FANTOME
Il y a eu Ire ma vie présente et le passé un rideau de brouillard que d'un geste je m'efforce parfois de dissiper un instant. Mais il est si épais que je parviens rarement à y creuser une étroite m.eiu-trière par où je puisse, l'espace d'un éclair, apercevoir les choses d'autrefois. Je pourrais dire tout simplement, abandonnant une image trop difficile à bien préciser, que le passé, qu'hier encore je touchais, avec lequel je vivais sans effort, le rappelant vers moi d'un signe aussitôt obéi, ce passé sans lequel le présent n'a plus d'assise et chancelle, n'existe pas et, chose extraordinaire, n'a jamais
existé. Alors comment est-ce que je vis, puisque le présent dépend du passé, comme un fils dépend de son père? Mais c'est bien simple, je ne vis pas, je ne suis qu'un fantôme qui flotte dans l'air, sans consistance, sans formes précises, à l'état d'essai ou de résidu de vie. Ses efforts pour se relier aux choses et en prendre connaissance sont rarement heureux. Quand il croit s"ètre accroché à quelque souvenir, à quelque témoin d'hier non encore pulvérisé, cette épave, tout à coup échappe à ses doigts de fantôme et, fantôme elle-même, fond dans l'air épais, se répand en vapeur, en quelque chose de mou et de fluide, qui s'en va. Parfois ce pauvre être désemparé arrive à saisir un livre dans sa bibliothèque, un livre jadis aimé dont il se propose un grand plaisir, mais à mesure qu'il lit les pages de jadis, ce plaisir rancit, comme un parfum qui peu à peu tourne à l'aigre. Et les êtres qu'il rencontre lui disent, d'une voix d'au delà : « Nous sommes tous ainsi, tous nous avons pareille aventure, nous flottons et nous flotterons, fantômes, éternellement ». C'est un cauchemar, assurément, un cauchemar. Je me réveillerai, car il faut que je me réveille.
Hélas ! il ne s'est point réveillé. Mais la maladie qui l'emporta n'eût pas eu ce pouvoir si le coup porté auparavant n'avait pas été si rude. Dans tout ce livre pieux et grave se fait jour, avec une pudeur pathétique, un patriotisme d'autant plus pur qu'il n'avait jamais eu l'occasion de s'exprimer directement. C'est que Gourmont, comme tous les êtres très délicats, éprouvait une répugnance particulière à faire étalage de ses sentiments profonds. Il ne lui avait jamais semblé nécessaire de faire à sa patrie la déclaration publique d'un amour dont sa vie même et son labeur énorme étaient la preuve quotidienne et silencieuse. Artiste, il servit la langue et philosophe, la pensée du cher pays de France,
Il ne fauL pas omettre d'ailleurs que, à mesure qu'il s'avançait dans la vie, Gourmont sans prendre précisément parti dans les questions de la politique, s'y intéressait, et s'amusait à en débrouiller les problèmes. Ceux qui ont suivi sa collaboration proprement journalistique savent l'évolution qu'il avait accomplie dans cet ordre d'idées, et cela, bien entendu, sans rien renier de ses tendances d'humaniste et d'aristocrate. Et, quoique Pendant Vorage soit un livre que les plus terribles des circonstances aient suscité, il est aussi l'aboutissement logique d'un mouvement de pensée très normal, et la preuve suprême, à défaut d'autres, que notre auteur ne fut nullement un abstracteur de quintessence, un égoïste penseur de tour d'ivoire, mais un vrai contemporain, fraternellement soucieux de nos joies et de nos angoisses. Et si j'avais à résumer d'un mot mon opinion, je dirais qu'en écrivant les Chevaux de Diomède, le Chemin de velours, les Épilogues, l'Esthétique de la langue française, Une nuit ail Luxembourg, la Culture des idées, les Lettres à Vamazone, llémy de Gourmont a servi sa patrie à sa manière, qui n'est pas à la portée de tout le monde, en lui dédiant sans réserve son génie subtil, sa vie et toute son œuvre : quarante beaux livres chargés de pensée, de science et de rêve, dans une langue magique.
