LA RECHERCHE
C'est la maison de la science au loin dardée,
Obstinément, par à travers les faits jusqu'aux idées.
Avec des yeux
Méticuleux ou monstrueux,
On y surprend les croissances ou les désastres
S'échelonner, depuis l'atome jusqu'à l'astre.
La vie y est fouillée, immense et solidaire.
En sa surface ou ses replis miraculeux,
Gomme la mer et ses gouffres houleux
Par le soleil et ses mains d'or myriadaires.
Chacun travaille, avec avidité,
Méthodiquement lent, dans un effort d'ensemble ;
Chacun dénoue un nœud, en la complexité
Des problèmes qu'on y rassemble;
Et tous scrutent et regardent et prouvent,
Tous ont raison — mais c'est un seul qui trouve !
Ah! celui-là, dites! de quels lointains de fête
Il vient, plein de clarté et plein de jour.
Dites! avec quelle flamme au cœur et quel amour
Et quel espoir illuminant sa tête;
Dites! comme à l'avance et que de fois
Il a senti vibrer et fermenter son être
Du même rythme que la loi
Qu'il définit et fait connaître !
(11 Les Villes tentaculaires.
84 LE PAVILLON DU MANDAl'.IN
Gomme il est simple el clair devant les choses
Et humble et attentif, lorsque la nuit
Glisse le mot énigmatique en lui
Et descelle ses lèvres closes;
Et comme, en s'écoutant, brusquement, il atteint,
Dans la forêt toujours plus fourmillante et verte,
La blanche et nue et vierge découverte
Et la promulgue au monde ainsi que le destin.
Et quand d'autres, autant et plus que lui. Auront à leur lumière incendié la terre Et fait crier Tairain des portes du mystère, — Après combien de jours, combien de nuits. Combien de cris poussés vers le néant de tout, Combien de vœux défunts, de volontés à bout Et d'océans mauvais qui rejettent les sondes — Viendra l'instant, où tant d'efforts savants et ingénus. Tant de génie et de cerveaux tendus vers l'inconnu, Quand môme, auront bâti sur des bases profondes Et jaillissant au ciel, la synthèse des mondes!
C'est la maison de la science au loin dardée. Vers l'unité de toutes les idées.
Par une pudeur exquise, comme il arrive souvent aux natures très passionnées et très pures à la fois, lùnile Yerhaeren parla très peu de lui-même. Si, dans ses poèmes, il use parfois de la première personne, c'est uniquement pour la commodité du discours. En réalité, il fut surtout un objectif. Sa sensibilité, il la projeta dans l'univers, dans l'univers des formes et dans celui des idées. Très tôt. il eut le sens de la solidarité sociale
et de la fralerniié humaine, très t(M il confondit sa douleur avec celle de ses semblables, que dis-je?avec celle que, — par un don terriblement subtil de son émotivité, — il prêtait aux choses elles-mêmes. Pourtant, cette sensibilité, il fallait bien qu'elle existât, qu'elle fût même très forte et très profonde. Un jour, un jour d'attendrissement et d'aveux, il l'exprima, et c'est à cette confidence que nous devons : les Heures claires et les Heures d'après-midi, qui comptent parmi ses plus beaux livres. Ces petits poèmes candides, et tendres sont un hymne d'amour, la chanson d'un amour unique et constant. Le poète s'y fait aussi doux, aussi léger et délicat qu'il s'est montré par ailleurs emporté, véhément et hagard. Il n'est telle grâce que celle des forts. Maintes pièces comme le Ciel en nuit s'est déplié; Et qu'iin portent et les pourquoi et les raisons; A ces reines qui lentement descendent; Au clos de notre amour l'été se continue; l'Aube, l'Ombre, le Soir, l' Espace et les Étoiles sont dignes d'une anthologie. Les rythmes même familiers au poêle sont adoucis, amollis, musicalisés en quelque sorte par la tendresse. Un double thème s'y entrecroise : celui de l'amour, un amour émerveillé de se retrouver toujours pareil, et celui du jardin d'été, où, dans les fleurs et la douceur de l'air, s'épanouit cet amour. Je ne puis m'empêcher de citer la dernière pièce, qui est vraiment une merveille de lyrisme intime :
Heures du malin clair, Heures daprès-midi, Heures superbement et doucement élues, Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis Et que nos rosiers dor au passage saluent;
Voici lélé qui meurt et l'automne qui naît. Heures ceintes de fleurs, reviendrcz-vous jamais? Pourtant, si le destin, qui tient en main les astres, Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres, Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux. Entrelacer vos pas égaux et radieux, Et mêlerai-je, à votre ronde ardente et douce Tournant, dans I'oml)re et le soleil, sur les pelouses, — Tel un suprême, immense et souverain espoir — Les pas et les adieux de mes « heures du soir ».
