‹ Le pavillon du mandarinChapitre 8 sur 22 · ÉLOGE ET POUVOIR DE L'ABSENCE · texte numérisé non relu

ÉLOGE ET POUVOIR DE L'ABSENCE

Je ne prétends point être là, ni survenir à l'improviste. ni paraître en habits et chair, ni gouverner par le poids visible de ma personne.

Xi répondre aux censeurs de ma voix; aux rebelles, d'un œil implacable; aux ministres fautifs, d'un geste qui suspendrait les tètes à mes ongles.

Je règne par l'étonnant pouvoir de rabscnce. Mes deux cent-soixante-dix palais tramés entre eux de galeries opaques s'emplissent seulement de mes traces alternées.

Et des musiques jouent en Thonneur de mon ombre; des officiers saluent mon siège vide; mes femmes apprécient mieux l'honneur des nuits où je ne daigne pas.

Égal aux Génies qu'on ne peut récuser puisque invisibles, — nulle arme ni poison ne saura venir où m'atteindre.

Tel est ce qui nous reste de l'œuvre de ^'ictor Ségalen, mort en pleine action, à la période la plus riche de son développement intellectuel. Une telle perte est sans prix pour les lettres françaises, et c'est pourquoi, au milieu de la scandaleuse négligence avec laquelle fut accueillie la disparition de ce haut esprit, j'ai tenu à définir ce qu'il

nous avait apporté, à donner de cet homme une image la moins inexacte possible.

Bien des gens, qui cependant l'admirent, ne se rendent pas compte de son importance. Il lui font tort, à considérer son œuvre comme quelque chose d'exceptionnel, d'à côté. C'est la rabaisser au niveau de l'exotisme pittoresque. Rien n'en est pourtant plus loin. Ces livres (surtout Stèles et Peintures, car les Immémoriaux n'ont point la môme maturité, les mêmes résonnances) sont des révélations d'àme, des images parfaites d'une mentalité étrangère. A une époque où tant de petits esprits, brouillons, grincheux et étroits, mènent une espèce de guerre pour nous ramener, sous prétexte de tradition, à une imitation plus ou moins déguisée d'un moment très beau, mais d'un moment de notre littérature, à un froid et stérile académisme, il est nécessaire de montrer que ce qu'il y a de plus noble et de plus vivant parmi notre élite envisage les choses tout autrement et tente au contraire d'inféoder à notre ininterrompue et magnifique histoire littéraire, à notre classisisnie éternel enfin, des œuvres plus ouvertes, plus aérées, plus libres, plus fécondes, des œuvres qui nous mettent en communication avec non seulement d'autres temps, mais aussi d'autres climats. C'est l'honneur de l'esprit français, c'est l'honneur de l'esprit latin que cette générosité, cette large ouverture mentale, cet accueil sans restrictions. Il est tellement sûr de tout assimiler, de tout comprendre, de n'être déformé par rien !

Que de fois, parlant de la guerre et de ses résultats possibles, n'ai-je pas entendu dire à cet autre esprit déli-

cieux et connaisseur des choses d'Orient qu'est M. Paul- Louis Couchoud, l'auteur de Sages et Poètes d'Asie : « L'avenir verra une chose admirable, la fusion de notre idéal et de celui de l'Orient. L'Extrême-Orient est avide de tout ce que nous pouvons lui donner, mais ce qu'il peut nous offrir est peut-être cent fois plus important que le trésor que légua l'antiquité grecque et latine à la Renaissance ivre d'enthousiasme et de curiosité. C'est un monde qui s'ouvrira alors, presque entièrement inconnu aujourd'hui et dont nous avons de si faibles et de si éparses idées que c'est comme si nous n'en n'avions aucune. Monde d'une richesse insoupçonnée, d'une variété infinie. Cet apport peut féconder notre pensée et nous renouveler complètement. Ce serait alors la véritable Renaissance. »

Les livres et les études de Victor Ségalen auront été les premières portes ouvertes sur ce monde. 3îais ouvertes SLUvant un tel angle que l'on peut en apercevoir déjà presque entièrement la perspective. Tel est le pouvoir divinateur des poètes. Le nom de Victor Ségalen sera celui d'un créateur.

J'aurais aussi très volontiers parlé de son magnifique talent d'écrivain. Mais ici les commentaires me semblent bien inutiles. Les textes que j'ai cités parlent pour euxmêmes et il n'est pas nécessaire d'être grand clerc pour s'apercevoir de la qualité vraiment exceptionnelle de la période, de la densité, de la valeur étymologique des mots. La précision de cette phrase est digne en effet de l'inscription et les amoureux du pur langage en goûteront la force définitive et substantielle. Par là aussi,

Victor Ségalen est assuré contre le temps. Patient artiste travaillant une matière indestructible, il est d'ores et déjà un classique. Nous faisons trop volontiers fi de cette question de la forme quand nous parlons d'un écrivain dont le rôle intellectuel nous semble important. C'est cependant la question essentielle. Si, avec tout son génie d'assimilation, Ségalen n'eût pas possédé le don du style, il ne serait rien. Mais son œuvre est là, déjà pouvant se passer de lui, déjà vivant de sa vie propre. Et c'est, à tous les points de vue, forme et pensée, une œuvre de grand style.

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