme dans le remords. A cet instant, on vient annoncer que l'enfant de David est saisi d'un mal mystérieux et terrible...

Sept jours après (au troisième acte), des serviteurs s'entretiennent de la douleur effrayante du souverain, qui ne mange plus et pleure sans cesse. Mais voici qu'il parait, serein et majestueux, et commande qu'on lui apporte de beaux vêtements pour un sacrifice qu'il veut offrir au Très-Haut. Aux familiers stupéfaits qu'ayant manifesté un loi désespoir pendant les sept jours de

ragonie de son fils, il soit si calme à Tinstant de sa mort, il répond la phrase magnifique de Samuel : « Je m'en vais vers lui, et il ne reviendra pas vers moi. »

Alors Méphiboseth entre. Son rôle est fini d'avertisseur et d'ami. Il veut retrouver son cher désert, et le repos. Quant à David, envahi dès lors d'une sérénité divine, il vit désormais dans un univers tout intérieur, loin des aspects de l'existence à laquelle il se prête. Et une troisième et dernière fois, à l'instant (ceci est admirable) où l'on va faire l'oblation du pain et du vin, le voile du temps se déchire, et il Le voit de nouveau, au moment où commence le sacrifice suprême.

David. — La mémoire des beaux visages revient avec les beaux jours. Moi aussi, je me souviens. C'était un bet enfant.

(Silence.)

Et j'ai pensé d'abord qu'il était le Sauvé des Eaux; mais il m'a répondu : je suis ton fils, David. Et le lieu était un lieu de silence, et de pierres étranges, et d'oliviers. Et il y avait là des hommes qui dormaient. Et comme il disait : '< Père, pourquoi m'as-tu abandonné? » je vis venir à nous des formes qui portaient des épées et des lanternes. Et ici, je né me souviens plus.

Batfi-Sebah. — Que l'heure est étrange! Conime tout est pur !

Méphiboseth, montrant la table. — Voici le pain, voici le vin.

Je ne puis dire combien je trouve belle celte idée des trois apparitions, ni quelle profondeur elle donne au sens du drame. On sent si bien que David se croit un rôle direct, paternel, dans l'affreuse tragédie de la Hédemption. Il se pense vraiment le père de celui qu'on

vieflt là arracher à sa méditation. ïl dit : nous avec une si touchante tendresse !

La pièce finie, dans une soiie d'épilogue reprenant audacieuseinent la tradition gcethienne, l'auteur nous fait entendre les voix angéliques commentant si Ton peut dire du point de vue de l'éternel, le sens mystérieux de cette action. Aux trois hiérarchies spirituelles, qui interrogent avec un respectueux étonnement, une Voix répond, qui énonce avec une sérénité terrible l'espèce de nécessité du mal dans le monde (nécessité qui vient des longs espaces de temps nécessaires à l'épuiscunent de ses conséquences). Ainsi, plus encore que dans Miguel Manara, s'affirme l'acquiescement à l'ordre universel, qui est la caractéristique la plus essentielle du vrai mysticisme. On n'avait, je pense, jamais projeté de lumière plus magistrale sur ce mystère du mal conditionné dans la fatalité du Bien. Au cri du moine espagnol répond la voix de l'initié hébreu. Tous deux diséiit oui. Mai?, la résonnance ici est plus profonde encore.

Il me resierail à examiner ^'a;//(/e 'larse, qui constitue le dernier acte de la trilogie, mais M. Milosz n'ayant pas jugé à propos (par un scrupule d'écrivain, excessif selon moi) de le publier, je ne pourrai rien en dire, sinon que ce drame de la conversion de celui qui devint saint Paul est rempli de très grandes beautés, notamment la scène de la lapidation d'Etienne et surtout l'acte du chemin de Damas, qai est splendide. Toute la pièce, écrite en vers de quatorze pieds, magnifique rappel de l'hexamètre ancien, possède une

carrure et une majesté latines, d'une convenance admirable. Le personnage de Saul est saisissant de vérité historique et de vie : obstination et subtilité juives, fierté et dureté romaines, tout cela forme en son caractère un alliage pareil à l'airain. Mais comme cela fond sous le feu de l'amour du Christ, dans le foudroiement de la révélation !

Le regard en arrière.

Les Symphonm.

