‹ Le pavillon du mandarinChapitre 6 sur 22 · PROFONDES EAUX DES LAQUES · texte numérisé non relu

PROFONDES EAUX DES LAQUES

11 n'y a plus de glacis impénétrable : vos yeux ne heui-tent pas un éclat, mais d'eux-mêmes attirés comme en les étangs mouvants d'autres veux, ils plongent...

Songez bien qu'ici rien n'est pris en masse brutulement, rien n'est ici brusquement pétrifié contre le temps. La surface est une peau visqueuse et lisse et qui se souvient d'avoir été sève, et végétale, et d'avoir coulé, salive résineuse, de lèvres taillées dans un tronc. Le vernis et le baume, étalés peinture après peinture et pinceau après pinceau durant des journées d'artisan et des mois et des années, continuent de

vivre là-dedans. Certaines des couleurs primitives onl sombré; elles sont bues et disparaissent. D'aulres qu'on aurait cru absentes émergent après quelques cents ans : ce sont les bruns cornés par la durée; plus légers et plus somptueux que les noirs, ils surnagent. D'autres rouleront longtemps entre deux eaux. Il se fait de lourds courants dans cette matière en osmose, qui ne cesse jamais de Huer, de filtrer, de dyaliser....

Et, penchés sur ces eaux, voici les mêmes babitants que du monde de porcelaine : vous retrom ez ces femmes longues et ces enfants ronds, mais on les sent ici tous pénétrés d'une plus grave existence. Ils procèdent très lentement certes, mais ils voguent, ils vont. Leurs gestes sont conduits parles mystérieux courants balsamiques. Et comme dans un sommeil épais, ils ont les deux pieds et les deux mains et les épaules, les genoux et la boucbe encollés par la résine brune. Ils bougent si confusément que vous diriez qu'ils sont noyés, englués....

iN'on, non. Ils participent à la vie des essences et de la sève. Leur demeure est un limbe enténébré d'opiums épais. Ils sont ivres de leurs baumes...

Ceux-là, vous pouvez les envier sans crainte d"im réveil désenchanté : ils dorment et vivent plus sourdement et plus profondément que nous.

Et maintenant revenons à Stèles, qui est le livre capital, la clef de voûte de l'œuvre de Victor Ségalen. On comprend, quand on en lit les pages extraordinaires, comment Rémy de Gourmont, qui pourtant était bien blasé sur les surprises littéraires, éprouva une si forte, une si neuve émotion.

Ici, tous les ponts sont coupés, toutes les transitions

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supprimées. Nul monlreur n'est debout au seuil de la baraque idéale pour expliquer le sens du spectacle. 11 nous est proposé directement, abruptemenl. A nous de le comprendre. Le caractère d'étrangeté qu'il présente ne vient pas du tout de l'extérieur. Encore une fois, nul exotisme. Mais une pensée infiniment secrète et lointaine est là, vivante, dans une sorte de confidence mystérieuse et terrible. Chacune de ses paroles éveille en nous des résonnances singulières, nous ouvre sur les âmes dont elles émanent des perspectives infinies et troublantes. Nous sommes sur le seuil d'une mentalité étrangère, mi llénai rement sans contact avec la nôtre. La porte est ouverte sur le palais secret, où de brèves lueurs d'or éclairent somptueusement la pénombre effrayante. 11 s'agit de tout autre chose que d'amuser des dilettantes et des voyageurs, en leur déroulant des peintures représentant des spectacles inhabituels, il s'agit de confronter notre àme à l'âme éternelle de la Chine.

Je dis éternelle, et j'insiste sur le mot. Victor Ségalen détestait la Chine nouvelle, la Chine moderne ivred'européanisme et renégate de ses anciennes traditions. Et ce qu'il aimait dans la vieille Chine, c'était ce reflet d'une sagesse antérieure à sa propre existence, et dont il semble parfois que, même il y a mille ans, elle se transmettait les rites, sans en comprendre tout le sens. Ce qu'il aimait c'était au fond, peut-être, la formidable poussée de cet instinct de la race canalisée dans les digues de granit d'une règle et d'une loi plus rigides que celles de tous les autres peuples, le contraste entre ces deux choses.

Qu'est-ce donc, matériellement d'abord, que Stèles?

Elles sont, dit la préface, des monuments restreints à une table de pierre, haut dressée, portant une inscription. Elles incrustent dans le ciel de Chine leurs fronts plats. On les heurte à limproviste, aux bords des routes, dans les cours des temples, devant les tombeaux. Marquant un fait, une volonté, une présence, elles forcent à l'arrêt debout, face à leurs faces. Dans le vacillemeni délabré de l'Empire, elles seules impliquent hi stabilité.

Epigraphe et pierre taillée, voilà toute la stèle, corps et âme, être au complet. Ce qui soutient et ce qui surmonte n'est que pur ornement et parfois oripeau.