ÉMiLE VERHAEREN
Depuis fort longtemps, et bien avant que ralîiance de 1914 vînt resserrer ces liens intellectuels el moraux, Belges et Français ne formaient qu'un même peuple littéraire. Les Lemonnier, les Maeterlinck, les Eekhoud, les Verhaeren faisaient partie de notre pléiade, suivaient nos « mouvements », se distinguaient de moins en moins de nos écrivains, et leurs succès intéressaient autant la gloire de la pensée française que s'ils eussent été Tourangeaux ou Languedociens. En ce qui concerne Verhaeren, cette remarque a plus de portée que pour d'autres; car, encore qu'il fût, comme je vais l'expliquer, demeuré Flamand, résolument et jusqu'aux fibres les plus secrètes de son être, il adorait la France comme une seconde patrie. Il nous faisait de fréquentes visites, passait de longs mois dans une propriété qu'il avait à Saint- Cloud, et cultivait dans les milieux parisiens des amitiés ferventes. Il était impossible d'ailleurs, lorsqu'on l'avait connu, de ne pas aimer cet homme si vivace, dont la générosité, la sincérité et la bonté animaient les yeux ingénus et brillants, la voix chaude et
profonde, toute la personne vibrante d'une perpétuelle ardeur pour les choses belles et nobles.
Qu'il ait trouvé la mort dans une gare, sous les roues d'un wagon, de la façon que Ton sait, cette fin à quelque chose de sauvagement ironique si l'on songe qu'il a, toute sa vie, célébré dans ses vers le caractère intense et le terrible resplendissement des paysages industriels, du machinisme moderne, et qu'il était partagé entre l'enthousiasme que lui procurait cette beauté étrange et excessive et la pitié que lui inspirait l'humanité misérable obligée de vivre dans ces enfers de feu, d'acier et de fumées. Le destin seul peut se permettre de telles railleries sinistres.
Si j'avais à résumer d'un mot la pensée et l'esthétique d'Emile Yerhaeren, je dirais qu'il a été sur toutes choses profondément et presque uniquement de sa race. Flamand pur, de naissance et d'origines, il n'a pour ainsi dire pas tenté d'incursions en dehors de sa propre psychologie, et tous les efforts qu'il a faits pour sortir de soi-même par la curiosité, par la tendresse humaine, par le lyrisme enfin, n'ont fait que rendre plus apparentes, et dans son inspiration et dans son style, les qualités qu'il devait à sa race : la franchise, l'ingénuité, l'ardeur pour les grandes idées, une sensibilité toujours prête à vibrer, et le farouche amour de la justice.
Est-ce à dire qu'il ait été monotone? Nullement. Il a été simple, voilà tout. Une seule clef ouvre la première porte, et toutes les chambres se commandent. 11 n'a pas dévié de son idéal premier. Mulle carrière n'est plus facile à suivre que la sienne, plus unie, plus harmo-
nieusc. Son hisloire personnelle est celle niême de r-on 03uvre, elle ne s'en sépare pas un instant. Jamais il n'a écrit quelque chose qu'il n'ait pas eu envie d'écrire, qui ne se fût longuement d'avance imposé à sa pensée par une nécessité pour ainsi dire organique. Toute son œuvre, dont la véhémence a paru à certains toucher parfois à l'emphase et à la rhélori({ue, n'eslquo le reflet, immédiat et fidèle, de ses émotions, de ses ardeurs, de ses idées. Je vais tenter d'en retracer ici la courbe très simple.
Dès ses premiers livres : /es- Flamandes, les Moines, les Bords dp la route, Emile Verhaeren semble avoir trouvé, sinon sa voie, tout au moins le sentier qui tout droit y conduit. Il célèbre son pays et, presque sans le A'ouloir, les deux tendances essentielles qui s'y font jour : le mysticisme et la sensualité. Après tout, ce double idéal n'est déjà point si contradictoire. Il procède d'une source identique, mais qui se précipite le long de deux versants opposés. Si l'ardeur du tempérament trouve son expression fatale dans la sensualité, celle de l'àme, celle de l'être intérieur a le mysticisme pour but immédiat; et il n'est pas rare de voir les grands sensuels devenir de grands mystiques. Rien de plus naturel que l'évolution de don Juan. L'histoire morale des Flandres concilie ces deux tendances, ou tout au moins les équilibre. N'oublions pas que nous sommes au pays de Van Eyck et de Uubens, au pays de Bruges et d'Anvers.