Toutes ces œuvres, encore que nourries de la substance même de l'imagination du poète, étaient objectives, et projetées au-dessus de sa personne, laissent celle-ci dans l'ombre du silence. Cependant elle vit, cette âme passionnée, elle continue de vivre le grand drame simple et terrible de la vie qui s'écoule. Sans qu'on s'en aperçoive, la jeunesse a disparu, compagne qui nous quitte sans bruit, au tournant du chemin. La quarantaine, d'abord risiblement loin, puis plus prochaine, est arrivée. La voici.

Alors le poète se retourne vers sa vie, et la considère d'un long regard triste et doux. Et voici que nous allons entendre, encore une fois, résonner les notes déchirantes et merveilleuses du vieux thème de l'adolescence, et réapparaître dans la brume verm.eille du regret le fantôme d'un amour inoublié, aux yeux de pardon. Et ce seront les symphonies, cinq poèmes seulement mais tellement purs, tellement humains, tellement douloureux

que les larmes en montent aux paupières. Je Reconnais rien d'analogue clans la littérature contemporaine :

Qu'es-tu donc, triste cœur? une chambre assoupie Où, les coudes sur le livre fermé, le fils prodigue Écoute sonner la vieille mouche hleue de l'enfance? Ou un miroir qui se souvient? ou un tombeau que le voleur a réveillé ?

Lointains heureux portés par le sou{)ii' du soir, nuages d'or, Beaux navires chargés de manne par les anges ! est-ce vrai Que tous, tous vous avez cessé de m'almer, que iam.ais, Jamais je ne vous verrai plus à travers le ci'istal

De l'enfance? que vos couleurs, vos voix et mon amour. Que tout cela fut moins que l'éclair de la guêpe Dans le vent, que le son de la larme tombée sur le cercueil, Un pur mensonge, un battement de mon cœur entendu en rêve ?

Seul devant les glaciers muets de la vieillesse! seul

Avec l'écho d'un nom ! et la peur du jour et la peur de la

nuit, Comme deux sœurs réconciliées dans le malheur, Debout sur le pont du sommeil, se font signe, se font signe!

Et comme au fond du lac oîjscur la pauvre pierre Des mains d'un bel enfant cruel jadis tombée : Ainsi repose, au plus triste du cœur.

Dans le limon dormant du souvenir, le lourd amour (1).

Jamais encore, je crois, M. Milosz n'était arrivé à ce dépouillement classique, à cette simplicité, à cette

(1) SympJionie de septembre: II.

absence d'ornements extérieurs qui ne lait que rendre plus perceptible la musique intime de ses rythmes au secret indiscernable. Ici toutes les résonnances sont intérieures. Mais cette profonde émotion que l'homme éprouve à sentir s'évanouir entre ses bras d'amant la douceur ciiarnelle de sa jeunesse, s'apaise dans un grand acquiescement, dans l'abandon ingénu de l'égoïsmeaux grandes traditions de la communion humaine :

Bientôt, demain, mon frère, je pourrai te parler

I^^ace à face, sans rougir, comme parlent les hommes, car

Moi aussi, moi aussi je ferai la maison

Large, puissante et calme comme une femme assise

Dans un cercle d'enfants sous le pommier en fleur.

J'ouvrirai les fenêtres de la joyeuse église

Toutes grandes aux anges du soleil et du vent.

J'y bénirai le pain de l'Aliirmation,

De ce Oui éternel qui est une saveur

De feu, de L-lé et d'eau à la bouche des purs ;

Et quand la laideur dira : Non!

Et quand la femme et la mort crieront : Non!

Frère, nous saluerons l'espace ivre de vie

Et le mot appris des Héros,

Le oui universel montera à nos lèvres (1)

ou, sur un plan supérieur, aux effusions sublimes de la vision spirituelle, — et au delà il n'y a plus rien d'exprimable :

Ma vie! ma vie! je sais que les six jours du monde Sont là pour révéler ce que l'on doit connaître Du septième, ennemi de tout étonnement.

(1) Nihumim (fragments).

Car dans la déchirure du nuage gardien

Arrêté sur Pathmos (le lieu universel

Contemplé par les yeux renversés de l'Amoui-)

J'ai vu dernièrement l'ellipse du sabbat

Prendre feu et dorer ma naissance sans cri.

0 mon frère, ù mon corps! ne crains pas. Je connais le

chemin.

Entrons dans les profondes vapeurs de la Montagne Qui prend son essor et s'élève Avec le confiant qui la gravit, Jusqu'à la nuée longue, jusqu'à la couleur-mère, La blancheur bleue, l'annonciation de l'or. L'aube paraît derrière nous!

Au-dessus de mon front se lève Et fuit vers les contrées qui sont derrière nous Le Soleil.