Humble el beau rêve, que la destinée ne permit pas, hélas ! au poète de réaliser.
Si je n'ai point parlé des drames de Yerhaeren, c'est que, dans son œuvre, ils apparaissent comme d'une importance secondaire. Le Cloître, Philippe II, Hélène de Sparte sont des tentatives oîi sans doute se retrouvent le lyrisme et l'ardente sincérité de l'auteur des Villages illusoires, mais à vrai dire cet écrivain n'était point fait pour le théâtre. Il se meut très malaisément dans cette formule si opposée à toutes ses habitudes, à toutes ses directions de pensée. Il ne se retrouve que dans les monologues, parce que là il lui est loisible de mettre dans la bouche d'un personnage quelqu'une de ses idées familières. Mais cela ne contribue pas peu à donner à ses essais dramatiques une apparence de pièces à thèse, un peu froides, malgré des intentions fort intéressantes et d'évidentes beautés.
Dans les dernières années de sa vie, Verhaeren semblait partager avec quelques-uns des esprits les plus généreux de son temps l'illusion d'une civilisation européenne unanime et fraternelle, La longue paix dont nous jouissions lui paraissait une sorte d'assise suffisante pour y bâtir la société future où enfin se fussent réalisés les nobles rêves que sa poésie, depuis tant d'années, évoquait, après les efforts et les réussites si saisissantes de la science. De l'union de la culture de l'Europe centrale avec la civilisation occidentale, de la fusion des idéaux germanique et celtique eût pu naître une ère de prospérité pacifique, d'une indéniable grandeur. La guerre vint mettre la fin brutale que l'ont sait à ce sublime espoir. Les illusions du poète tombèrent toutes à la fois, dans une chute si atroce que son univers intérieur en fut bouleversé de fond en comble. Ses raisons de vivre étaient détruites, et je ne crois pas trop m'avancer en affirmant que sa mort réelle, voici quelques semaines, ne fut que la suite logique, matérielle, de cette agonie intérieure, — autrement pénible, puisque supportée avec une pleine conscience et longuement — qu'il subit lorsque fut envahie sa patrie. Pauvre Verhaeren, si ardemment attaché à son sol natal !
Du moins lui resta-t-il le temps de s'indigner. Il le fit en des pages véhémentes, admirables, dans ces trois derniers livres : la Belgique sanglante. Parmi les ruines. et les Ailes rouges de la guerre. Il dit sa colère, sa colère
de Flamand et de citoyen de l'univers devant la barbare agression, les procédés de guerre infâmes, la dévastation méthodique des merveilles d'art qu'il avait si ardemment célébrées et dont la contemplation avait nourri son intelligence et sa sensibilité. Ses yeux furent dessillés. II comprit ce que valait cette culture germanique à laquelle il avait eu la générosité de croire, il vit ce qu'elle recelait d'égoïste, de menteur et de sauvage. Il retrouva, pour chanter sa colère, les accents magnifiques de sa jeunesse, accents amortis en quelque sorte par la maturité de la réflexion et par la tristesse d'une douleur à quoi l'âge et l'exil avaient ajouté leur amertume.