Dès ses premiers pas dans la carrière littéraire, Emile Verhaeren ressentit cette vérité et tenta de l'exprimer^ Il faut bien le reconnaître, et je le reconnais volontiers, la forme du débutant n'était pas à la hauteur de son inspiration. Il n'était pas encore dégagé de la technique parnassienne, ni de l'influence d'une certaine littérature à la fois réaliste et superficiellement macabre, qui data très vite. Ce n'est que dans les poèmes suivants : les Soifs, les Débâcles, tes Flambeaux )wirs, que son inspiration s'affirme plus nette et plus personnelle, en même temps que sa forme se fait plus vigoureuse et plus originale. Ce ne sont déjà plus seulement les décors de son pays, ou ses souvenirs historiques, ou ses témoignages d'art qui le frappent, mais ce qu'il y a dans ce décor, l'atmosphère qui en baigne les contours, les suggestions qu'il impose à l'esprit du spectateur, l'âme en un mot.
Mais c'est surtout dans cette série qui contient /es 17/lû-ges iliusoins, les Apparus dans mes chemins, les Vignes de ma muraille que le poète conquiert sa personnalité intégrale et apparaît nettement dégagé de toute imitation, de toute réminiscence, de toute influence même. Il faut bien le dire, ces poèmes sont terribles. Les visions qu'a imposées à l'écrivain sa terre natale sont certes reconnaissables en leurs éléments primitifs, mais elles sont déformées, transposées dans un sens pathétique, sombre et funeste, et leur cai-actère tient de l'hallucination. La moindre chose qu'il voit lui apparaît fantomatique, épouvantable, traversée de frissons mystérieux. Les personnages les plus familiers, tels ijuo les gens de
Lly PAVILLON DU MANDARIN 75
petits métiers campagnards, par exemple : forgerons, cordiers, etc., deviennent pour lui, au delà de ce qu'ils semblent immédiatement, le symbole de quelque chose de secret qui glace l'imagination. Si vous ajoutez à cela que Verhaeren emploie un vers nouveau, de son invention (le vers qui sera désormais le sien et que personne d'autre ne pourra imiter sans ridicule), un vers absolument libéré, d'aspect rude et raboteux, au souffle violent, aux rythmes très nets encore qu'insolites, vigoureusement martelé, plein d'assonnances insistantes jusqu'à la fatigue, un vers étrange mais qui s'accorde de la façon la plus adéquate à ce genre de sujets, vous comprendrez que tout conspire à rendre ces poèmes absolument uniques. Et le fait est que le public ne s'y trompa point et que, fort discuté, attaqué par les uns qui lui reprochaient son mépris des règles, exalté par les autres qui vibraient de sa fougue, il fut tout au moins admis comme un Barbare, avec tout ce que ce mot comporte d'estime effrayée et secrète pour ce qu'on lui découvre d'ingénu, de véhément, de puissant et de neuf. Qu'on en juge par cette pièce, où passe comme le souille physique de la tempête, son ronflement épouvantable.
LE VENï(l)
Sur la bruyère longue inlînimenL, Voici le vent cornant novembre, Sur la bruyère inliniment Voici le vent Qui se déchire et se démembre,
( 1 ■; Les Villafjes Uhisoires.
En souflles lourds, baltanl les bourgs,
Voici le venl,
Le vcnl sauvage de novembre.
Aux puits des fermes,
Les seaux de fer et les poulies
Grincent;
Aux citernes des fermes,
Les seaux et les poulies
Grincent et crient
Toute la mort, dans leurs mélancolies.
Le vcnl râtle, le long de l'eau,
Les feuilles mortes des bouleaux,
Le vent sauvage de novembre ;
Le vent mord, dans les branches,
Des nids d'oiseaux :
Le venl râpe du fer
Et peigne, au loin, les avalanches.
Rageusement, du vieil hiver,
Rageusement, le vent,
Le vent sauvage de novembre.