Le couchant est loin devant nous!

Maintenant le profond, terrible et beau murmure Des sages abeilles du pays T'enseigne la langue oubliée (aux lourdes et tremblantes

syllabes de miel sombre) Des livres nojés de Yasher (2).

î! est difficile de présumer l'œuvre future de M. Milosz, ni quel cycle nouveau, celui-là fermé, il pourra parcourir. Mais, d'ores et déjà, son œuvre est rissurée contre le temps. Elle ne peut que grandir dans l'admiration des hommes. Elle sera plus lard, dans l'harmonie de toutes ses parties, pour les amants de la poésie vraie, un monument magnifique, et pour les mystiques, dans la haute signification de tous ses aspects, une œuvre annonciatrice.

(2) Xihuviim (fragments).

COMMENTAIRE D ADRAMAXDONI

Et de nouveau un beau livre, que décore un portrait admirable de Fauteur par Henry de Groux. Quelques traits de crayon, à peine, et le profil du poète s'enlève sur un fond de hachures avec une netteté de médaille, je ne sais quel air souverain, antique par les yeux clos. Le dessin a cet aspect d'esquisse que présente le Mallarmé de VVhistler, vous savez, ce portrait qui l'ut fait sur des bouts de papier à cigarettes, et qui est définitif.

Il n'y a, dans celle brochure, que six poèmes, mais de qualité. J'imaginais, après les Symphonies, qu'il n'y avait pas moyen d'aller plus loin, que M. Milosz, ayant presque touché l'indicible, allait être obligé de s'arrêter. II a pu cependant faire cet effort de plus, donner au cabestan un tour de barre de plus. Et loute la machine fait entendre le bruit qui signale qu'on ne peut la surmener davantage, qu'elle n'obéirait plus.

LE PAVILLON DU MANDARIN 'ii2]

C'est que l'émotion est là à son comble. Les mois, chargés chacun d'un sens inhabituel, se succèdent comme des coups sur la plaque vibrante du cœur, Blème quand on ne saisit pas les perspectives de la composition de chaque poème, eux, les mots, ils évoquent, ils établissent, le temps qu'on l'aperçoive — puis il s'eirace — un état d'âme, un décor. Et cela dans une atmosphère étrange, à mi-chemin entre la terre et l'audelà.

Tout ici est mental, intérieur, secret. Un homme se parle à lui-môme, et à Dieu, doucement, d'une voix assourdie, que tantôt déchirent les sanglots du regret et que tantôt exalte l'etTusion de l'amour. Ah ! peut-on imaginer un thème poétique plus nu? Un homme de quarante ans, et qui a beaucoup vécu, et qui a beaucoup soufTert, est là, au seuil d'un renoncement amoureux, au seuil d'une éternilé qui ne lui a pas encore donné de joie, mais qui l'attire comme un grand tourbillon, comme un aimant. Et il sait que la souveraine Loi le mènera là, qu'il n'y a pas à résister. Mais l'instant est terrible, l'instant intermédiaire est d'une aridité sans nom :

Que faire? Fuir? Mais où? et à quoi bon? La joie [ombre Elle-même n'est plus qu'un beau temps de pays d'exil : mon N'est ni aimée ni haïe du soleil ; c'est comme un mot Qui en tombant sur le papier perd son sens : et voilà.

Il y a une pièce qui s'appelle H, où le poêle, suppliant l'éternité de le laisser vivre son jour, évoque le doux paysage des îles heureuses, et le bonheur, et l'épouse éternelle qui l'attend « dans les vapeurs de la patrie ». Mais à peine s'y est-il laissé aller, au moment même où ce trop doux tableau avait pour lui le charme le plus fort :

Et dans les feux du temps apparaîtront Les archipels soudains, les galères sonnantes,

que cette vision s'évanouit sous la main autoritaire de la renonciation :

Paix, paix! tout cela n'est plus, tout cela n'est plus ici, mon

fils Lémuel.

Les voix que tu entends ne viennent plus des choses. Celle qui a longtemps vécu en toi obscure T'appelle du jardin sur la montagne! du royaume De l'autre soleil! et ici, c'est la sage quarantième Année, Lémuel.

Le temps pauvre et long.

Une eau chaude et grise, Un jardin brûlé.

Et ce beau vers :

Les voix que tu entends ne viennent plus des choses.

N'est-il pas là pour servir de transition entre la partie si je puis dire exotérique du poème et l'autre, l'ésotérique? G'esl, sous les pieds du voyageur, le tournant du chemin qui mène au royaume de l'autre soleil.