Les honneurs que nous rendons ù celte ombre illustre s'adressent certes au poète véhément et généreux qui, pendant trente années, nous raconta ses vastes et nobles rêves, mais ils s'adressent aussi à un grand patriote. Verhaeren incarnait en lui toutes les vertus de la Flandre. Il en eut les ferveurs, les illusions, les ingénuités, le sentiment irréductible de la justice et du droit, et celte loyauté admirable qui fit se dresser entre les envahisseurs et nous tout un peuple indigné. Et lorsque nous le pleurons, c'est un peu à la Flandre elle-même que va notre hommage, la Flandre dont il aimait chaque coin de terre, chaque pierre d'église, les villes lumineuses et les campagnes pacifiques, et dont il exprima merveilleusement l'atmosphère à la fois farouche et douce, le double idéal de passion et de mysticisme.
VICTOR SÉGALEN
La critique officielle en France est des plus mal faites. Je n'en veux pour preuve que Tinconcevable négligence avec laquelle, ces derniers temps, elle a traité un événement de la plus haute importance pour notre littérature actuelle : la mort de Victor Ségalen. Je sais bien que ce nom était relativement peu connu. Mais, là encore, elle est responsable. Pendant près de quinze ans, l'écrivain dont je vais parler produisit des œuvres de tout premier ordre, et c'est à peine si elle daigna en dire parfois quelques mots absolument incompréhensifs. Il est visible qu'elle n'avait aucune idée de la valeur de cet homme, et il est donc bien naturel que sa disparition ne l'ait pas autrement affectée. Pour nous qui savons, pour nous qui avons toujours entendu nous maintenir en dehors de toute considération qui ne fût pas littéraire, et qui n'avons aucun préjugé : ni celui selon lequel un homme célèbre est par définition sans talent, ni celui selon lequel un raté a toujours du génie, qui n'aimons aucune chapelle, pas plus celle des cultes officiels que celle des petites dévotions à côté, nous avons toujours
lenu Victor Ségalcn pour un des maîtres de notre langue. Et s'il lui a plu, discret et réservé comme il l'était, de se tenir à l'écart, de ne pas vouloir exercer d'influence, de refuser de fonder aucune école, moins encore, de présider à aucun groupe, ce n'est j^as une raison pour que cette œuvre solitaire et si noble, nous l'estimions en marge. Lui personnellement restait en marge, et la confusion est venue de là. Mais son a3uvre fait partie de la littérature moderne, à un point si profond que je n"ai pas un instant de doule sur sa portée. Elle sera très vile classique.
La vie de Victor Ségalen fut des plus simples. Médecin-major de la marine, il voyagea un peu partout, mais de préférence en Polynésie et en Chine, et ces deux pays, qu'il étudia passionnément, furent les inspirateurs de tout son art. Il leur consacra la plus grande parlie de sa production littéraire, soit sous forme d'études techniques, soit sous forme d'œuvres d'imagination. Mais c'est la Chine qu'il connut et qu'il aima le mieux, qu'il voulut pénétrer davantage. Il a longtemps habité Pékin, il a parcouru en tous sens l'immense Empire et je crois bien qu'aucune manifestation de la vie chinoise ne lui était étrangère. Lisant le chinois des lettrés comme un mandarin, il pensait naturellement en F.xtrême- Oriental, et nous verrons bientôt à quel point cette pénétration le servit dans son œuvre. Il avait soigné le fds du fameux Yuan-Shi-Kai, ce qui le mit à même d'apprendre bien des choses qu'aucun Européen
peut-êlre n'a connues sur les dessous de la Hévolulion chinoise. Fort savant en outre, épris de toutes les recherches possible, il a publié au hasard des revues {Mercure de France, Armée et Marine, Journal Asiatique, Lectures jiour Tons) mainte étude spéciale : sur la littérature et la peinture symbolistes, sur la Polynésie, la musique et l'art maori, sur l'archéologie, la politique et l'art chinois, sur les f!,''ottes de falaises en Chine, etc. Esprit puissant et subtil, armé d'une érudition formidable et variée, épris des problèmes les plus ardus de la métaphysique, de la psychologie, de la science, il avait organisé sa vie de telle sorte qu'aucune minute du jour n'était perdue, que toutes lui servaient à lui apprendre de nouvelles choses, dans tous les ordres de l'activité cérébrale, et cela non point par stérile curiosité de savant, mais pour donner à son œuvre une base plus solide, des références plus nombreuses, un jeu d'analogies plus variées et plus profondes.