Dans les étables lamentables.
Les lucarnes rapiécées
Ballottent leurs loques falotes
De vitres et de papier.
— Le vent sauvage de novembre! —
Sur sa butte de gazon bistre,
De bas en haut, à travers airs,
De haut en basj à coups d'éclairs,
Le moulin noir fauche, sinistre,
Le moulin noir fauche le vent,
Le vent,
Le vent sauvage de novembre.
Les vieux chaumes, à ciopelons,
Autour de leurs clochers d'église,
Sont éhranlés sur leurs hâtons;
Les vieux chaumes et leurs auvents
Claquent au vent,
Au vent sauvage de novembre.
Les croix du cimetière étroit,
Les bras des morts que sont ces croix.
Tombent comme un grand vol,
Rabattu noir, contre le sol.
Le vent sauvage de novembre, Le vent,
L'avez- vous rencontre, le vent, Au carrefour des trois cents routes, Criant de froid, soufflant d'ahan, L'avez-vous rencontré, le vent, Celui des peurs et des déroutes L'avez-vous vu, cette nuit-là.
Quand il jeta la lune à bas.
Et que, n'en pouvant plus.
Tous les villages vermoulus Criaient, comme des bêtes, Sous la tempête?
Sur la bruyère infiniment,
Voci le vent hurlant.
Voici le vent cornant novembre.
Il y a, dans les admirables tableaux de Breughel le Vieux, et aussi dans ceux d'un de ses Hls spirituels le moderne Laermans, quelque chose que Verhaeren — le Verhaeren de cette époque de sa vie, de 1891 à 1897, — rappelle : une sorte d'angoisse mystérieuse, venue on ne
sait d'où, et qui terrifie à la longue si on ne réagit point. On retrouve aussi ce frisson, quoique beaucoup moins intense, dans les premiers drames de M, Maeterlinck. Est-ce le paysage flamand qui en est l'inspirateur? Oui, sans doute, quand y sévit l'hiver gorgé de pluie et de neige et lacéré de vent et qu'il y crée cette atmosphère molle et glacée, que l'imagination des hommes qui la respirent peuple naturellement de fantômes. Pour l'instant, Yerhaeren est tout entier soumis à cette influence morbide, et ce n'est pas un des contrastes les moins saisissants de cet art que l'opposition qu'il y a entre la violence sauvage, l'irréductible santé de ses images et de son style et le caractère déprimant des sujets qui alimentent son inspiration. S'il avait toujours suivi cette voie, elle ne l'aurait pas mené loin, ou peut-être l'eûtelle mené trop loin au contraire, jusqu'à un vertige de folie. Mais il y a dans tout cela un élément de salut, qu'il me faut ici faire ressortir.
Parmi les pièces de ces poèmes étranges et ténébreux, qui n'exaltent si l'on peut dire que les charmes de l'horreur, il en est quelques-unes qui ne sont pas seulement des frissons d'hallucinations : elles ont un sens, un sens très net. Elles opposent au paysage et à son influence délétère un personnage, une sorte de héros. Ce personnage est toujours un type familier, un homme d'un métier de là-bas. en quelque façon sorti du paysage même : passeur d'eau, meunier, sonneur, menuisier, fossoyeur, etc. ; mais par une déformation volontaire, le poète le hausse jusqu'à une signification emblématique. Ainsi le menuisier devient-il une sorte de sym-
bo]e (le la science humaine réduite au pur jeu de la connaissance.
Le menuisier du vieux savoir
Fait des cercles et des carrés,
Tenacement, pour démontrer
Comment l'âme doit concevoir
Les lois indubitable? et fécondes
Oui sont la règle et la clarté du monde.
Le fossoyeur enterre les espoirs et les passions de l'humanité. Quant au covdier, grandi jusqu'à des proportions colossales, il sera l'homme môme du paysage, et si je puis dire l'allégorie du poète lié à toutes les choses par les fds qu'il y jette de la sympathie et du savoir. Ce qui est beau c'est que, cette abstraction, Verhaeren la voit, comme chose concrète, palpable, sensible et il rend tout : idée, sentiment, sensation, avec la même force évocatoire :