Tout, dans Â(lramancloni , dit la douleur que cause l'arrachement des dernières fibres qui rattachent à la

vie, ah! pourtant bien humble, bien dépouillée, et après tant d'expériences, bien rapprochée de celle des plus pauvres. Mais la vie.

Déjà CG vieux bruit sourd, hivernal, de la vie

Du cœur froid de la terre monte, monte vers le mien.

ils sont réduits au plus strict, ces bruits. Ce sont ceux qu'entend le solitaire, dans sa chambre, au matin. Personne, je crois, n'avait à ce point exprimé l'horreur de ce saisisseinent du matin, quand on se réveille et que, sans transition (comme un homme tout chaud de son lit qu'on jetterait dans l'eau glacée) il faut reprendre le contact terrible. Cris des petits métiers. Et alors l'homme au tablier bleu, l'ouvrier qui passe en tirant sa petite charrette.

... hurle on ne sait quoi, comme l'ange du jugement.

C'est dans cette lueur blafarde qu'apparaissent le plus sinistres les décors pauvres des vieux faubourgs, les cortèges des misérables, la boue.

C'est le premier tombereau du matin, le premier tombereau

du malin.

II tourne le coin de la rue et dans ma conscience La toux du vieux boueur, fils de l'aube déguenillée M'ouvre comme une clef la porte de mon jour.

Je cite au hasard, entre maints autres passages, aussi intenses. Mais quelle concentration, guels jeux successifs de sens superposés, enchevêtrés, de l'émotion. Je

parlais loul à l'heure de mots, de vers de Iransilion. C'est plutôt articulation qu'il faudrait dire. Car il s'agit en vérité d'intermédiaires vivants entre des parties aussi vivantes que des membres. Il n'y a pas dans cette poésie une seule ligne mécanique, un seul mot inutile ou de symétrie. Tout est dense, serré, nécessaire. Quel artiste ne serait sensible à la qualité de cette expression : « et dans ma conscience » "! C'est elle qui marque le passage de l'émotion brute du dormeur réveillé à l'émotion intérieure de l'homme digne de ce nom s'apprêtant à l'accomplissement de son devoir. Et alors quel sens déchirant prend ce mot : « la toux du vieux boucur )i, clef du jour pour le cœur fraternel. Et que dire de ces mots : « aube déguenillée » ? comme si la pauvreté du ciel ici reflétait, quedis-je? prenait pour elle l'apparence du personnage dont elle est le décor. Interférences infinies, reflets réciproques d'émotions...

Et cette fraternité ! Cette noble et sainte pitié ! M. Milosz a une façon de prononcer certains mots, de grouper certaines épithètesqui serrent le cœur. Il presse sur sa poitrine toute la douleur du monde, il la prend à son compte. C'est bien dans son cœur, beaucoup plus qu'à celui de la ville que

Résonne un triste, triste, ti'iste pas d'épouse chassée...

Son frère l'ouvrier lui semble avoir un « pas merveilleux ». Et quoiqu'elle n'ait été qu'une ombre, son épouse terrestre, il l'imaginait « petite et faible, avec de belles, saintes mains ».

Une ingénuité toute franciscaine étend encore, illimitée

jusqu'aux bètes, jusqu'aux choses, celle faculté de sympathie et d'amour. C'est vraiment le sentiment de la vie selon les mystiques. Le hennissement du cheval sous la pluie est une « pauvre et sainte voix » et l'aube, il a pour elle ces mots sublimes de tendresse mystérieuse : « cet enfant trouvé »... « frère petit jour ».

Ni rimes, ni rythmes apparents, ni observance d'aucune forme fixe. Pourtant ceux qui croiraient qu'il n'y a pas d'art dans ces poèmes commettraient une erreur énorme, même s'ils pensaient leur faire la part belle en disant qu'une certaine inspiration barbare et puissante les anime qui se passe bien des beautés de la forme.

Elle ne s'en passe nullement. Mais elle en crée d'autres, strictement à sa mesure, et qui adhèrent sur elle comme une étoffe transparente el mouillée aux genoux d'une vierge robuste.