Suivent des explications sur les origines historiques et l'évolution de la stèle à travers les dynasties successives, son ornementation, sa graphie, ses divers sens rituels, enfin ceci qui est essentiel :

La direction n'est pas indécise. Face au iMidi si la stèle porte les décrets'; Ihommage du souverain à un sage; l'éloge d'une doctrine; un hymne de l'ègne ; une confession de l'empereur à son peuple : tout ce que le Fils du Ciel siégeant face au Midi a vertu de promulguer.

Par déféi^ence, on plantera droit au Nord, pôle du noir vertueux, les stèles amicales. On orientera les amoureuses, afin que Taube enjolive leurs plus doux traits et adoucisse les méchants. On lèvera vers l'Ouest ensanglanté, palais du rouge, les guerrières et les héroïques. D'autres, Stèles du bord du chemin, suivront le geste inditférent de la route. Les unes et les autres s'offrent sans ix'serve aux passants, aux muletiers, aux conducteurs de chars, aux eunuques, aux détrousseurs, aux moines mendiants, aux gens de poussière, aux marchands. Elles tournent vers ceux-là leurs faces illuminées de signes, et ceux-là, plies sous la charge ou affamés de riz et de piment, passent en les comptant parmi les bornes.

Ainsi, accessibles à tous, elles réservent le meilleur à quelques-uns.

Victor Ségalen, familier de la science et des mœurs chinoises, a reconstitué ces cinq sortes de stèles... Stèles face au Midi, Stèles face an ISord, Stèles orientées. Stèles occidentées, Stèles du bord du chemin.

Elles sont si parfaitement chinoises que l'on dirait tout d'abord des traductions. Elles n'en sont pas. Ce sont, si l'on peut dire, des restitutions. Ségalen s'est fait d'avance un esprit tellement extrême-oriental qu'il n'a pas le moindre effort à faire pour penser en chinois. Et, d'ailleurs, Ciiacune de ces stèles est d'abord écrite en caractères. Leur merveilleuse graphie, à la fois naturelle et abstraite, marque comme un cachet le coin de chacune. Nous nous en tiendrons au texte français : il est d'ailleurs d'une précision et d'une beauté étranges, lapidaire vraiment. Sauvages et féroces, pleines de sang, de larmes et de massacres, les stèles occidentées, consacrées à la guerre. Familières, celles du bord du chemin. Graves, et pour ainsi dire administratives et officielles, celles face au Midi. Celles face au Nord, qui parlent de l'amitié, et les orientées, qui parlent de l'amour, atteignent à une profondeur soudaine, effrayante. C'est comme un coup de sonde jeté au fond de l'âme chinoise. On se dit que seule une race infiniment méditative pouvait se rendre habituelle une psychologie aussi complexe, aussi hardie que celle-ci, par exemple :

DES LOINTAINS Des lointains, des si lointains j'accours, ami, vers toi, le plus cher. Mes pas ont dépecé Thorrible espace entre nous.

De longlemps nos pensers n'habitaient plus le même instant du monde : les voici à nouveau sous les mêmes influx, pénétrés des mêmes rayons.

Tu ne réponds pas, tu observes. Qu'ai-je déjà commis d'inopportun? Sommes-nous bien réunis : est-ce bien toi, le plus cher?

Nos yeux se sont manques. Nos gestes n'ont plus de symétrie. Nous nous épions à la dérobée comme des inconnus ou des chiens qui vont mordre.

Quelque chose nous sépare. Notre vieille amitié se tient entre nous comme un mort étanglé par nous. Nous la portons d'un commun fardeau, lourde et froide.

Ha! hardiment retuons-là! Et pour les heures naissantes, prudemment composons une vivace et nouvelle amitié.

Le voulez-vous, ô mon nouvel ami, frère de mon Ame future?

Mais c'est peut-être dans les stèles consacrées à l'amour que se révèle toute la subtilité et la délicatesse de l'âme chinoise. II règne dans ces pages un esprit singulier, infiniment contradictoire, fait de soumission éperdue et de froide cruauté, d'orgueil et de tendresse, de lyrisme et de cynisme. Cela tremble d'abord comme une prière et cela finit par un ordre féroce. Et tantôt nous y voyons un respect presque chevaleresque pour la femme, source de toute ardeur el de toute poésie, et tantôt un mépris presque clinique ou, ce qui revient au même, philosophique. Mais ce qui est le plus intéressant, c'est que, sous cette complexité passionnante, si radicalement humaine, se dessine ce je ne sais quoi d'indifférent, de vacant, qui est comme la suprême démarche

de l"espi'it chinois. « Toute chose ne se constitue que par son vide » a dit, je crois, le lao. Cette parole, toute métaphysique, et qui en métaphysique présente un sens si profond, prend en psychologie un aspect étrange, absolument contraire à nos habitudes de penser occidentales.

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