LE CORDIER
Dans son village, au pied des digues, Qui l'entourent de leurs fatigues De lignes et de courbes vers la mer, Le blanc cordier visionnaire A reculons, sur le chemin, Combine, avec prudence, entre ses mains, Le jeu tournant de fils lointains Venant vers lui de l'infuii.
(1) Les Villages ilhtsoii'es.
Si) LE PAVILLON DU MANDARIN
lii-bas,
En ces heures de soir ardent et las,
Un ronflement de roue encor s'écoute.
Quelqu'un la meut qu'on ne voit pas;
Mais parallèlement, sur des râteaux,
Qui jalonnent, à points égaux,
De l'un à l'autre bout la route,
Les chanvres clairs tendent leurs chaînes
Continuement, durant des jours et des semaines.
Avec ses pauvres doigts qui sont prestes encor,
Ayant crainte parfois de casser le peu d'or
Que mêle à son travail la glissante lumière,
Au long des clos et des maisons,
Le blanc cordier visionnaire.
Du fond du soir tourbillonnaire,
Attire à lui les horizons.
Les horizons? Ils sont là-bas:
Regrets, fureurs, haines, combats, Pleurs de terreur, sanglots de voix, Les horizons des autrefois Sereins ou convulsés :
Tels les gestes dans le passé.
Alors le cordier-poète évoque le passé, la vie ardente des âges anciens de l'histoire, puis le présent, puis l'avenir, un avenir de paix et de sérénité. Mais je veux seulement citer les strophes où il parle du présent, du présent scientifique de notre vie moderne :
Voici — c'est un amas de feux qui se démènent. Où des sages, ligués en un effort géant. Précipitent les Dieux pour changer le néant Vers où tendra l'élan de la science humaine.
Voici — c'est une chamliie où la pensée u\èr Qu'on la mesure et qu'on la pèse exactement, Que seul l'inane Éther bombe le firmament Et que la mort s'éduque en des cornets de veri-c.
Voici — c'est une usine; et la matière intense Et rouge y roule et vibre en des caveaux Où se forgent d'ahan les miracles nouveaux Qui absorbent la nuit, le lenips et la distance.
Voici — c'est un palais de lasse architecture Ployé sous les cent ans dont il soutient le poids, Et d'où sortent, avec terreur, de larges voix Invoquant le tonnerre en vol vers l'aventure.
Donc, très nettement déjà, se fait jour la préoccupation de Verhaeren de comprendre et d'aimer les tentatives et les acquisitions de la science moderne : le laboratoire et l'usine comme le livre ou la formule algébrique. Et je crois que voilà désormais les sources de son inspiration. Flamand jusqu'au fond des veines, sa sensualité revêtira ce caractère d'imagination violente jusqu'au délire à quoi nous devrons : /e.s Villes teritaculaires, les Vimges de la vie et les Campagnes hallucinées, tandis que son mysticisme s'enthousiasmera pour les abstractions scientifiques, qu'il revêtira d'ailleurs d'une éclatante parure d'images concrètes, en telles pièces de la Multiple splendeur, les Rythmes souverains, les Forces tumultueuses. Tout naturellement, sans le moindre effort, la fusion entre ces deux tendances s'accomplira dans ces poèmes où il célèbre la beauté caractéristique des grands paysages industriels. Dans cet ordre d'idées.
les citations enlraîneraient trop loin, mais ceux qui voudraient bien suivre l'œuvre de Yerhaeren pas à pas seraient très frappés de voir par quelle évolution insensible le poète, qui envisagea d'abord riiumanité habitante de ces paysages terribles comme une simple victime des puissants (hommes de pouvoir et d'argent, assis à leurs comptoirs ou au fond de leur cabinet), en vint à la considérer — sous lïnfluence d'un optimisme scientifique et moderniste à l'Émerson, à la Maeterlinck — comme l'ouvrière plus ou moins consciente, mais nécessaire et très noble, et très à sa place, d'un grand œuvre futur de beauté, d'harmonie, de paix.
Verhaeren croyait en la science, un peu comme Victor Hugo et comme Zola, dont il partageait les idées sociales. Ayant perdu la foi, son mysticisme, inemployé, dériva vers « la nouvelle idole ». Il y avait été amené par son imagination, qui lui avait si vivement représenté l'énormité matérielle et le brûlant vertige des réalisations accomplies. On sait d'ailleurs, par l'exemple d'un Wells, d'un Rosny, combien les découvertes scientifiques peuvent exalter les cerveaux et servir des fins esthétiques. Mais plus il allait dans la vie, plus s'élevait en noblesse et en sérénité sa conception de l'univers, et plus il tendait à ne considérer la science que comme un instrument en vue du bonheur humain. Les fameuses controverses sur sa « faillite » le laissaient indifférent. Il avait, en pleine modernité féroce, les sentiments et les illusions d'un homme de 1848. Ce n'était point cependant un naïf, il n'ignorait rien des luttes et des compétitions formidables de l'égoïsme universel, mais il avait néanmoins con-
fiance en l'avenir, il faisait un très large crédit à une humanité enfin délivrée de ses mauvais instincts, précisément par le culte de l'étude et le désintéressement scientifique.