Très secrète, par exemple, cette beauté formelle, entièrement musicale, mais d'une musicalité austère, un je sais quoi de pareil à ces fugues de Bach dont la vaste ordonnance enclôt des merveilles d'elïusion et de grâce. De grands vers, qui ont quelquefois quatorze, seize, dix-huit pieds, s'épanchent en ondes successives, coupées par les césures. Et ils étonnent d'abord, mais quand on les a bien lus et bien sentis, leur prodigieuse vigueur interne étonne. Les plus beaux sont ceux qui, au moment de finir, et quand leur sens est épuisé, comme s'ils ne pouvaient y renoncer, émettent encore quelques syllabes, qui semblent d'abord tâtonner dans

le vide de la page mais qui préparent le vers suivant, s'y ajustent, le déterminent, et en sont comme les racines. C'est le principe inverse de celui du rejet : le vers suivant remonte pour ainsi dire au delà de sa propre origine. Les etïets obtenus sont beaucoup plus subtils, plus profonds.

Ces fins de vers, — parfois ils se réduisent à un mot, à un soupir même, — servent le plus souvent de transition entre une strophe et la suivante, entre les deux parties émotives d'un poème. lis conti'ibuent singulièrement à assurer le mouvement indiscontinu, Tarticulation vivante, le rythme de chaque pièce.

Quant aux images, elles ont un accent inoubliable. Ceux qui ont lu les poèmes d'autrefois de M. Milosz savent quelle richesse débordante, quelle inépuisable abondance elles avaient... A chaque volume, elles semblaient se contracter davantage. Dans Adramandoni, elles sont encore comme purifiées, non pas appauvries, ni desséchées, mais recueillies sur elles-mêmes. Comme dans ces derniers tableaux de Carrière dont la couleur s'était retirée, pour ne plus laisser place qu'au jeu des valeurs, cette poésie se réduit à des images essentielles, riches d'un sens spirituel, et vraiment parfois presque terrible, tellement l'évocation en va loin, brusquement présentée comme cela, sans transition, et c'est le lecteur qui, pour comprendre tout l'intervalle de ces transitions omises, doit méditer.

Oh! ces ronces qui ont « saisi le sommeil par ses cheveux de fille » !

Et ces fïeurages (des murs de maisons en démolition), ces fïeurages « qui n'ont ni frères, ni sœurs dans les Jardins » !

Au delà de l'image, et plus évocateur encore, il y a, si je puis dire, les observations dont le poète nourrit son lyrisme. Sans comparaisons, sans métaphores, sans aucun procédé poétique, il décrit, il énumère, il se souvient. Ce sont des choses vues, entendues, des choses réelles.

Mais voilà qu'au monieuL où il les dit, la place où il les met les révèle, leur donne un sens nouveau, saisissant.

Ainsi ce vers :

Et il y a l'oiseau de cristal qui dit : MU. d'une gorge douce.

La chose a été observée par le poète dans un jardin. Oui. Mais l'expression « d'une gorge douce » ne montreelle pas avec quelle acuité il a vu la bestiole elle-même, dont tout le pathétique en effet quand elle chante réside dans cette gorge émue, gonflée? Interférences toujours, reflets! C'est l'oiseau qui est de cristal, comme s'il se confondait avec sa voix. C'est la gorge qui est douce, comme si elle était tout le chant. Et au centre du vers, ces trois mots : « qui dit Mlî » sont eux-mêmes toute la mélodie puérile et sautillante de la petite àme animale.

Enfin celle évocation môme, à cette place-là du poème, situant le chant et l'oiseau :

Dans le vieux jasmin somnamljulc^do l'enfance,

recule le tout dans un passé lointain, mystérieux, comme vu et entendu en rêve. Et alors de quelle grandeur soudaine s'illimite le tableau tout entier, à ce vers final :

J'entrerai là, en soulevant doucement l'arc-en-ciel!...

Je ne sais pas ce que pourront penser d'Adramandoni les gens qui ne jugent la poésie que d'après son plus ou moins de conformité avec les thèmes et la technique traditionnels. En comprendront-ils le haut sens classique? TNi non plus ce qu'en diront les fauves qui veulent du neuf à tout prix, au prix du clinquant. Saisirontils, sous ce dépouillement et celte austérité, sa fraîcheur, son effusion intime? Pour moi, je ne crois pas que jamais personne ail fait servir un art si patient, si volontaire et si raffmé à l'expression de sentiments venus de profondeurs aussi déchirées. De longues années de méditation, de souffrances, de rêves, de désirs, d'élans mystiques suivis de leurs découragements, ont abouti à ces six petits poèmes où un homme grave et seul dit adieu à la vie, à la vie la plus humble et la plus fraternelle et, pour enfin entrer dans le royaume de l'autre soleil, s'arrache aux suprêmes chaleurs du cœur de la terre.

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