Il se trouvait avec le lieutenant de vaisseau Lartigue et M. Gilbert de Voisins (1) au cœur de la Chine, en voyage d'exploration lorsqu'il apprit la déclaration de guerre. Revenu en hâte, il s'engagea comme volontaire dans la brigade de fusiliers marins, où il arriva pendant l'hiver 1915, comme médecin du 1" bataillon du 1" régiment de marine. Il y servit jusqu'à la
(Il Cet écrivain charmant, sincère, subtil, était un grand ami de Ségalen et un de ceux qui le connurent le mieux, et dont il subit l'influence avec le plus de bonheur. Beaucoup de ses meilleures pages furent écrites pour ainsi dire sous les yeux et avec l'approbation de Victor Ségalen.
limite de ses forces, et une maladie très .urave nécessita son évacuation sur l'hôpital de Brest. A peine rétabli, et fini son congé de convalescence, il obtint la mission d'aller chercher en Chine, chez les Lolos (peuplade mystérieuse et qu'il voulait étudier), de la main-d'œuvre ouvrière. Il revint épuisé de l'efîort qu'il venait de fournir et cette fois si profondément atteint qu'il n'y survécut pas. Il est mort, l'été dernier, à la suite d'un accident, mais beaucoup plus en réalité parce qu'il n'avait plus la moindre force.
Ce qu'il y a de plus terrible dans cette disparition, c'est qu'elle est survenue au moment de la pleine maturité et du maximum de puissance productrice de cet homme exceptionnel. Certes des œuvres de lui sont toutes prêtes, comme ce Maître du Jouir, qui est une biographie transposée de Gauguin, comme une tragédie appelée Grphée-roi, comme ce René Lej/s,qui est l'histoire très mystérieuse et très énigmatiquement racontée d'un homme qui se dit l'amant de l'impératrice de Chine et dont on ne sait jamais s'il ment ou s'il dit vrai, et c'est pour l'autour l'occasion de nous décrire un milieu dont personne n'a jamais rien su : la cour de Pékin. Mais d'autres œuvres nous étaient annoncées, qu'il eût achevées, et dont nous ne lirons que des fragments, et lui seul pouvait organiser, comme il le voulait, une traduction méthodique des grands poètes chinois. Il avait cent projets en tête, tous plus passionnants et plus élevés les uns que les autres, tous de nature à étendre, sur des domaines jusqu'alors vierges, l'empire de la culture française.
11 faut à jamais faire noire deuil de celte beauté inconnue. Mais nous tenons au moins pour l'instant trois livres, trois beaux livres qui sont l'honneur de nos lettres contemporaines, et qu'il est impossible d'ouvrir sans avoir l'impression de se trouver en présence de la poésie pure et de la plus belle langue française.
