‹ Le pavillon du mandarinChapitre 7 sur 22 · PAR RESPECT · texte numérisé non relu

PAR RESPECT

Par respect de l'indicible, nul ne devra plus divulguer le mot GLOIRE, ni commettre le caractère BONHEUR.

Même qu'on les oublie de toutes les mémoires : tels sont les signes que le Prince a choisis pour dénommer son règne.

Qu'ils n'existent plus désormais.

Silence, le plus digne hommage! Quel tumulte d'amour emplit jamais le très profond silence?

Quel éclat de pinceau oserait donc le geste qu'elle ingénument dessine?

Non! que son règne en moi soit secret. Que) jamais il ne m'advienne. Même que j'oublie : que jamais au plus profond de moi n'éclose désormais son nom.

Par respect.

Jamais je n'ai rien In qui exprime avec tant de force le sens secret de l'idée de la déférence. Cette façon de supprimer dans son propre cœur un sentiment par respect pour ce sentiment, de façon qu'aucune manifestation ne risque d'en profaner l'auguste essence, cela est proprement chinois. Cet homme aime tellement qu'il en arrive à souhaiter d'oublier, pour ne plus être tenté d'offenser l'immensité de son amour par même un nom. Et alors, devant de tels abîmes psychologiques.

on comprend le sourire cliinois, ce fameux sourire énigmatique. Ne vous y trompez pas, c'est ici qu'il faut en chercher l'origine. L'homme qui arrive à un tel degré de subtilité, qui a ainsi annulé sa douleur et son plaisir dans la sérénité d'une telle volonté de contemplation, dans un renoncement pareil, ne peut plus ni rire, ni pleurer. 11 sourit. II a vaincu les apparences. En traitant les mouvements de son cœur avec cette maîtrise, il a risqué d'en tirer la vie même, et c'est de cela qu'il sourit. Il a vaincu. Il règne sur un empire intellectuel qu'il a rendu vide pour en être davantage le maître. Comment ne pas tenir pour un esprit de premier ordre l'homme, l'homme d'occident, qui a écrit cette page, cette page dont un grand poète chinois eût seul été capable?

Mais il devait aller plus loin encore, en composant ces treize pièces qui s'appellent les Stèles du MUieii.

Certaines, dil-il, toujours dans ta préface, certaines qui ne regardent ni le sud, ni le nord, ni l'est, ni roccident, ni aucun des points interlopes, désignent le lieu par excellence, le milieu. Comme les dalles renversées ou les voûtes gravées dans la face invisi])le, elles proposent leurs signes à la terre qu'elles pressent d'un sceau. Ce sont les décrets d'un autre empire, et singulier. On lessubitou on les récuse sans commentaires ni gloses inutiles, d'ailleurs sans confronter jamais le texte vériialîle : seulement les empreintes qu'on lui dérobe.

.le tiens ces treize poèmes pour autant de chefs-d'œuvre de véritable poésie et d'une poésie où, à la manière en eiïet orientale, la doctrine philosophique s'exprime de

jOfi LE PAVILLON DU MANDARIN

la façon la plus passionnée, comme étant la chose qui intéresse le plus le tréfonds de nous-mêmes. Les Orientaux en effet n'envisagent point comme nous la métaphysique ainsi qu'un jeu cérébral. Ils la considèrent au contraire comme l'expression de ce qu'ils ont de plus vivant et d'essentiel. Tout s"y réfère et si, d'ordinaire, l'on n'en parle point, — par respect, — elle suggère, quand on y fait allusion, les plus ferventes et les plus belles effusions lyriques. Ségalen a compris cela avec tant de sympathie qu'il a retrouvé pour ainsi dire tous les chemins qui mènent au lieu secret, à ce vide intérieur « dont toute chose est constituée », à cette vacance suprême de notre moi connu qui est notre vrai moi, notre moi inconnu, ineffable et divin, à cette « cité violette interdite » qui représente, au cœur de notre cœur, la place entre toutes sacrée où l'Empereur se retire au centre de sa ville carrée.

Pour y accéder, à ce point sans espace où la conscience elle-même se dissout par la privo.tion des éléments dont elle fait d'habitude son objet, il faut « perdre le Midi quotidien », désorienter êtres et choses, tromper les « chères poursuites » des amis, des parents, des familiers, des femmes.

Tout confondre, de l'orient d'amour à l'occident héroïque, i!u midi face au Prince au nord trop amical, pour atteindre l'autre, le cinquième, centre et Milieu.

Qui est moi.

"S'oilà donc saisi le sens réel de ce mot « Empire du Milieu », dont l'acception uniquement géographique

n'eût signifié que niais orgueil national. Le Milieu, c'est cela, ce vide central de la roue, ce point d'absence et d'évasion qui fait le centre de notre être méditant. Empire du Milieu, cela veut dire l'empire ou règne la conceplion métaphysique de Lao-Tsé, c'est-à-dire la plus haute pensée philosophique qui fut jamais. Pour sauver cette retraite, pour réserver ce point sacré, la civilisation chinoise tout entière se groupait en cercles concentriques autour de la personne quasi-négative de l'allégorique Empereur, dont le suprême attribut élaitd'éLre invisible, intouchable, secret. D'où le caractère évasif et furtif de toutes les démarches de la psychologie chinoise. Il s'agit toujours de dépister quelqu'un, de sauver son moi intime, de composer avec les forces ennemies capa})les de vous arracher cette sérénité, enfin de sans cesse tourner les yeux de Tàme vers ce dieu intime et inconnaissable. Avec beaucoup plus de logique que la civilisation hindoue, qui, agitée par les mille ferments de la nature tropicale, se distrait pour ainsi dire dans la contemplation des apparences, quoiqu'elle connaisse la doctrine de l'unique, base chez elle aussi de la métaphysique. Mais le Chinois semble avoir fait de sa propre personne le temple de cette religion du secret. Et c'est pourquoi, perdu dans cette , méditation, il a tellement, et volontairement, négligé de prendre part aux luttes, à l'immense action de concurrence matérielle qui a entraîné l'univers autour de lui. Cette attitude enchantait Ségalen, esprit hautement philosophique, contempteur souriant et définitif de nos activités forcenées et désordonnées. Là encore intervient le sourire chinois. Et il n'est plus énigmatique du tout. Il

dit, clairemenl : « Que m'importent les choses pour lesquelles vous vous agitez! Puisque je les méprise, elles n'existent plus? Je les possède en les niant... absolument comme une notion philosophique s'efface aussitôt que comprise, qu'intégrée dans l'esprit, que dissoute en lui. Je serai toujours plus fort que vous, puisque vous alltiiblit le désir de ce que je suis prêt à vous abandonner. »

Page 1