En octobre 1907 (il y a donc plus de douze ans), il publia au Mercure de France, sous le pseudonyme de Max-Anély, un livre appelé les Immémoriaux et qui était dédié '< aux Maori des temps oubliés ». C'est une étude de la vie polynésienne au xvm*' siècle, ou plus précisément l'étude des premières réactions du christianisme apporté par les missionnaires anglicans sur la mentalité de ces peuples non pas primUif.s, comme on le dit souvent, d'une façon irrétléchie, mais, comme le nuance si bien l'auteur, immémoriaux. Déjà dans le Mariage de Loti, et surtout dans cette admirable Ile de Pâques, qui est un pur chef-d'œuvre de suggestion émotive, M. Pierre Loti a donné des îles et des peuples de là-bas une vision telle qu'elle équivaut pour nous à la réalité. Et aussi le peintre Gauguin nous en rapporta, sur ses toiles étranges, l'atmosphère vermeille et tout le léthargique enchantement. C'est un peu désormais à travers eux, Loti et Gauguin, que nous voyons la Polynésie. Kien, dans le livre de Ségalen, ne contredit la conception qui est ainsi devenue la nôtre. Elle l'accentue plutôt, elle en précise certains détails. Ayant étudié à fond tout ce qu'on peut
savoir du passé maori, s'élant surtout admirablement assimilé les habitudes de pensées, à la fois barbares et raffinées, de ces peuples si éprouvés, Ségalen n'a eu que peu d'efforts à faire pour transposer au xvm*^ siècle ce qu'il eût dit du \x^. Le xx"^ siècle d'ailleurs ne lui eût pas offert la possibilité de traiter un sujet aussi curieux, aussi rare que l'histoire de ce prêtre païen, d'abord révolté contre les nouveaux usages, enfin converti, puis plus féroce que les plus ardents ennemis de sa première religion. Pour n'avoir presque rien de sentimental, il n'en est pas moins passionnant, ce drame d'une religion agonisant sous la poussée d'une autre. Et des figures comme celle du vieux Paofaï, l'irréductible prêtre païen, que finit par laisser assassiner le néophyte, dont il a jadis sauvé la vie, de telles figures symbolisent en quelque sorte l'angoisse métaphysique d'un idéal ancien atteint au cœur par un nouvel idéal.
Les Immémoriaux sont un livre d'exception par leur sujet. Ils le sont aussi par leur style. L'auteur y emploie une langue volontairement raffinée, aux tournures savantes, chargée d'épi thôtes rares et de mots spéciaux, de mots maori même, souvent non traduits, directement transcrits de l'original avec leur sonorité propre, je ne sais quoi d'indéclinable et de brut, d'un effet d'ailleurs intense. 11 en résulte une impression d'étrangeté, encore accentuée du fait que Ségalen ne prend avec le lecteur aucune précaution. Il ne lui tend pas de transition pour l'aider à passer de sa conception à celle qu'il lui propose. On est comme jeté de plain-pied dans un univers entièrement différent du nôtre, par le décor comme par les
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pensées. A nous de nous y adapter. Mais lorsque l'adaptation s'est faite, on éprouve de grandes joies littéraires, car le livre est des plus remarquables.
J'insiste sur ce procédé particulier de Ségalen, car nous le retrouvons employé, d'une façon encore plus intime si je puis dire, dans les livres subséquents. Ségalen prend le parti de représenter un monde différent du nôtre, non pas en dépeignant son pittoresque étrange ou « étranger », comme font tous les auteurs d'exotisme, mais en tâchant de se mettre à la place de ceux qui l'habitent. Il ne veut pas nous étonner (Fétonnement n'est que le premier degré de l'initiation), il veut nous initier.
Dans toutes ses œuvres, le point de vue est nouveau. Il tâche de nous révéler un rythme, un paysage, une morale que nous ne connaissons pas encore, et il nous amène peu à peu à les comprendre et à les sentir du dedans au dehors, sans en être surpris.
Après les Immémoriaux, Ségalen se tut, pendant six années. Ceux qui le connaissaient savaient qu'il voyageait beaucoup, et surtout maintenant en Chine, qu'il s'était mis à étudier avec la même ardeur qu'il avait fait pour la Polynésie, mais avec plus de pei"spicacité, d'obstination et de profondeur. Le résultat de cette nouvelle expérience fut, d'abord en 1913 : Stèles, ouvrage un peu hermétique, d'un style admirable, qui enthousiasma, je me souviens, le grand artiste qu'était Rémy
de Gourmonl et qui trouvait qu'un tel livre constituait une révélation. C'était l'œuvre d'un homme si possédé par son sujet, tellement confondu avec lui pour ainsi dire, qu'il n'envisage même pas la nécessité d'une mise au point. Et c'est pourquoi, malgré la chronologie, nous n'en parlerons que tout à Tlicure, après avoir examiné le livre qui suivit, en 191G : Peintures, où cette mise au l»oint est faite. Faite avec une si pleine conscience que l'auteur l'annonce, que, dans sa préface, il se décrit soimême comme le montreur d'une parade :
Ce sont des peintures chinoises, de longues el somhres peintures soyeuses, chargées de suie et couleur du temps des premiers âges : les unes se déroulent de haut en bas : je les ferai pendre à leur tour du haut de cette poulre jusqu'à terre. Celles qui ne se transportent point et ne s'achètent pas (de simples frottis d'or au creux des grottes, des reflets au fond des lacs ou des yeux), je vous les livrerai cependant : ce sont des peintures magiques. Une autre seule, s'élalera entre les deux mains qui en disposent : c'est le défilé des Cortèges et le Trophée des tributs des royaumes. Mais vous devrez par vous-mêmes atteindre pas à pas les vingt fresques dynastiques, liées chacune à son palais successif.
Dans un certain sens, ce livre est donc un commentaire, le commentaire de ces panneaux de soie et de laque que le snobisme contemporain a mis à la mode et dont il a rempli nos collections. Tous, nous les avons vues, dans les musées, dans les expositions, ces admirables peintures, mais nous n'étions sensibles qu'à leur beauté technique, d'ailleurs imposante. Il nous manquait de les comprendre, de pénétrer leur sens historique, moral ou religieux. Car cet art est sacré et n'a
point, coiniiie le nôtre actuelleiaent, sa lin en soi-même, mais sa raison d'être est le symbole. L'émotion de pensée double ici l'émotion purement esthétique, el lui donne pour ainsi dire un arrière-plan mental indéfini. Grâce donc à Ségalen, ces œuvres pourraient, sans rien perdre de leur mystérieuse beauté, enfin se dépouiller de l'irritanle obscurité qu'elles offraient à notre intelligence.
Peu importe d'ailleurs ce résultat, qui n'est qu'un des nombreux points de vue auxquels on peut se placer pour juger Peinluj-e^. Littérairement, je les tiens pour un chefd'œuvre. L'auteur s'y est appliqué, avec un talent considérable, à nous donner, par l'artifice du style, d'abord l'impression même de la technique employée dans ces peintures, ensuite la suggestion spirituelle qu'elles procurent.
Sans être précisément fait pour la lecture à haute voix, le livre a quelque chose d'oratoire, un accent particulier, des formes de phrases singulières avec tout un jeu, fort délié et fort savant, de plans différents, comme si l'artiste, sur son tréteau, changeant d'accent et de timbre, allant et venant, avec des a paj-le, des murmures de monologues, des parenthèses soudaines, détachait de temps en temps sur le fond de son discours le mot, la phrase essentielle, faisant alors sur le cerveau l'effet de coup asséné que produisent les cris.
Il faut lire cela, il faut lire surtout ces Peintures magiques qui sont comme des fenêtres ouvertes sur certaines profondeurs secrètes de la mentalité chinoise. Je ne sais quoi de sournois et d'obscur, de pervers, de tcr-
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rible s'agile sous la sérénité apparente, sous la sérénité obtenue, d'une sagesse, d'une philosophie immémoriales. Par le moyen de la magie, le monde des esprits élémentaires, le monde des dieux se mêle sans cesse à notre univers, le pénètre alternativement de quiétude et d'horreur. El ce n'est point par un vain artifice de rhétorique qu'une Ronde des Immortels ouvre et clôt la série de ces quinze visions, comme si vraiment elle entourait de son cercle mystique cet emmêlement de fantômes et d'hommes. Citons entre les plus belles pages : Portrait fidèle, Triomphe de la bête, Éventail volant, Gesticulation théâtrale, Reflet dans les yeux et surtout cette terrible Flamme amante, qui fait étrangement penser au tableau prodigieux de la mort de l'empereur dans le Rossignol d'îgor Stravinsky, (avec le décor de Benois). Pour donner une idée de la façon vraiment exceptionnelle dont écrit Ségalen, je veux transcrire ici en entier cette page, où il semble avoir fait passer dans les mots la densité, le mouvement et la vie même de la matière :